Ecoles (suite)

Les écoles d'autrefois (suite)

Témoignages

Lysiane Mahy, épouse Pascolo,   née en 1948.

"Je suis entrée à l'école de Thilay dès l'âge de 3 ans. La maîtresse, Mme Letellier, avait en charge les enfants de 3 à 7 ans (4 sections) : les petits (3 ans) installés sur des tables ovales, les petits-moyens (4 ans), les moyens (5 ans) sur des tables individuelles avec chaises et les grands (CP) sur des tables en bois à deux places. Le poêle à bois avec son long tuyau trônait presque au centre de la classe et pouvait ainsi départager chaque cours. Pas trop de place pour circuler entre les tables ! Il faut dire que le nombre d'élèves dépassait parfois la cinquantaine dans ce petit local. Autorité oblige !

Habitant à l'autre bout du village, par tous les temps, bien abritée sous un capuchon par temps de pluie, je traversais le village,  accompagnée de mes deux frères à peine plus âgés que moi.

Je me souviens parfaitement des tâches qui nous attendaient chaque matin en entrant. Tout était prêt avant notre arrivée : la boîte de pastilles Pulmoll avec ses petites perles et un collier commencé qu'il fallait continuer, les tissages en carton puis en plastique, les laçages rangés dans une boîte en bois et surtout ce dont tout le petit monde raffolait : la charpie (petit morceau de toile très fine dont il fallait enlever les fils un par un). Gare à celui qui voulait aller trop vite ! Un bel exercice de dextérité fine et quelle occupation silencieuse ! Les jeux en bois de difficultés différentes selon les sections sont encore utilisés parfois par les enfants de la classe maternelle et je pense que j'ai dû les faire et les refaire de nombreuses fois pour en avoir gardé un tel souvenir. Des images collées sur une plaque en bois ou en carton à laquelle était accrochée une pochette en tissu fermée par un bouton (qu'il ne fallait pas oublier de refermer une fois le travail terminé sinon ...) contenant les mêmes images, le tout confectionné par la maîtresse, était également un matériel peu onéreux et efficace.

Mais ne l'oublions pas : lire, écrire et compter occupaient les trois quarts de notre temps ou peut-être même les sept huitièmes. La méthode de lecture utilisée au CP était la méthode Jolly « En riant - La lecture sans larmes » (...pas pour tout le monde !). Edité en 1931, cet ouvrage était encore utilisé en 1954. L'élève pouvait apprendre que la mumu (la vache) a donné du lolo, que toto a bobo et que lili a un dada. Quant au premier livre de lecture courante : "Line et Pierrot", je crois que je pourrais encore le raconter. Il faut dire qu'à cette époque, les livres étaient rares à la maison et je devais le connaître par cœur tellement je l'avais lu et relu.

Pour écrire, un cahier coupé en deux et recousu par la maîtresse comportait des dessins (tampons) ou des modèles d'écriture. Et au CP, le porte-plume et la plume posaient bien des difficultés aux plus maladroits ! C'était la mode à l'écriture penchée avec pleins et déliés. Les modèles d'écriture étaient également préparés au dos d'enveloppes de récupération. Pas de gaspillage !

Le matériel utilisé en mathématiques (pardon, en calcul) était tout simplement constitué de bûchettes en bois. Ces bûchettes provenaient des feuilles des marronniers plantés devant l'école. N'oublions pas les leçons de morale qui avaient lieu chaque matin (lecture d'image), les récitations (qui ne se souvient pas de « Simone, allons au verger », du « héron au long bec » ou de « la biche brame au clair de lune... » ? Quelquefois, nous avions le droit d'écouter un disque ; la maîtresse utilisait alors un phonographe semblable à   ceux que l'on trouve encore chez les antiquaires.

Mes souvenirs de la classe élémentaire de l'école des filles sont beaucoup plus flous. Je me souviens que dans la cour de récréation, nous jouions souvent aux osselets sur le seuil des portes, à la balle en mousse sur le mur des toilettes, à la corde à sauter (c'étaient toujours les mêmes qui tournaient cette longue corde !), au chat perché, au babet ou à la marelle, des jeux bien calmes donc. Pendant l'interclasse de midi, Mme Brouet qui n'habitait pas sur place, laissait les portes ouvertes, et nous en profitions, non pas pour dégrader mais pour écrire au tableau ou jouer à la maîtresse. Depuis la cour, une élève pouvait surveiller la rue de la Motte car l'usine Pair n'existait pas à cette époque. A l'annonce de l'arrivée de la maîtresse, la petite équipe quittait les lieux. Les élèves qui préparaient le certificat d'études recevaient des cours de puériculture avec exercices pratiques (laver, langer un bébé). Il était bien difficile pour le reste de la classe de se concentrer sur un problème ou un exercice d'orthographe du célèbre " Bled ".

Parfois, les veilles de vacances, après avoir nettoyé à l'eau de Javel les taches d'encre autour de l'encrier, puis ciré et frotté les tables, nous assistions à la projection de petits films (petites boîtes rondes rouges ou grenat) dans la salle de classe. Il arrivait aussi, en fin d'année, que toute la classe parte pour une journée complète en promenade, au Roc la Tour ou aux " Baraques."

Dix années après avoir quitté l'Ecole des Filles, j'ai été nommée adjointe à l'Ecole Mixte de Thilay. Je peux vous assurer qu'au fil des ans (j'y suis restée 36 années scolaires), tout a bien évolué, aussi bien au niveau du confort, du cadre de vie, du matériel, des relations avec les élèves, les enseignants et les parents."

 

Le Certificat d'Etudes Primaires

Jusqu'à la deuxième guerre mondiale, dans ces classes à plusieurs cours, les plus âgés préparent le certificat d'études primaires, car il est l'unique sanction de leur savoir. Il atteste l'acquisition des connaissances de base en écriture, calcul, histoire, géographie et sciences.

C'est Victor Duruy qui l'a mis en place en 1866. Puis Jules Ferry l'organise et le rend obligatoire en 1882. Il couronne un cursus de sept ans. Mais seuls les élèves qui ont une grande chance de l'obtenir sont présentés par l'instituteur, car celui-ci est apprécié par son inspecteur sur ses résultats ! C'est ainsi qu'en 1880, seulement 10% des élèves sortent de l'école avec ce diplôme, et ils en sont très fiers ! En 1928, ils sont 23%.

Quand, en 1936, Jean Zay prolonge la scolarité obligatoire jusqu'à quatorze ans, le "certif" ne s'adresse plus qu'aux élèves qui ne sont pas entrés au Cours Complémentaire ou au Lycée. En 1959, Jean Berthoin prolonge la scolarité obligatoire jusqu'à seize ans. La mise en place des "collèges d'enseignement secondaire" en 1963 engendre la disparition des classes de fin d'études. A cette époque, 80% des adultes n'ont aucun diplôme ou le seul certificat d'études. En 1965, 54% des élèves l'obtiennent alors que les élèves qui sont au collège ou au lycée ne sont plus obligés de le passer mais le "certif" reste une référence.

Quand le ministre Haby crée le "collège unique" en 1975, cet examen ne s'adresse plus qu'aux adultes car il est encore exigé pour certains concours administratifs. Il est définitivement supprimé en 1987 par le Conseil de l'Enseignement Général et Technologique.

Quelques exercices proposés au Certificat d'Etudes :

• On a partagé 638 pommes entre un certain nombre d'enfants ; avec 6 pommes en plus, on aurait pu en donner 46 à chacun. Combien y a-t-il d'enfants ?

• Trois ouvriers se partagent 80 francs. Le 2ème a 2,75 fr de moins que le premier. Le 3ème 11,10 fr de moins que le second. Combien chacun a-t-il pour sa part ?

• Deux pièces de drap valent ensemble 624 fr. La lère qui est 4 fois plus longue que la seconde vaut 9 fr le mètre et la seconde vaut 12 fr le mètre. Quel est le prix de chaque pièce ?

• Si aux 2/3 de l'âge de Pierre, on ajoute 15 ans, on aura l'âge qu'il aura dans 5 ans. Quel est son âge actuel ?

Quelques témoignages :

 Claudine Mahy, épouse D'Agaro, née en 1928.

Claudine était élève à Thilay mais comme beaucoup d'autres, elle fut contrainte d'évacuer avec sa famille en 1940. Elle se retrouva donc à l'école de La Guérinière et passa le certificat au centre d'examen de Noirmoutier-ville en compagnie de Maurice Pigeot. Claudine se souvient en particulier que les murs des classes étaient badigeonnés d'un blanc uniforme.

Roger Buffet, né en 1928.

Elève à l'école primaire de Naux, Roger se souvient que l'institutrice Mlle Biaux l'avait envoyé "en mission" à Monthermé. Il devait y aller chercher des caisses de gâteaux caséines pour permettre la distribution aux élèves de la classe. Evacué en Vendée à la Guérinière, il fut scolarisé à "l'école des réfugiés". Là-bas, M. Abraham, auparavant instituteur à Thilay, faisait classe dans un local construit près de la Poste pour les jeunes Ardennais.

Originaire de Monthermé, son épouse née en 1931 a passé le certificat à Monthermé rive gauche le ... 13 juin 1944. Elle se souvient du profond malaise qui régnait ce jour-là dans le groupe scolaire et la cité baraquine. Des rumeurs prétendaient que les Allemands avaient encerclé le maquis des Manises. Ces bruits étaient hélas exacts. Tandis que des adolescents "planchaient" pour préparer leur avenir, 106 jeunes gens des environs étaient massacrés à la fleur de l'âge.

Née en 1942, Mme Raymonde Mahy née Taillefer a fréquenté l'ancienne puis la nouvelle école des filles. Sur la place, Raymonde ne restait jamais seule dans la cour de récréation car elle avait un jour appris que le cimetière du village existait autrefois le long du mur de l'école.

L'avant-veille du certificat, Mme Marcelle Brouet fit faire une ultime dictée. "Relis bien car il reste une faute !" Bien que bonne élève, Raymonde ne parvenait pas à localiser l'erreur. Envoyée pendant la récréation auprès de sa "marraine" Mme Letellier, la jeune élève reçut quelques aller et retour de cahier sur les joues mais ne trouva toujours pas sa faute. En fait, le mot "seau" s'était transformé en "sieau", sans doute à cause du patois parlé à la maison. Toujours est-il que depuis ce jour, Raymonde, même s'il lui arrive encore de s'exprimer en patois de la vallée, appelle un seau un "seau".

Cette mésaventure n'empêcha pas Raymonde d'être classée 2eme du canton en dépit de sérieux problèmes de santé lors des années scolaires précédentes.

Luciane Fritsch.

Luciane a passé le certificat à Monthermé. Comme la plupart des écoliers du canton, elle s'est rendue à l'école de Monthermé. A cette époque, quitter son école de village pour le vaste groupe scolaire du chef-lieu de canton et côtoyer de nombreux candidats inconnus n'était pas une mince affaire ! Toute tremblante, la gorge nouée, la jeune fille de la Semoy se souvient encore de la panique qui l'avait envahie et avait embrumé son cerveau à tel point qu'une voisine des Hautes-Rivières dut lui épeler le mot "Thilay" que l'on devait inscrire en haut de la copie.

Le soir, la jeune fille regagna Thilay en car et non pas au petit train. Quelle joie de figurer sur la liste des "reçus" ! Luciane s'empressa de réclamer aussitôt la bicyclette promise en cas de succès. Hélas, le vélo tant convoité ne vint pas. En effet, le papa étant décédé en 1946, la mère était seule pour gagner le pain quotidien et les temps étaient très difficiles.

Une autre année, un élève était parti en automobile avec ses parents pour passer le certificat et il était arrivé... en retard. Enervée, Mme Bonnefoy s'était alors écriée : " Comme s'il n'avait pas pu prendre le train comme tout le monde ! "

Mme Bonnefoy

 

Certificat obtenu par Jean-Baptiste Dominé en 1887, grand-père de Monique Hubert-Dominé (Nohan-sur-Semoy)

Certificat obtenu par Geneviève Jadot en 1945

L'école des filles en 1949.   (Photo prêtée par Mme Lucienne Davreux)

De gauche à droite :

1er rang (en haut) : Françoise Badré, Colette Bockoltz, Yvette Mahy, Josette Turquin, Nelly Noizet, Josette Hulot, Jeannine Didriche, Eliane Sauvage.

2ème rang : Lucienne Ygonin, Suzanne Champenois, Monique Letellier, Ginette Connerote, l'Institutrice (Mlle Chevaldenet, remplaçante de Mme Bonnefoy), Marie-Noëlle Letessier, Bernadette Ancelet.

3ème rang : Jeannine Dernelle, Cécile Laurent, Marie-José Laurent, Jacqueline Turquin, Andrée Davreux, Maryse Bozier, Jocelyne Wiffrit, Agnès Ancelet.

4ème rang : Annie Hatrival, Brigitte Parizel, Andrée Ygonin, Raymonde Taillefer, Jacqueline Rousseaux, Luciane Badré.

A l'arrière-plan, on distingue à droite la façade de l'école. A gauche, des arbustes entourent les WC extérieurs.

Ces WC à la "turque" comportaient des portes basses pour les élèves et une porte haute pour l'institutrice. Ils ont été supprimés lors des travaux de rénovation en 1986.

 L'école en 1920.   (Photo prêtée par Mme Nicole Paris)

Le texte, la liste des noms ci-dessous et les commentaires les accompagnant avaient été communiqués par Mme Annette Varoqueaux à la famille de Nicole.

"L'institutrice était Madame Eugénie Carlier, originaire des Mazures. Sans soucis, nous faisions son ménage pendant la classe, récurant poêle à frire rouillée, pot à saindoux où nous retrouvions des souris. Très souvent, Monsieur l'Inspecteur (M. Degré à l'époque) venait nous surprendre et trouvait 1"institutrice les manches retroussées, du savon jusqu'aux coudes en train de faire sa lessive ; tout se passait en famille. Toute rouge, la maîtresse remontait sur l'estrade. Mme Carlier portait de gros bas de laine noire que nous allions laver à la Semoy ; un jour de crue, Hernanie Kondeaux a dû sauter à l'eau pour rattraper l'un des bas. Ce jour-là, le programme fut orienté sur le séchage des vêtements et les boissons chaudes."

1er rang en haut de gauche à droite :

Marcelle Jarlot (épouse de René Sauvage), Paulette Jadot (qui avait un frère Henri décédé et habitait Grand Rue) Denise Sauvage, Madeleine Thomé, Yvonne Grosselin, Simone Camus (fille de la Milienne près de la fontaine), Yvonne Bozier (fille à Armande), Lucile Thomé Marie-Thérèse Launois (habitant cité Leinster), Marguerite Bozier (fille à Adeline, dans la ruelle sur la place) Laurence Thomé, Juliette Choplet.

2ème rang -.

Louise Thomé, Marthe Roger, Marie Mahy (fille de Pauline et Joseph Mahy), Hernanie Kondeaux (nièce au Baron), Lucienne Mahy (mère à Yvette), Anne-Marie Grosselin Andrée Rondeaux, Hélène Ruth, Gabrielle Moy (sœur de Constant et Théodule Cochet, elle boîtait très

3ème rang : Marcelle Mahy (soeur de Marie), Norma Rouseaux (dont le père infirme était marié à une belge), Annette Plateau, Lydie Dominé (mariée à Antoine Bureau) Irène Maizières (cousine à Robert), Madeleine Prévost (amie de Fleignes à Georgerte), Christiane Pigeot (dont la mère était a sœur du Baron), Mathilde Hubert (habitait Wachelot, maison actuelle à Gesnot) Liliane Piqeot (sœur de Christiane), Georgette Hubert.

Sources :

- Livre "Thilay, pays des Basses-Rivières" réalisé par le club Soleil d'Automne

- Livre "Vive la récré" de F. Bertin et P. Courault.

- Brochure  "Les dessous de Thilay" de Henry Bonnefoy.

Merci à toutes les personnes qui ont permis la rédaction de cet article grâce à leurs témoignages, leurs photos ou leurs documents.

Bulletin municipal de décembre 2007 (N°25)