Loisirs frontaliers (suite)

Cafés et dancings frontaliers (suite)

 

Tout au long des années soixante, septante et octante, comme diraient nos voisins de Bohan, Membre, Vresse ou Gedinne, les jeunes de nos vallées fréquentèrent assidûment les cafés et dancings frontaliers, d'autant plus que cyclomoteurs et automobiles contribuèrent à élargir le rayon d'action ébauché par les générations précédentes.

Selon les époques, le point de ralliement était fixé au café du village ou du hameau et le voyage vers la Belgique ménageait souvent une escale sur la place des Hautes-Rivières où les jeunes clients de la vallée s'agglutinaient dans les bars avoisinants.

 

En 1963, les jeunes de /Vaux se rassemblent pour se rendre au bal des Hautes- Rivières en Flandria. Ph. M. Parizel.

1964/65 ; Rassemblement sur la place des Hautes-Rivières pour un départ vers la Belgique, en voiture cette fois. Parmi ces jeunes figurent Pierrot Pietrenko, Jacky Liesch, Denis Hatrival, Rémi Dominé et Jean-Noël Badré. Ph. Michel Parizel.

  • La Cigogne

Avant de porter ce nom, le café a appartenu à Paul et Elvire Woirin. Leur fille Andrée les aidait derrière le comptoir.

Par la suite, Claude Gérard, ancien maire des Hautes-Rivières, a racheté l'établissement. Professeur au lycée Chanzy, Claude embaucha des gérants pour tenir le café : d'abord Michel Reynaud, assisté de Mme Baudoin et de Louis Poisson, serveur le week-end. Le propriétaire souhaitait conférer au commerce une touche alsacienne, voilà pourquoi il l'appela La Cigogne, les gérants revêtant dès lors un gilet rouge. René et Ginette Bertaux succédèrent à Michel Reynaud, puis Dominique Mézières de juillet 1972 à décembre 1975.

Ce dernier proposait un menu routier le midi en semaine destiné aux transporteurs et aux commerciaux alors nombreux. Annie Barré, de Nohan, aidait sa tante Marguerite qui cuisinait à l'étage et elle épousa Dominique en 1974.

 

Le bar et la salle voisine. Ph. Dominique Mézières.

Le bâtiment ne comportait qu'un étage abritant la cuisine et la chambre du gérant. Comme dans tous les autres cafés du village, la période des Dolimarts fut très bénéfique. Dominique se souvient avec nostalgie : En été, le bus des Dolimarts faisait une halte sur la place du village plusieurs fois par semaine, sans compter les vacanciers belges qui descendaient à pied par le chemin des Baraques. Hors saison, le bus passait le dimanche.

Arc-en-ciel (cinq alcools de teintes différentes superposées), Mazout (Bière et coca) et PKGC (Picon-Kirsch-Gin-Coca) cou/aient à flots.

L'alcool aidant, certains belges, hommes et femmes, achevaient l'escapade en dansant sur les tables.

Un dernier apéritif, un pourboire généreux et la joyeuse troupe s'engouffrait dans le bus ou remontait à pied avec bien sûr une halte au Bagimont de Failloué. Les riverains évoquent avec amusement le passage de ces familles de vacanciers qui étaient loin de passer inaperçues.

  Le café Poirson

 

Le café de la Jeunesse. Ph. Cl. Poirson.

 

En 1952, Gabriel Poirson, né en 1927 à la baraque Laurent où son père Jules était restaurateur, vint tenir le café de la Jeunesse place des Hautes-Rivières avec son épouse Geneviève née Daumont. Tous deux aménagèrent le bar qui devint le café-restaurant Les Saisons.

Sous   la   publicité   Champigneulles figure l'inscription Cadeaux-Souvenirs. En effet, de nombreux bibelots en bois et en cuivre ainsi  que des parfums étaient exposés à  proximité du  bar. Dans le prolongement, une grande salle servait de salle de danse.

A droite, un autre local abritait un petit bowling à une seule piste le long du mur. A ce propos, concours de la semaine  et  concours du  mois permettaient de gagner différents lots. Au fond, une estrade était destinée à l'orchestre qui  animait le bal du dimanche après-midi. Des orchestres très prisés tels que celui de Ray Capri se sont produits dans la salle de bal pleine à craquer. Les   danseurs  de Nohan et de Thilay ne manquaient pas ces occasions.

Vers   1963,   André   Mouze,   alors domicilié   aux   Hautes-Rivières,   était membre du comité de Jeunesse. Il se souvient des bals chez Gaby au son du juke-box ou de l'orchestre. Le lundi de Pâques, les conscrits roulaient aux œufs et Gaby leur préparait une omelette géante.  Les footballeurs des R/vires, de Nohan et de la vallée se retrouvaient également autour de la rangée de tables pour disputer l'après-match. Avec le Grand

Roger Parizel et ses acolytes, l'ambiance était garantie.

L'âge d'or fut bien sûr concentré entre les années 1960 et 1970 lorsque les vacanciers des Dolimarts descendaient à pied ou en bus faire une cure de picon-vin blanc dans les cafés des Hautes-Rivières.

La législation belge interdisait alors la vente d'alcools forts dans les cafés. Pour cette raison, les cafés frontaliers français faisaient un tabac. Claude Poirson, fils de Gabriel, évoque en souriant le défilé des familles belges descendant parfois de plusieurs bus et s'engouffrant aux Saisons, à la Cigogne, chez Françoise et à la Gaieté, là où le patron Marc Jacquemin et son épouse Suzanne puisaient le picon à la louche dans une lessiveuse. Avant de quitter le café des Saisons, les clients belges ne manquaient pas d'acheter bibelots et parfums afin de les offrir à leurs proches à leur retour de vacances. En 1997, Claude et son épouse Jocelyne ont succédé à Gabriel et Geneviève. Ils ont alors entrepris des travaux de rénovation avec modification des plans. Le comptoir du bar a notamment fait place à un petit salon destiné à accueillir les industriels et les commerciaux lors des repas d'affaires.

Depuis cette date, la restauration constitue l'activité principale de l'établissement.

 

Gaby Poirson en 2002.

 Avant la famille Poirson, le café de la Jeunesse était tenu par Emile Hénon, surnommé le Touron et reconnaissable à sa grande bannette bleue munie d'une poche où il rangeait la monnaie. Il y avait déjà bal le dimanche après-midi et nos anciens se souviennent de cette époque. Ils disent : "On allait danser chez l'Touron à Rivires".

Un guide illustré de la Vallée de la Semoy édité autrefois par l'imprimerie Matot-Braine                  mentionne la publicité ci-contre :  

                            

 

   Ce restaurant est à l'origine du café-restaurant actuel. 

Quelques témoignages :

 

Christiane Sauvage, née en 1928

Le dimanche après-midi, vers 1947, on allait chez Woirin avec André Bertrand, Franc/ne Gilles et d'autres jeunes de notre âge. Je travaillais alors chez Leinster jusqu'au samedi après-midi,   mais  pas   le  lundi.   J'habitais Tournavaux et je n'ai eu mon premier vélo que pour faire la factrice de 1954 à 1959. J'allais donc danser aux Hautes-Rivières sur la place ou à la 2ème Baraque. Mes copines et moi partions à pied ou sur le cadre du vélo des garçons ! J'allais aussi au bal à Levrézy au   café   Degrolard   ainsi   que   chez   la Matelassière à Thilay en 1946. Lors de "la danse atomique", un rocher récompensait le couple qui sautait le plus haut. Etant toute menue, je gagnais souvent le concours avec mon cavalier Guy Schérin qui me projetait jusqu'au plafond.

Yvette Delloux, née en 1932

Nous partions au bal à Hautes-Rivières en vélo à une dizaine de copines du même âge. Bernadette Bockoltz n'ayant pas de vélo empruntait celui de Guy Schérin. Plusieurs garçons fréquentaient les filles des Rivières. Nous dansions chez Woirin, qui possédait un tourne-disque, ainsi que chez le "Touron". Là-bas, le "Paquis" (Maxime Lefèvre du Comodo) jouait dans l'orchestre, accompagné par sa fille Françoise à l'accordéon, Maxime et Gaston Hénon à la batterie et Gaston Picart à la clarinette. En fin d'après-midi, on rentrait à Thilay pour le bal chez Emile Noizet à partir de 20 heures. Les filles plus âgées  que  moi,   telles qu'Andrée  Le fort, allaient danser à la 2éme Baraque en montant à pied par Bozin. On allait aussi au bal à Tournavaux chez Belva puis à la Gaietéà Thilay et une fois par an au bal du foot à Sorendal, chez "Détrigne" au café de l'Industrie. L'orchestre était composé de Victor, André et... Lebeau (batteur) de Sorendal. C'était gai en ce temps-là. On s'amusait et il n'y avait pas de chicanes.

Guy Avril, né en 1934

Lorsque je faisais partie du club de football des Hautes-Rivières ainsi que  Ludo Zémanik et François Repan, lui aussi de Nohan, nous allions nous restaurer après le match chez Elvire et Paul Woirin qui mettaient leur cuisine à notre disposition. Un saucisson,   quelques verres de vin rouge et nous passions dans la salle de bal adjacente. Il suffisait alors de traverser la place pour rejoindre le second bal chez le "Touron".

René Pozzi, né en 1948

En   1963,   j'avais   quinze ans et je pus m'acheter une Paloma d'occasion. Aux Hautes-Rivières, nous passions boire un  verre et faire quelques parties de baby-foot au café Woirin avec plusieurs copains de Thilay. Ensuite, nous montions en vélomoteur au Central des Dolimarts en passant par la route de Bohan. Nous fréquentions aussi le dancing Caravella où nous connaissions Denis Cousin et ses musiciens que nous fîmes d'ailleurs venir à la salle des fêtes de Thilay, Jean Ygonin était alors président de la Jeunesse locale.

Roland Autier né en 1948

Le samedi soir, notre point de ravitaillement se situait à la Cigogne. Lorsque l'équipe de copains était au complet, nous partions en voiture vers Bohan. Là-bas, après avoir épluché les annonces des soirées dansantes sur le magazine des festivités belges, nous partions au bal à Gédinne, Louette ou Bièvre, là où existait entre autres le dancing "L'Etrier".

 

Avec la génération des automobiles chez les jeunes, le rayon d'action a augmenté et s'est déployé vers Gedinne, Bertrix et même Libramont. Les bals publics en plein air ou sous chapiteau attiraient du monde et la bière coulait à flots.

Par contre, cette évolution des moyens de locomotion a accru par la même occasion l'inquiétude des parents qui dormaient d'un œil en attendant le retour de leur enfant au petit matin, le bal du dimanche après-midi ayant fait place à celui du samedi soir.

Ici la France

Ph. D. Mézières.

Avant de franchir le pont de Bohan, la route de Gedinne qui part vers la gauche à hauteur du marchand de tabac Martin longeait quelques kilomètres plus loin le café-dancing appelé Ici la France en raison de la proximité de la frontière.

Aussitôt la seconde guerre mondiale, Louis Leboc a ouvert ce café dans un baraquement acheté à Reims à l'armée américaine.

Avant de s'appeler Ici la France, ce débit de boissons fut dénommé Auberge de Saint Hubert puis ensuite Café Français. Il présentait une singulière particularité : le café était situé en France et le parking en Belgique. Vers 1950, Marcel Leboc, fils de Louis, a poursuivi le commerce familial avec son épouse Marcelle. Le couple eut deux enfants : Dominique né en 1952 et Françoise née en 1954.

Françoise, qui demeure actuellement en face cet ancien dancing, se souvient :

"Dès notre plus jeune âge, nous avons aidé nos parents à servir au café nommé aussi La Barrière, peut-être à cause d'un bureau de douane qui aurait existé plus loin, près de la ferme. Dans les années 60, les nombreux autocars belges se serraient sur le parking... belge et les chauffeurs n'avaient donc pas à déclarer leur gazole.

Les jours de fête et en particulier le 21 juillet, au moins 30 bus acheminaient la clientèle venue de toute la Belgique, car les Ardennes constituaient en que/que sorte leur côte d'Azur.

La saison s'étalait de Pâques à fin octobre, avec une moyenne de 15 autobus par jour. La clientèle belge venait à la fois en semaine et le week-end déguster les alcools forts français, tandis que les Français venaient surtout le dimanche danser et boire quelques bières. Les clients des Hautes-Rivières se déplaçaient en voiture mais aussi à pied par le chemin des Chômeurs.

Pour assurer le service et gérer la petite friterie dans le café-dancing, plusieurs serveurs renforçaient l'équipe familiale, deux ou trois personnes étant chargées de laver la vaisselle. Le petit bal du dimanche était animé par des orchestres locaux, belges et français. José Hyat a fait partie de ces musiciens, ainsi que le "Paquis" des Hautes-Rivières. José y anima d'ailleurs le dernier bal. La baisse de fréquentation des cars belges n'a pas été due à la crise, mais plutôt à un changement de mentalité. Avec la modernisation des bus et la construction des autoroutes, les Belges ont étendu leur rayon d'action en France et ne s'arrêtaient plus dans les cafés frontaliers que pour y faire une courte escale. "

 

Ph. Françoise Leboc

 

Extrait d'un article paru dans un journal local.

 

Le ravitaillement

Alimenter en alcools forts français un établissement français enclavé en Belgique n'était pas chose facile à l'époque, car les formalités douanières étaient strictes.

C'est pourquoi plusieurs méthodes de ravitaillement furent employées :

La brasserie Biaise de Nohan emmenait la boisson en camion jusqu'aux Hautes-Rivières. Là-bas, Léon Dégura de Sorendal chargeait les casiers sur son CMC puis les acheminait jusqu'à Ici la France en empruntant les chemins forestiers du Paquis du Bois de l'Eglise.

Le brasseur de Nohan livra ensuite directement par la route en franchissant les postes de douane de Sorendal et de Bohan. Après contrôle du chargement par le receveur français, un douanier belge accompagnait le livreur jusqu'à destination.

Robert Chantrenne, retraité des douanes bien connu dans notre vallée de Semoy, se souvient qu'un jour, il fut désigné pour accompagner un chauffeur qui livrait des matériaux de construction français à Ici la France, Marcel Leboc agrandissant son café. Lors du passage à Bohan, ils emmenèrent un douanier belge. Ces heures de travail appelées heures extra-légales étaient à l'époque payées par le destinataire de la livraison.

Selon Françoise Leboc, son père Marcel ayant fait également l'acquisition d'un CMC, vint se ravitailler lui-même à Nohan par les chemins forestiers.

Ici la France a fermé vers 1992. En 1993, il a repris du service et servi de décor le temps du tournage d'un film intitulé

Les Amoureux, œuvre de Catherine Corsini sortie en juin 1994. De nombreux figurants de Monthermé et des environs avaient participé au tournage. Selon Françoise Leboc, un second film, belge cette fois et intitulé A la frite dorée fut tourné à cet endroit.

L'ancien café devenu maison d'habitation est à présent vide de tout occupant.

 

Le bâtiment actuel. Ph. R. Pascolo.

 

Récréalle

Ce vaste centre récréatif offrait à ses clients belges et français de nombreuses possibilités de divertissement. Installé en bordure de Semoy à proximité de Alle-sur-Semois, il proposait notamment, en plus du café-dancing et du cinéma, de nombreuses activités de plein air telles que baignades, canoë-kayak et mini-golf.

 

Carte postale Dominique Mézières.

 

Ce centre récréatif existe encore de nos jours.

Le Poulailler

En 1969, Jeannette et Gaston Noizet des Hautes-Rivières prirent la gérance de cet établissement qui fait face à la supérette Delhaize, au pied de la côte des Dolimarts. La salle du café était surplombée par une mezzanine bordée de rambardes en bois rustique.

Pendant des années, une bande de gais lurons y établit son quartier général. Domiciliés dans la proche vallée de la Semoy française, ils ne passaient pas inaperçus et contribuaient involontairement à l'animation de Bohan. Très souvent, Jeannette ouvrait la porte de sa cuisine pour restaurer le groupe avant qu'il ne prenne la route du retour très tard le soir, voire le lendemain matin.

Ces jeunes clients devenus sexagénaires prennent plaisir à évoquer les anecdotes hilarantes dans lesquelles on relève souvent les noms de Jean-Noël Badré et du grand Pierrot Pietrenko.

 

Le Poulailler a laissé place Au bon vieux temps. A {'arrière-plan : le bâtiment abritant L'Ecurie, autre café.

 

 

L'enterrement de vie de garçon de Michel   Parizel au "Poulailler". Ph. M. Thomé.

 

 Dans la cuisine de Jeannette et Gaston à l'heure du petit déjeuner ". Ph. M. Thomé.

 

 Jeannette au bar. Ph. Monique Dominé

 

L'Ecurie

Juste en amont du Poulailler par rapport à la place, quelques marches à descendre depuis la route et on arrivait dans une pièce sombre, de taille réduite, avec des râteliers garnis de foin fixés au mur.

Lumière tamisée et juke-box complétaient le décor et l'ambiance.

Un incendie a détruit la toiture du bar-discothèque attenante à quatre appartements et un commerce en juin 2010. Le bâtiment est actuellement inoccupé.

 

Caravella

En bord de Semoy à l'extrémité de Bohan, la petite route empruntée par les promeneurs du dimanche conduit, après le pont coupéet le camping actuel, jusqu'au lieudit Mont les Champs.

Caravella Plage. Carte postale D. Mézières.

Là-bas, un dancing portait comme enseigne Caravella. Quelques marches à escalader entre deux massifs de fleurs et on découvrait une petite piste de danse circulaire entourée de poteaux. Les tables étaient installées autour de la piste et les clients devaient descendre deux marches pour aller danser.

 

 

Doc. Georges Degimbe.

 

Les vestiges de la piste de danse. Ph. Robert Pascolo.

 Le bâtiment comportait une ossature légère en bois, mais l'ensemble était convivial et confortable.

Georges Degimbe, né en 1944 et aujourd'hui pensionné dans le Hainaut, nous a aimablement communiqué les renseignements suivants :

Etant en voyage en Italie vers I960, René Poncelet repéra un restaurant dont l'architecture et surtout la forme circulaire de l'intérieur (voir photo) lui tapèrent dans l'œil et ce restaurant situéà Genova s'appelait "Caravella d'Oro", d'où le choix du nom de son dancing construit en début 1961 et ouvert en juin 1961. Il a géré l'établissement 3 ou 4 ans puis plusieurs gérants lui ont succédé.

Comme on peut le voir sur la carte postale ci-dessus, c'était le rendez-vous des Ardennais.

Un petit orchestre animait tous les dimanches un thé dansant et les autres jours de la semaine, il y avait le bon vieux juke-box...

C'était le bon temps...

Et maintenant, malheureusement, ce bâtiment qui recelait tant de souvenirs n'est plus qu'une ruine !

De la même façon qu'aux Dolimarts, de nombreuses idylles ont pris naissance à Caravella. Les tubes des années soixante faisaient fureur et de nombreux Thilaysiens ont dansé sur ces airs ancrés dans leur mémoire : Chariot et Vilaine fille, mauvais garçon (Pétula Clark), J'entends siffler le train (Richard Anthony) et l'inévitable Adamo à partir de l'année 1963 : Sans toi l'amie, Quand les roses, Vous permettez Monsieur...

Entre 1965 et 1970, Michel Becq habitait Charleville. Comme beaucoup d'autres amis belges et français, il appréciait de venir à Caravella : "La bonne humeur et le calme étaient assurés, contrairement aux bals à Villers-Semeuse ou dans le Sedanais. Je me souviens notamment de l'orchestre belge Denis Cousin. Denis, originaire de Dinant, était à la guitare et Michel Pêcheur à l'accordéon le week-end, puis coiffeur et facteur la semaine. "

Parmi les musiciens français, citons l'accordéoniste Pierre Aubry de Navaux et le batteur Bernard Benedyczak surnommé Bénette de Nouzonville qui ont tous deux joué à Caravella et chez Jocrusse entre autres. 

Chez Charles

 

Devant Chez Charles. Ph. Monique Dominé

 

Sur la place, près du monument aux morts, l'enseigne Chez Charles tenue par Charles Joigneaux et son épouse Pauline comprenait station essence, bar et restaurant.

Avant de tenir le Poulailler, Jeannette Noizet y fut employée à partir de 1960, ainsi que Monique Dominé née Thomé de 1967 à1969.

Charles était une figure de Bohan. Il portait toujours une casquette et un gant sans doigts à la main gauche, suite à un accident de chasse. Son humour et son accent belge réjouissaient la clientèle et provoquaient l'hilarité générale. A la belle saison, il mettait un point d'honneur à produire des fraises non sulfatées à l'entrée de Bohan et vers Mont les Champs. Pauline emplissait les cagettes et les vendait au bord de la route à hauteur de l'ancienne douane belge.

A Nohan, Christophe Fauquet a retrouvé dans la maison de Marie-Louise Maréchal une série de photos datant de 1965 sur lesquelles Daniel Maréchal, surnommé Le Margi par ses copains du hameau et des villages voisins, fête son anniversaire chez Charles. En présence de Claude Martin, Charles, Gaston Noizet et Titi Charlier, Daniel vient de terminer un biberon de bière belge.

Bernard Stringer conserve en mémoire une foule d'anecdotes ayant trait aux soirées de fin de semaine. Au menu : croquettes de pommes de terre et... plaisanteries multiples. En fin d'année, es soirées de réveillon faisaient salle comble.

Les élèves de l'Ecole Normale de Charleville venaient volontiers se ressourcer chez Charles, de même que les Semoysiens français, jeunes et moins jeunes.

Une belge prénommée Charlette et son mari prirent la succession du commerce, mais sans grand succès. En 1970, Monique partit rejoindre Jeannette au Poulailler. Dépressive après la tragique noyade de son jeune fils, Charlette céda l'affaire.

L'un des fils de Maria, la plus italienne des belges, fut l'ultime tenancier avant la fermeture définitive.

Aujourd'hui, le café est toujours en vente, mais il est à l'état d'abandon. Seules, les enseignes publicitaires Diekirch et Duvel rappellent aux passants le passé de Chez Charles.

 

La Taverne ardennaise

Impossible d'évoquer l'origine de la Taverne sans y associer le nom de Jocrusse, qui en fut longtemps le patron. Personnalité locale, Jocrusse, socialiste belge, contribua fortement à la concrétisation des projets touristiques aux Dolimarts et à Mont les Champs.

Comme dans la plupart des cafés voisins, les bals du dimanche rythmaient la vie de la Taverne.

Georges Degimbe se souvient :

Ce café s'est appelé, vers 1900/1910, le "café de la Poste", car la poste était juste à côté, puis le "café de la Place" jusqu'en 1955, date à laquelle des transformations ont été réalisées par les frères Poncelet (Joseph et René) et enfin "La Taverne Ardennaise", tout en gardant l'ancienne dénomination écrite sur le haut de la façade.

 

L'intérieur de la Taverne vers 1955.

 

La Taverne Ardennaise vers 1955. Ph. Georges Degimbe.

 

Au départ, les propriétaires furent les époux Emile Poncelet dit le Jocrusse et Alice Defoische, puis en 1955, leurs deux fils Joseph (décédé en 1963) et René (décédé en 1968). Au décès de René, son épouse Marie-Louise Poncelet-Gravelle a continué l'exploitation du commerce jusqu'en 1985.

En ce qui concerne les bals, jusqu' 'en 1955, tout se passait dans un ancien hangar à tabac situé à l'arrière de la maison. On y faisait bal à la fête et probablement à d'autres occasions avec de petits orchestres de la région, mais on y jouait aussi des pièces de théâtre et on y faisait également cinéma, comme on disait à cette époque.

Après 1955, les frères ont acheté un juke-box et on dansait alors dans la partie arrière sous la verrière. Ce fut la grande époque que j'ai très bien connue et ce jusqu'à environ 1970. Puis, comme pour tout ce qu'il y avait de bien, cela s'est perdu, et il faut dire que Mme Poncelet, se retrouvant seule pour gérer l'établissement, n'a pas redemandé les autorisations nécessaires à cette activité.

De 1985 à 2006, c'est mon épouse Jacqueline Cassart qui a exploité l'établissement.

Depuis 2007, Eric Davin et son épouse, domiciliés aux Hautes-Rivières, dirigent l'établissement situé sur la place face à l'église.

Comme autrefois, de multiples bocks à bière sont suspendus au plafond et le mobilier en bois rustique côtoie la collection de cartes postales du vieux Bohan.

 

Jacqueline et Georges Degimbe au bar de la Taverne. Ph. G. Degimbe.

 

Le foot à Sedan

Depuis la glorieuse époque des footballeurs ouvriers jusqu'à la regrettable explosion du club sedanais, de nombreux supporters thilaysiens ont garni les tribunes du stade vert et rouge.

Avant d'habiter Thilay en 1960, Guy Caillot, né en 1929 et devillois comme son ami d'enfance Max Fulgenzy, faisait partie des inconditionnels qui partaient aux matches en bus, emmenés par Roger Bailly, fils de l'ancien autocariste. Le circuit de ramassage comptait une halte place de Bohan où Charles ne manquait pas de s'exclamer : "Via les Français !" en accueillant le joyeux convoi dans son sympathique café de la Place.

Entre 1965 et 1970, un groupe de supporters thilaysiens se déplaçait à Sedan en voitures particulières. Au retour, Jean Papier, Michel Doudoux, Jean-Claude Winant, Michel Béasse, Pierre Laurent, André Vindot et Francis Mous faisaient eux aussi une halte à Bohan pour se désaltérer chez Charles. Ainsi, petits patrons et ouvriers de la Semoy se retrouvaient sur les mêmes gradins pour acclamer et soutenir leur équipe. Lorsque le café de Charles était fermé, il arrivait qu'un groupe de Semoysiens en goguette frappe à la porte et fasse relever le tenancier pour qu'il leur cuisine une truite. Drapé dans sa longue bannette bleue style jardinier, Charles s'exécutait sans rechigner.

Voici encore une quinzaine d'années, des supporters de Thilay et des Hautes-Rivières se retrouvaient chez Maria pour refaire le match autour d'une portion de frites et d'une bonne bière.

L'Italien en habit de cuisinier et passionné de ballon rond servait ses clients en jetant un œil attentif sur l'écran de télé, là où les matches transalpins passaient en boucle. De retour au domicile, la forte odeur de graisse de bœuf trahissait le passage des supporters par Bohan.

Selon des inconditionnels des Vert et Rouge, ce qui arrive à l'équipe de Sedan autrefois chère à beaucoup d'entre nous n'est pas une descente aux enfers de la CFA2. C'est au contraire le début d'une renaissance. Les nouveaux joueurs n'affichent qu'une seule ambition : remonter le plus vite possible en conservant l'âme et les valeurs du foot-ouvrier.

Puisse l'année 2014 confirmer ces propos !

A l'heure actuelle, les dancings belges ont toujours la cote auprès des jeunes frontaliers français, mais vélos et cyclomoteurs ont fait place depuis plusieurs décennies à l'automobile qui permet d'aller de plus en plus loin du domicile.

Le petit bal musette du dimanche après-midi est remplacé par la soirée discothèque qui ouvre ses portes le samedi soir à minuit.

Sam en France, Bob en Belgique, la prudence est plus que jamais conseillée pour ramener nos jeunes au petit matin sans dommage.

Si l'alchimie s'opère toujours entre les jeunes générations de nos deux nations voisines, force est de constater que les Français partent volontiers s'amuser en Belgique comme leurs parents et grands-parents, mais que la migration inverse est pratiquement inexistante. Et pourquoi donc ?

 

Merci à toutes les personnes belges et françaises qui ont permis la rédaction de cette rubrique grâce à leurs photos, témoignages et documents.

 

Bulletin municipal d'information n° 31 - décembre 2013