Vieille route de Monthermé à Linchamps

La vieille route de Monthermé à Linchamps

 Historique de la redécouverte.

C'était en 1970 ; une randonnée de Monthermé au Roc-de-la-Tour me fit emprunter le parcours appelé chemin Lagard.

Passionné d'archéologie, mon attention fut attirée par des alignements de pierres, plus ou moins dissimulés par les feuilles mortes, les ronces et le bois mort, à peu de distance du lieu-dit "Le Château Bossu" et parallèles au chemin dit Lagard. Deux bandes parallèles, distantes d'environ 2,50 m, apparurent très rapidement après enlèvement de quelques éléments masquant les blocs de quartzite.

Il s'agissait des vestiges d'une route ancienne.

Presque vingt ans plus tard, en septembre 1989, je rompis le silence lorsque je découvris des travaux de recalibrage du chemin existant effectués par l'ONF. Devant la lame de l'engin, des empilements de grosses pierres étaient poussés de chaque côté jusqu'à mon intervention auprès du conducteur du tractopelle. Près de cinquante mètres de l'ancienne route venaient d'être détruits.

 

 Restauration de la vieille route.

En prenant contact avec l'ONF, la Direction des Affaires Culturelles de Champagne-Ardenne et l'Inspection Académique des Ardennes, un P.A.E. (Projet d'Action Educative) fut autorisé pour sauvegarder ce patrimoine.

De mars à juin 1990, le mercredi, armés de râteaux, de balais et de brosses, trente-quatre élèves et sept adultes participèrent à cette restauration.

Quelles ont été les techniques utilisées pour cette opération "archéologique"?

Il n'était pas question de creuser, mais simplement de faire apparaître les structures en pierre recouvertes de feuilles mortes, de bois mort, d'humus et de quelques végétaux dont des ronces, du lierre, des mousses, des fougères et quelques semis de hêtres et de chênes. Les pierres mises au jour étaient grattées et brossées sans déplacement.

Par cette action de simple nettoyage, trois fers à cheval, deux entiers et une branche, des morceaux d'acier rouillés furent trouvés. Nous aurions souhaité découvrir une pièce de monnaie ou tout autre élément permettant une datation, mais rien ne prouvant une grande ancienneté d'utilisation de cette voie n'apparut.

Des arbres centenaires (chênes et hêtres) ont poussé au milieu ou dans l'alignement des pierres, prouvant l'abandon de la route vers 1900.

 

Description de la vieille route.

 

La vieille route avant dégagement. Ph. JP. Pénisson.

Fer à cheval. Ph. JP. Pénisson.

La chaussée, large d'environ 2,40 m, est empierrée de petits éléments, granulats non calibrés. Elle est déformée par l'empreinte des roues des charrois, distantes de 1,50 m (coupe de la vieille route).

Chaque côté de la voie est appareillé de grosses pierres dressées, mises de chant, sur une largeur de 50 à 60 cm. Ces deux murets crêtes compriment la chaussée et la retiennent en empêchant son élargissement par écrasement. Extérieurement à ce crêtage, des contreforts de pierres posées à plat forment un talus en pente douce vers deux fossés de drainage symétriques par rapport àl'axe de la route. La roche utilisée est du quartzite qui provient des affleurements voisins, des alluvions du ruisseau de la Lyre et des travaux anciens d'essartage. La partie dégagée représente environ 300 m dont un élargissement àl'extrémité supérieure. La faible largeur ne permettait ni dépassement, ni doublement. C'est pourquoi cet élargissement en haut de côte offrait la possibilité au charretier descendant de laisser le passage à celui qui montait.

En prospectant depuis Monthermé, à la sortie de la vallée de la Lyre jusqu'à Linchamps, des tas de pierres amoncelés le long de la vieille route attirèrent notre attention. Ils semblaient avoir été déposés en attente de travaux de réfection par exemple. Lors des pratiques d'essartage ou écobuage et avant de semer le seigle, il fallait préparer le sol. Les grosses pierres étaient enlevées et rassemblées en tas après avoir brûlé les rémanents de la coupe et les gazons. La confirmation est donnée par André Renault dans l'ouvrage "En pays envahi, sous la botte de 1914 à l'Armistice", publié en 1930. "Il y a aussi des tas de cailloux bien faits, comme de gros gâteaux sortant du moule. Ils me rappellent le temps où, chaussé de mes bottes de cuir fin aux tiges souples, j'allais, malgré l'hiver, chercher des pierres dans la côte de la Coumerette pour les casser sur la route et en faire des tas. Il faisait froid, les pierres attachées au sol gelé glaçaient les mains.

On les mettait sur un traîneau, un bayard et on les tirait sur le bord de la route, on les avalait. Puis il fallait reporter le lourd traîneau sur son dos, jusque bien haut dans la côte, et refaire un chargement. Parfois, le bayard faisait la culbute, alors le travail était à recommencer ; il fallait rassembler les pierres parties de tous côtés. On pouvait aussi avoir l'heureux sort de rencontrer un tas de pierres fait il y a longtemps par des fournelleurs (écobueurs), alors il n'y avait qu'à prendre. "

Les travaux terminés, une maquette représentant la vieille route, des panneaux regroupant les différentes étapes de ce PAE et un petit livret furent présentés au mois de juin 1990 pour signer l'aboutissement du projet.

L'année suivante, l'ONF installa sur le site restauré un panneau explicatif qui, aujourd'hui encore, peut être vu et lu.

En juin 2009, les élèves de la classe de 6ème éco-école du collège "Les deux Vallées" de Monthermé ont remis en état le travail de restauration que leurs parents avaient réalisé il y a vingt ans.

Coupe schématique de la vieille route

Juin 2009, remise en état de la vieille route par les élèves de la classe de sixième éco-école du collège Les Deux Vallées de Monthermé. Ph. Nicolas Charles.

 Tracé et ancienneté de cette vieille route.

Elle est présente sur une carte intitulée Département des Ardennes - Aménagement des bois de Thîlay - Année 1812.

Le tracé de cette voie nous conduit de Monthermé à Linchamps en suivant la ligne de crête. À partir de la vieille route, des axes secondaires permettent de descendre vers les villages de la vallée de la Semoy et de rejoindre les hameaux du plateau des Hauts-Buttes.

Pour aller de Monthermé à Thilay, un sentier longeait la Semoy. En période de crues, il n'était plus praticable. C'est seulement à partir de 1850 que le passage de la Roche-aux-Corpias fut ouvert. Thilay et la vallée de la Semoy étaient alors désenclavés.

Albert Meyrac, en 1900, dans la Géographie illustrée des Ardennes, page 37, écrit : "De Thilay à Monthermé, il n'y avait qu'un petit sentier rocailleux pour les gens de pied. Quand en 1835 fut construite l'usine de Phade, les femmes de Thilay et de Nohan s'en allaient, la hotte derrière les épaules, chercher un sac d'escarbilles. Elles mettaient une demi-journée pour accomplir ce fatigant voyage. Enfin, vers 1850, le pic et la poudre du carrier firent une brèche dans le Corpia ce qui permit d'établir la route de Thilay à Monthermé."

Dans Les Ardennes illustrées, troisième volume, page 106, publié en 1868 par Elizé de Montagnac, le passage du Corpia est fraîchement ouvert et un muret est construit côté Semoy (Lithographie).

En 1874, le Conseil Général des Ardennes annonce l'édification de murs de soutènement pour élargissement de la voie.

Les forges de Linchamps installées au confluent du ru de l'Ours et du Saint-Jean utilisaient à l'origine le minerai de fer du ravin de l'Ours et le charbon de bois produit sur place. Le fer était élaboré à partir d'une limonite à la teneur très faible en métal dans un haut fourneau dont les vestiges sont encore visibles au lieu-dit Via Fournia, à proximité du ruisseau.

Lithographie extraite des "Ardennes illustrées".

Très vite, le besoin d'acier obligea les forges Lagard à faire venir le métal depuis Monthermé. C'est par cette route que le transport avait lieu. De Monthermé, l'acier était emporté et au retour, des produits finis étaient livrés au Port Diseur.

 

Du Port Diseur... Carte postale prêtée par Guy Malicet.

 

... jusqu'à Linchamps. Carte postale prêtée par Chantal Leroy.

 

Deux découvertes associées à la vieille route.

Une borne

En 1970, lors de la retrouvaille de cette vieille route, mon attention fut aussi attirée par une borne ancienne. Lors de la découverte, au premier coup d'œil, j'hésitai entre une souche ou une borne recouverte de mousse. En décollant cette carapace végétale, une borne de couleur jaune apparut. En octobre 2009, je décidai de retrouver le monolithe que j'avais pointé sur la carte topographique au 1/25000e Fumay ouest.

Elle était toujours là, peu colonisée et non masquée par les bryophytes. À deux cents mètres au nord du carrefour du Pâquis du Cerisier, à droite du chemin Lagard en direction de Linchamps, elle trône à l'extérieur d'un fossé limite formant un angle d'environ 135° dont le côté sud-est vient de Thilay et le côté nord-est se dirige vers le Champ Bernard.

La roche est un calcaire jaune détritique, typique de Dom-le-Mesnil. La face sud est intacte, alors que les trois autres ont subi les agressions de la pluie et du gel.

Cette face sud est gravée d'une croix dont la partie supérieure est inscrite dans un demi-cercle. Elle est surmontée de deux petites cupules de 8 mm.

Sur la face est, une croix apparaît, mal tracée. À son pied, un morceau de quartzite bien fiché dans le sol fait partie du calage. La face ouest porte les vestiges d'un motif, peut-être d'un blason ? Une cupule de 4 cm de diamètre a été creusée sur la face nord. La borne est légèrement inclinée vers le sud-est. Ce sont les racines d'un hêtre, trop près, qui poussent la base de la face nord.

Cette borne est mentionnée sur la carte de l'Aménagement des bois de Thilay de 1812.

La borne. Ph. JP Pénisson

Un caniveau

Après une période de fortes pluies durant l'hiver 2000-2001, les vestiges de deux tronçons de caniveau furent mis au jour le long de la route de Monthermé au Roc-de-la-Tour, le premier à gauche en face du crassier de l'ancienne fonderie de La Lyre, le second à droite à 50m après le passage du ruisseau sous la route.

 

Caniveau en bois (une planche et deux poteaux). Ph. JP. Pénisson.

 

Caniveau en pierre. Ph. JP. Pénisson.

Le premier caniveau, en pierre, était appareillé en schistes mêlés de Monthermé et de Fumay. Les plaques plantées verticalement formaient un fond très régulier et harmonieux par le mélange des couleurs variant du vert au violet et au gris. D'une largeur d'environ 50 cm, il était situé entre 20 et 30 cm du niveau de la route actuelle. Pour des raisons de sécurité, il fut recouvert d'un géotextile avant d'être rebouché, lors de la remise en état de la route endommagée.

Le deuxième, plus rudimentaire, était constitué de planches de chêne mises de chant contre des poteaux enfoncés dans l'argile et espacés d'environ 1 mètre. Cette construction pourrait avoir eu pour rôle de consolider la route et de l'isoler du caniveau.

 La vieille route de Montherméà Linchamps, aujourd'hui.

Une grande partie du chemin Lagard emprunte la vieille route. Des chemins modernes, des pistes de débardage, détournent cette voie ancienne mais sa structure avec ou sans pierres conserve un profil surélevé bordé de deux fossés de drainage. (Carte de Vendol)

Cette vieille route permettant de passer de Monthermé à Linchamps pour gagner la Belgique vers Gedinne ou Les Hautes-Rivières a une origine très ancienne par sa situation topographique, en chemin de crête, et par sa structure rappelant certaines voies romaines ou de l'âge du fer.

Jean-Pierre Penisson.

Carte de Montherméà Linchamps avec la position des vestiges de la vieille route sur fond de carte de Vendol en 1830 ; la distance à vol d'oiseau est d'environ 8 km.

 

Bibliographie :

Clerc (Jean), Un charretier des Hautes-Rivières 1853-1871, in Terres Ardennaises, n° 24, octobre 1988, p. 52-57.

Elizé de Montagnac, lithographie, in Les Ardennes illustrées (France et Belgique), troisième volume, 1868, p. 106.

Meyrac (Albert), Vallée de la Semoy, in Géographie illustrée des Ardennes, 1900 p. 37.

Paris (Agnès), Boulonneries de la Semoy, in Boulonneries, Boulonniers des Ardennes, Cahiers d'Etudes Ardennaises n° 16, Société d'Etudes Ardennaises, 1994, p, 92-124.

Renault (André), Les permissions, in En Pays envahi, Sous la botte de 1914 àl'Armistice, 1930, p. 279-280.