Vieux-Moulins (suite)

L'eau aux Vieux-Moulins :

 

La fontaine :

En l'absence de captage, le seul point d'eau communal était autrefois la fontaine. Avec ses murs en schiste, sa charpente en chêne et son toit en ardoises naturelles, la fontaine servait en même temps de lavoir grâce à ses deux bacs cimentés.

L'eau, de bonne qualité, provient du massif qui surplombe la caserne des douanes. Aucune source n'est visible en surface. Le ruisseau qui traversait la place a été canalisé et il rejoint le marais en passant le long de l'école.

 

Les puits individuels

 

Chaque maison du hameau possède son puits souvent creusé dans la roche par nos anciens. La profondeur et le diamètre de ces puits sont très variables. Sur les hauts du village, le puits de Noël Marchai mesurait 13 m de profondeur et 1,80 m de diamètre. Une pompe électrique avait été installée par P. Henquin. A la Croisée Jean-Pierre, les puits étaient également profonds.

Au début, le "courant " alimentait l'éclairage et quelques prises. Peu à peu, les pompes élec­triques remplacèrent les pompes manuelles reliées au fond du puits par un tuyau en plomb.

A l'ancienne école et chez Mme Fontaine, les puits creusés dans la cave ont une taille iden­tique : 0,80 m de diamètre et pas plus d'un mètre de profondeur. Un surpresseur assure une ré­serve d'eau constante. Détail étonnant : les sécheresses les plus importantes telles celles de 1976 n'ont pas mis les puits à sec, même si la situation était très délicate. A cette époque, par mesure de sécurité, Lucien Marchai recreusa son puits aménagé lui aussi dans la cave (2 m de profondeur et 1,50 m de diamètre).

A l'ancienne douane, M. Boudart possède une éolienne construite près de la maison. Cette éolienne transfère l'eau du puits dans une cuve située dans la cave.

Sur le toit de l'Ardenne, on serait tenté de croire que l'eau fait défaut mais il n'en est rien car une nappe souterraine est présente.

 

Le puits communal :

Les périodes de sécheresse posent problème entre la fin de l'été et l'arrivée des pluies hiver­nales. Ce fut d'ailleurs encore le cas en 2003 ainsi que cette année.

Pour éviter la nécessité d'un ravitaillement en eau avec les contraintes en moyens humains et matériels, le Conseil Municipal prit la décision en 2003 de réaliser un puits au centre des Vieux-Moulins. Ainsi, un forage a été réalisé à proximité de la place par une entreprise belge (71 m de profondeur et 165 mm de diamètre). Une installation électrique assure le pompage à la demande.

Cet automne, certains habitants des Hauts ont pu se ravitailler au puits com­munal des Vieux-Moulins afin de complé­ter les besoins en eau des hommes et des animaux.

 

Les castors :

On ne saurait aborder le thème du mi­lieu aquatique aux Vieux-Moulins sans évoquer la présence des castors. Cette présence remonte aux années 1990. Mas­sacré pour sa peau, le castor, espèce pro­tégée en France depuis 1960, a failli disparaître à la fin du I9ème siècle puis il est réapparu un siècle plus tard. Réintro­duits illégalement en Belgique sur la Houille, ces mammifères rongeurs ont clandestinement franchi la frontière vers 1998. Berges inondées, troncs taillés en pointe de crayon, barrages de branchages et de feuilles prouvent la présence du "fiber" sur le Stol dont l'activité débute avec la tombée du jour.

Doté de grandes incisives et d'une fourrure brun foncé, l'animal vit en petit groupe familial et se nourrit la nuit. Saules, trembles et peupliers consti­tuent l'essentiel du "menu". Pur végétarien, mono­game et patriarche, le castor se reproduit à raison d'une portée annuelle. Au bout de trois ans, le jeune castor va conquérir son territoire mais ne s'éloigne jamais du milieu aquatique.

Le castor européen est aussi appelé "bièvre", ainsi que l'atteste le nom de localités telles que Bièvres en France (au sud de Margut), Bièvre et Beveren en Belgique.

Le castor est jugé indésirable par certains qui lui reprochent d'inonder des parcelles de terrain. D'autres estiment par contre que cet "architecte du biotope" bénéficie à l'environnement en réa­limentant la nappe phréatique et en maintenant un traitement naturel des eaux usées.

La solution raisonnable consiste sans aucun doute à "gérer" le phénomène pour éviter un dé­veloppement anarchique de cette colonie clandestine.

 

Quelques dates :

Juin 1936 : Henri Delmont, membre du Conseil Municipal, demande le rétablissement du droit de pâturage dans les bois communaux en supprimant les plantations de sapins, ce droit étant une concession des anciens princes de Guise.

La même année, le Conseil Municipal sollicite le concours du service du Génie rural pour l'étude du projet d'électrification des Vieux-Moulins. A l'école, le poêle à bois devenu défectueux sera remplacé.

Décembre 1937 : suite à un incendie survenu à l'école des Vieux-Moulins le 15 décembre, la CDIA (Caisse Départementale des Incendiés) verse à la commune la somme de 1 077 francs.

Octobre 1938 : Réfection de l'Ecole des Vieux-Moulins dont "l'entretien est jugé difficile et coûteux", travaux de consolidation et de réparation des dégâts causés par l'humidité, pour la somme de 2 728 francs.

24 juin 1945 : nomination d'un garde-champêtre aux Vieux-Moulins en la personne de M, Eugène Tutiaux, cultivateur.

11 août 1946 : location d'une partie du Marais (un hectare) au sieur Albert Claëssens pour y exploiter une petite ferme.

Le projet d'électrification sera remis au goût du jour de 1946 à 1948, un emprunt au Crédit Agricole rendant enfin possible la réalisation des travaux.

9 novembre 1947 : le Conseil Municipal vote la création d'un poste de téléphone public, l'écart se trouvant isolé de toutes les communications.

20 août 1948 : financement et appel d'offres pour l'électrification des Vieux-Moulins. Les travaux aux Six Chênons seront différés pour raison budgétaire (Emprunt de 30 ans au Crédit Agricole ;   montant des travaux : 2 408 939 F).

 

Quelques anecdotes ou caractéristiques de ce hameau :

• La flore ressemble bien sûr à celle du massif de la Croix Scaille dont le hameau fait partie. En 1940, des belges venaient y prélever des ballots de   mousse pour les orchidées. Pendant la guerre, les chiendents des marais servaient à fabriquer brosses et balais. Autrefois, la tourbe était exploitée dans le marais et les trous subsistent sur les lieux d'extraction.

• Les élus aux Vieux-Moulins : Charles Closse en 1911, Eugène Tutiaux après 1914, Louis Fontaine de mai 1929 à juin 1930, Henri Delmont de 1935 à 1940, Lucien Waslet de mars 1959 à 1977 et enfin Nicolas Dupont depuis 2007. En ce qui concerne les Six-Chênons, Jules Doudoux dit "Camille" fut lui aussi conseiller municipal avant 1950.

• Certaines femmes de Willerzie venaient écouler leurs produits en France pissenlits et cham-pignons étaient transportés dans des hottes en osier.

• Les Belges se rendaient à pied, en vélo ou à cheval aux Hauts-Buttes pour honorer Saint An­toine et ils faisaient parfois la fête au retour. Les Français, eux par contre, allaient à la foire à Houdrémont. Il y avait de la circulation sur les chemins !

• Vingt bûcherons travaillaient dans les alentours de fortune. Ils couchaient sur place dans des huttes

• Un chêne séculaire existait près de la maison Parizel à l'angle du chemin de Willerzie. Il avait la particularité d'être creux (voir carte postale ancienne "Le Batys"). Déjà avant-guerre, les enfants s'y cachaient dans le tronc. Au fil des ans, les lourdes branches devinrent dangereuses et il fallut se résoudre à abattre l'arbre vers 1980. Lucien Marchal fut chargé de ce travail déli­cat. De nos jours, seuls subsistent quelques fragments du tronc.

• L'électricité fut installée dans les maisons vers 1950 par Pierre Henquin de Vireux.

• Un poste téléphonique existait à la douane en 1940. Vers 1970, un poste public fut installé chez Georges Tutiaux puis par la suite chez Lucien Marchai.

• Le 25 juin 1918, une contribution de guerre de 16 380 marks fut infligée à la Section des Vieux-Moulins qui faisait alors partie des cantons de Givet-Fumay. Thilay ne fut pas non plus épargné par l'occupant : 2 lourdes amendes en 1915 et 2 autres en 1917 !

• Eugène Tutiaux fut "garde champêtre" aux Vieux-Moulins. A son décès, ce fut Louis Fontaine jusqu'en 1963. Ceux-ci étaient les porte-parole de la commune et affichaient les avis.

• Avant 1914, on recensait 5 cafés pour 15 maisons. En 1918, c'était terminé. Les douaniers ont demandé à la famille Fontaine de reprendre ce commerce.

• Louis Fontaine était un fumeur acharné. Or, il était interdit de cultiver du tabac en France. Pendant la guerre, il en avait cependant planté quelques pieds au champ des Croches pour sa consommation personnelle. Aux curieux qui le questionnaient sur la nature de ces plantes, il ré­pondait que c'étaient des rutabagas de Vendée. Personne ne l'a ennuyé. Il avait fabriqué un ha­choir et fumait son tabac tel quel. C'était du corsé !

• En 1944, les déplacements n'étaient pas simples. Quand Marguerite Fontaine allait voir son frère à Awenne, elle partait avec une de ses sœurs qui habitait Linchamps. Toutes deux allaient à pied à la gare de Gédinne. En décembre, elles prirent le train à cette gare pour Poix-Saint-Hubert. Elles avaient le choix par Bertrix ou Houyet. C'était aussi compliqué des deux côtés. Elles choisirent Houyet. Du côté de Rochefort, la ligne était coupée. Elles auraient pu faire 4 km à pied pour rejoindre la station voisine mais les gens fuyaient car l'offensive Von Rundstedt avait débuté et c'était dangereux. Elles revinrent donc à Gédinne et regagnèrent leur village en pleine nuit, tou­jours à pied.

• Les hivers enneigés n'étaient pas sans occasionner une profonde gêne chez les habitants. Chutes de neige et rafales de vent provoquaient des congères, épais amas de neige qui faisaient disparaître routes et chemins.

M. Guy Schérin déneige en 1956.

Après-guerre, le Ford Canada puis le GMC équipé d'une lame ont remplacé les chevaux qui tractaient un chasse-neige en forme de V. Sur les Hauts, Jean Tutiaux et Louis Pigeot des Woiries assurèrent le dé­neigement des voies d'accès. Lors des gros hivers de 1968 à 1970, les véhicules des Ponts et Chaussées et des particuliers ne suffisaient pas toujours car ils restaient bloqués entre deux murs de neige.

Joseph Zucchi, entrepreneur à Thilay, menait prêter main forte avec son chasse-neige en cas de nécessité. Comme ses collègues, il était rétribué par les Ponts et Chaussées du secteur de Monthermé.

Peu avant 1980, le même scénario se reproduisit et après 1983, l'Equipement nit en service une fraise à neige munie J'une vis sans fin et d'une turbine. Le 3 mars 1988, les fermes des Hauts étaient à nouveau bloquées. Malgré les efforts de Louis Pigeot et du personnel de la DDE, plusieurs habitations étaient totalement isolées.

Les engins du 3ème Génie de Charleville furent donc appelés pour désenclaver les hameaux et les fermes rendus inaccessibles. Ces opérations de déneigement étaient loin d'être faciles à gérer ; c'est d'ailleurs à cette époque que les bornes de la douane ont été couchées aux Vieux-Moulins.

 

 

Dans L'Ardennais du 8 mars 1988, Gérard Maizières déclare : "Je me pose la question sui­vante : pourquoi cette fraise à neige n'est-elle pas garée à proximité des lieux à enneigement im­portant ? A priori, je n'ai jamais vu de congères dans la rue piétonne à Charleville-Mézières ".

Jacky Jouan, employé communal, se souvient qu'en 2005, sur le chemin des Six Chênons, la neige arrivait à la hauteur de la cabine de son tracteur et qu'il ne distinguait plus ni le chemin ni les fossés malgré plusieurs passages.

• En 1988, vers 17 h, deux jeunes Nohanaises se sont égarées dans la forêt enneigée en pra­tiquant le ski de fond. La gendarmerie de Monthermé a dû dresser un vaste plan de recherche. Près de 120 personnes ratissèrent l'endroit. Vers minuit, les deux jeunes filles furent retrouvées transies et déjà en train de sommeiller sur un secteur hors-piste à proximité de l'ancien camp américain menant à la Croix-Scaille. Pas de drame, mais une belle frayeur pour tous !

Le même scénario s'était déjà produit avec un skieur rémois dans les bois des Vieux-Moulins en 1983.

• Un problème se posa un jour entre le café Fontaine et l'école du hameau. C'est le café concurrent qui le souleva : en effet, il fallait réglementairement 30 mètres entre la porte de l'école et la porte d'un café. Il en manquait 2 ou 3. Les gendarmes vinrent mesurer. M. Fontaine changea la porte de son café de place et la mit sur le côté. La porte illégale devint officiellement la porte de la ferme.

• A pied et par tous les temps, les douaniers patrouillaient par équipes de deux le long de la frontière. La jonction avec leurs collègues de Linchamps s'opérait à la Croix-Scaille et avec ceux d'Hargnies aux "Tétras". Les chefs procédaient à des contrôles inopinés en pleine nuit et les fiches de contrôle devaient être à jour. Malheur à ceux qui "huilaient" ! Le capitaine Levert et le lieute­nant Pascal habitaient à Monthermé.

     

La brigade de Linchamps en 1943 (Photo Terres Ardennaises). 

• Parfois, Noël Marchal partait à 4 h du matin avec son attelage hippomobile pour charger deux tonnes de pommes de terre en Belgique et les emmener à Revin. La   douane   des   Vieux-Moulins étant fermée de 12 h à 14 h ainsi que la nuit, Noël et ses collègues voituriers devaient donc se pres­ser pour respecter les horaires.

• Le "chemin de la douane" existait sur les Hauts avant 1940. Quiconque s'écartait du chemin était considéré comme fraudeur.

                                                   

 

• Un jour à l'école, l'institu­teur, M. François reçut la visite de l'inspecteur. Ce dernier s'étonna

que le maître " soit chaussé de sabots comme un "vulgaire" agriculteur du pays...

Réponse : "Un cultivateur du coin vaut bien un inspecteur en souliers vernis". Le rapport du haut fonctionnaire est méconnu mais n'a pas dû être élogieux. (Anecdote rapportée par Henry Bonnefoy).

• Des commerces d'épicerie venaient au hameau : Familistère, Comptoirs Français, Coopérateurs de Lorraine... A l'image de M. Maxime Ladouce, gérant du "Fami" de Thilay de juin 1960 à août 1978, des liens de sympathie existaient entre les commerçants et leurs clients. Son fils Lio­nel raconte :

"J'accompagnais souvent mon père sur cette tournée du jeudi parce qu'à l'époque, c'était en­core le jour de congé des écoles et puis, c'était la seule tournée où l'on partait pour la journée entière de 7 h 30 à 18 h 30.

Dans le vieux "tube" poussif, chargéà bloc, on avait vraiment l'impression de remplir une mission. C'était quasi minuté. Les gens nous attendaient, le plus souvent pour la livraison d'une commande passée la semaine précédente. D'abord, la "Roche à 7 heures", puis, en face, le che­min pour la maison du garde forestier,... après les Woiries..., l'Auberge des Tilleuls : café... et toutes les maisons... tous les clients. Les petites blagues, les papotages... une sorte d'ambiance conviviale, la notion de service face à la fidélité d'une clientèle reconnaissante. Une époque ré­volue.

Après, on faisait les Hauts-Buttes : les fermes, l'hospice et puis le repas chez Suzanne Botté, e bistrot-auberge et toujours un accueil aussi chaleureux. C'était du travail, c'est vrai ; on a tra­versé des moments difficiles, surtout l'hiver, mais il y avait surtout beaucoup de complicité, de confiance.

La tournée s'achevait par les Vieux-Moulins. Je garde le souvenir des congères de neige sur a route du retour, des chaînes qu'il fallait monter aux roues de la camionnette dans des condi­tions épouvantables, des sinusites "carabinées" que mon père endurait, d'un "moins 27", un cer­tain hiver, à 17 h, au thermomètre de la maison Fontaine, des quantités impressionnantes de paquets de chicorée qu'on vendait sur cette tournée bien particulière, des cagettes de champi­gnons que nous offraient les gens, par sympathie, ou des grives qu'on rachetait aux tendeurs qui  nous les proposaient, des "paquets" qui s'échangeaient entre "les hauts" et la vallée, service rendu, gratuitement, une habitude que mon père a même payé un jour, de ses propres deniers : alors qu'il avait accepté de "remonter", pour une cliente, un rosbif de la boucherie Le Goff et s'étant fait contrôler par "la volante" à la Roche à Sept Heures, avec ce paquet qui ne venait pas de son propre commerce, il a été verbalisé pour avoir omis de le mentionner dans son "carnet de vente à la chine" qu'il aurait dû remplir.

Voilà, tous ces souvenirs dont la liste pourrait encore s'allonger, sont l'écho d'un temps, où le commerce de proximité avait une signification, répondait à un besoin et remplissait un vrai rôle social. "

• Une fois par semaine, les bouchers de Monthermé et de Thilay, le charcutier d'Hargnies  étaient également aux Vieux-Moulins ainsi que les brasseurs (Blaise de Nohan, Jacquemin, Brasserie de l'Etoile). Deux frères Jacquemin étaient brasseurs et le troisième marchand de liqueurs.

• Le boulanger, Paul Parent venait des Hauts-Buttes. Vers 1935, les habitants allaient cher­cher café et pain à Marotel ou à Willerzie (pain sur commande). Mais à la douane toute proche, ce pain devait être coupé afin de contrôler une éventuelle fraude.

• Eugène Tutiaux du hameau allait vendre du lait à Monthermé avec sa  charrrette, Noël Marchal lui succédajusqu'en 1940. La charrette à chien du début fut placée par une charrette à cheval. Pendant 6 mois, Noël livra même jusqu'à Hautes-Rivières

 

Un attelage de chiens. (Photo Terres Ardennaises).

• La tournée du facteur :

Vers 1950, Jean Jaroma, baraquin à cette époque, était facteur auxiliaire à Monthermé. Agé de 18 ans, il assurait la tournée des Hauts : La Rowa, Le Terne, Les Woiries, Les Bas-Buttes, Les Hauts-Buttés, Les Vieux-Moulins d'Hargnies, Les Vieux-Moulins de Thilay et Les Six-Chênons, soit 38 km par jour... à bicyclette. Les porte-bagages avant et arrière étaient garnis de colis dont une bonne partie était destinée à Don Bosco, à l'hospice des Hauts-Buttes et à la caserne des douanes. Les deux musettes portées en bandoulière contenaient l'une le courrier et l'autre, mé­dicaments et autres commissions pour les personnes âgées.

Pratiquement tous les habitants étaient abonnés à l'Ardennais et le journal était attendu avec impatience.

Commencée à 7 h du matin, la tournée s'achevait vers 16 h l'été, mais parfois 20 h à la mau­vaise saison. Le café et la goutte marquaient l'arrivée aux Vieux-Moulins. Pas de contrôle anti­dopage à cette époque !

L'administration payait une heure supplémentaire par jour et fournissait la pèlerine semblable à celle des douaniers, mais le vélo n'était pas inclus dans l'équipement. Celui de Jean ne com­portait pas de dérailleur, mais de toute façon, il fallait monter les côtes à pied, vu l'encombre­ment causé par le matériel. Par temps de neige, le facteur devait se priver de "véhicule" et tout porter sur le dos.

Le collègue de Thilay n'était guère plus "verni" car sa tournée comprenait le Champ Bernard et la Dauphiné.

Les Vieux-Moulins et la Résistance :

 

Précisons qu'en 1994, à l'occasion du 50ème anni­versaire de la Libération des Ardennes, le n° 12 de ce bulletin municipal avait consacré la rubrique histo­rique aux Vieux-Moulins de Thilay, haut-lieu de la Résistance ardennaise.

Depuis cette date, une plaque en ardoise apposée sur la façade de la maison Fontaine invite le passant à un moment de recueille­ment. Dix ans plus tard, le conseil municipal de Thilay décida de donner à la place des Vieux-Moulins le nom de "Place Marguerite Fontaine". L'inauguration de la place eut donc lieu le 4 septembre 2004 en pré­sence de Simone de Bollardière, veuve du Général qui commanda le maquis Prisme.

Le même jour, une stèle à la mémoire de la mission interalliée "Citronelle" a été inaugurée au carrefour de la route d'accès aux Vieux-Moulins. En ce 3 septembre 1994, de nom­breux officiels et ano­nymes, tous unis dans le même recueillement, avaient répondu à l'invita­tion de M. Jean Henry, président de "l'Amicale des Anciens Officiers de la Mission Citronelle, Maquis des Ardennes et leurs collaborateurs recrutés en France".

L'imposant bloc de schiste de 2 tonnes provient de la carrière de Braux. M. André Patureaux, cheville ouvrière du projet, était à cette époque maire de Bogny-sur-Meuse. Le transport et la mise en place de la pierre, les travaux de maçonnerie ainsi que l'achat des mâts et des pavillons ont été financés par les adhérents de l'Amicale et les personnes sympathisantes, l'Amicale ayant été déclarée en 1988 et parue au Journal Officiel du 16 mai. La plaque commémorative et la croix destinées au monument ont été offertes par la société SVR dirigée par M. Rouschop.

Ce bloc de schiste symbolise toute la détermination qui animait les membres du Maquis avec en filigrane la résistance héroïque et le massacre des 106 enfants du pays dans la forêt des Manises le 13 juin 1944, à deux pas des Vieux-Moulins.

Désormais, chaque année le 13 juin et début septembre, une cérémonie du souvenir a lieu au mémorial Citronelle. La dernière en date était présidée par André Patureaux et Robert Roynette, deux des derniers témoins de ces événements.

 

Géologie

La Roche des Ruchons et la "sïlexite"

À 1 km à l'est-nord-est des Vieux-Moulins de Thilay, à quelques centaines de mètres de la frontière, barrant un trait de coupe à la cote 450, la Roche des Ruchons est un lieu très fréquenté car les géologues depuis plus d'un siècle.

Les roches qui constituent cet affleurement sont de nature à discussion par les spécialistes.

Les premières identifications, à la fin du XIXe siècle, ne bénéficiaient pas encore des moyens scientifiques utilisés actuellement. C'est pourquoi les termes usités jusqu'il y a une vingtaine ; années sont aujourd'hui remplacés par un vocabulaire plus précis qui pourra encore évoluer en fonction des analyses futures.

C'est dans la Roche des Ruchons constituée essentiellement d' "arkose" et de poudingue que la silexite" était recherchée. Cette "silexite", considérée comme une roche éruptive est à l'œil nu presque exclusivement constituée de cristaux de quartz d'origine magmatique. Cet affleurement était classé dans la série des filons magmatiques intrusifs de microgranite et de diabase bien connus dans le ravin de Mairut (entre Deville et Laifour) ou dans la vallée du ruisseau de la Gande Commune par exemple.

Le grès de Haybes, baptisé hâtivement arkose, est un grès feldspathique. Les analyses récentes par un étudiant, Marc Roche, les observations et un sondage à Willerzie analysés par Francis Meilliez, géologue spécialiste de l'Ardenne, ouvrent de nouveaux horizons qui  bousculent les anciennes théories.

L'affleurement des Ruchons est le résultat de coulées boueuses constituées d'éléments désorganisés qui se sont déposées à la base du talus continental, en milieu marin. Cette zone porte le nom de wildflysch. Par sédimentation, la roche constituée révèle la présence de fragments de rhyolite, une roche volcanique très riche en silice, comme le granite. Elle provient d'un magma à la viscosité importante. Ces coulées boueuses très riches en eau et en cendre ont pour origine le lessivage torrentiel d'un appareil volcanique semblable à ceux de la région de Prùm (type maar). Ce sont des cratères d'explosion en forme de cuvette de 10m à plusieurs centaines de mè­tres entourés d'une couronne de débris. Ce volcanisme a débuté à l'ère tertiaire il y a environ 50 millions d'années, et les dernières éruptions ne remontent qu'à 13000 ans. Il ne s'agit donc pas de filon intrusif comme le microgranite et la diabase, mais d'une roche volcano-sédimentaire.

Actuellement, il n'est pas possible de situer l'emplacement de ces volcans, mais il est fort pro­bable, par l'altitude et l'hypothèse de l'étendue de la mer primaire à l'Ordovicien moyen, vers 460 millions d'années avant notre ère1, d'imaginer une origine à l'est, plus ou moins proche des maars de l'Eifel, dans la région de Prùm, à environ 120km.

1 Cette datation a été obtenue par la présence dans la roche d'acritarches, des microfossiles ayant appartenu au planc­ton.

(Article communiqué par Jean-Pierre Pénisson)

 

Le bétail avant-guerre

Autrefois, la plupart des fermes des Hauts possédaient chacune une paire de chevaux et 5 ou 6 vaches, ce qui représentait au total une cinquantaine d'animaux. A la belle saison, un vacher emmenait les bêtes dans les bois vers la Neuville. Ces commis n'étaient pas des Hauts et ils étaient embauchés pour la saison. L'un de ces vachers couchait chez Eugène Tutiaux. Il était nourri dans les fermes à tour de rôle en fonction du nombre de bêtes à garder.

Chaque jour avant le départ, le rassemblement avait lieu à proximité du "gros chêne".

Sur le plan cadastral de 1834, il existait comme à Navaux un chemin de l'Herdage qui est de­venu le chemin du Marais ("Herdage" : terrain où pâturait la "Herde", c'est-à-dire le troupeau communal sous la garde du pâtre appelé "herdî").

Dans la forêt, les vaches étaient libres de leurs mouvements. Par contre, les chevaux, qui pas­saient la nuit dehors et travaillaient le jour, étaient "empités", c'est-à-dire que leurs pattes an­térieures étaient entravées afin qu'ils ne s'éloignent pas.

Quant aux bêtes des Six-Chênons et des Woiries, elles pâturaient jadis dans le Pré aux Trem­bles, vaste étendue marécageuse parsemée de buissons, mais cette zone a été enrésinée en 1936.

Lors de l'exode en 1940, un douloureux problème s'est posé aux habitants contraints de fuir leur village en abandonnant la plupart de leurs animaux.

 

Démographie

On recensait 40 civils et presque autant de douaniers avec leur famille donc 80 habitants en 1932, 64 en 1936 (17 maisons, 21 ménages, 60 français et 4 étrangers), 35 en 1962, 25 en 1975, 11 en 2004 et 15 en 2007.

Par bonheur, la baisse démographique a été freinée grâce à l'arrivée de plusieurs familles au cours de ces dernières années. L'amalgame des anciens habitants et des nouveaux s'est fait sans problème, car les uns et les autres sont soucieux de respecter leur patrimoine rural.

Comme se plait à le dire M. Barbazon, "ce village a un cachet et un aspect reposant, attrac­tif. Ce hameau sent si bon l'Ardenne, qu'elle soit belge ou française".

Dans cette clairière à la fois vaste et fragile, on croise désormais de nombreux promeneurs qui viennent marcher en famille. Ils découvrent qu'avant eux, des hommes de tous pays du globe ont foulé ce sol de France pour permettre à leurs enfants de vivre libres.

Terminons cette rubrique par ces quelques mots d'Eva Thomé :

" Près des Vieux-Moulins, la forêt est profonde. Il faut qu'on sache qu'elle renferme à la fois dans son mystère, de beaux, de lourds et tragiques secrets. Les Vieux-Moulins de Thilay, point invisible sur la carte de France, où ne s'entend aucun tic-tac de moulin, mais où bat le cœur de la brave Ardenne. "

Documentation :

-  Cercle d'Etudes Historiques de Gédinne.

-  CREHLoM de Monthermé (Cercle de Recherche et d'Etude sur l'Histoire Locale de Monthermé) : "Cha­pelle et église des Hauts-Buttes" d'Hubert Bureau.

- Terres Ardennaises : revues n° 40 et n°44 intitulées "Frontières".

-  Délibérations du Conseil Municipal de Thilay.

- Articles du journal "L'Ardennais".

Bulletin municipal d'information n° 27 - décembre 2009