Eva Thomé

EVA THOME : 1903-1980

 

Née à Thilay, Eva Thomé a en effet soutenu à l'âge de 74 ans la première thèse de Doctorat d'Etat en Philosophie de l'Université de Reims.

Cet exemple résume à lui seul ce que fut cette Thilaysienne, personnalité la plus forte des Lettres Ardennaises.

Sa vie

La lycéenne de Thilay à l'âge de 15 ans.

Quelques heures avant sa mort, Eva Thomé résume ainsi sa vie : "J'ai passé ma vie à combattre la nuit, celle de l'occupant puis celle de la maladie... "

Eva Thomé est née le 30 juin 1903. Fille de Nicolas-Gustave Thomé, artisan, elle fréquente l'Ecole de Thilay jusqu'à l'âge de 12 ans. Son enfance est "un bonheur permanent ". Elle passe des heures à jouer à cache-cache derrière les tas de fumier, à se baigner dans la Semoy et à parler le patois local.

L'invasion d'août 1914 force Eva et sa famille à quitter ce paradis et à se réfugier à Paris puis en Normandie.

En 1919, elle poursuit ses études au Lycée Sévigné à Charleville. Elève brillante, surdouée, elle rafle tous les prix, décroche la mention " Très bien " à la première et à la deuxième partie du baccalauréat. Elle est ensuite élève de l'Ecole Normale Supérieure de Sèvres en 1924. Agrégée de philosophie, elle est nommée enseignante à Abbeville (Somme) en 1939 puis elle intègre le Lycée Sévigné à Charleville en 1941 et ce jusqu'à la retraite en 1963.

Pendant la seconde guerre mondiale, elle participe à la Résistance. Elle fait partie du réseau Gulliver Parsifal et Marathon, sous les ordres de M. Jean Joseph. Il fallait harceler Eva Thomé pour qu'elle acceptât d'évoquer son action dans la Résistance. Et encore, elle ne disait que ces mots : "J'ai fait ce qu'il fallait faire, parlons d'autres choses... ". Pour elle, résister était une évidence, " l'Ardenne était meurtrie, humiliée, saccagée. Il fallait donc la libérer, redonner à ses fagnes, à ses bruyères et à ses Hommes, liberté, dignité ".

En 1945, Eva Thomé publie de nombreux articles de critiques dans " Le Rimbaldien " puis fait son entrée à la Société des Ecrivains Ardennais où elle jouera un rôle important : elle participe à la rédaction de la revue de cette société : "La Grive ". La vie et l'œuvre de grands auteurs ardennais (Jules Michelet, Hippolyte Taine, André Dhôtel, Jean Rogissart ...) y sont analysées.

Entre temps, elle publie " Au fil du Rail "."La rencontre insolite ". " Sirène de brume" -  ainsi que de nombreux contes, nouvelles et pièces de théâtre.

 En 1963, elle quitte le Lycée Sévigné et le 18 juin 1966. Elle est nommée Chevalier de la Légion d'Honneur. Au moment où elle pense pouvoir se consacrer à sa chère littérature, elle est atteinte de cécité. Elle continue cependant ses travaux et entreprend de poursuivre récriture de sa thèse dont elle avait déposé le sujet en Sorbonne dès 1948 et qui n'avait abouti faute de temps C est donc en 1977, âgée de 74 ans et complètement aveugle qu'elle soutiendra sa thèse à l'Université de Reims : " L'être et le monde à l'état nocturne ". Cet ouvrage de 800 pages qui représente cinq ans de travail, relate l'évolution de sa maladie et deviendra un ouvrage de référence pour de nombreux chercheurs. Elle obtient donc le titre de "Docteur es Lettres " en avril 1977 avec la mention " très honorable " et les félicitations du jury.

En septembre 1966, Marguerite Fontaine étale son cahier d'écolier " Journal de guerre d'une paysanne ardennaise".  Eva Thomé lie connaissance avec celle-ci grâce à M. Jacquemard professeur de mathématiques à Charleville et édite " Les Vieux-Moulins de Thilay, haut lieu de la résistance ardennaise ".

Eté 1979 : Eva Thomé, Clara Malraux et le Professeur René Poirier.

Domiciliée rue Couvelet à Charleville, Eva Thomé décède en juin 1980 à l'hôpital de Charleville. Elle sera inhumée dans son village natal en présence de nombreuses personnalités dont le Préfet M. Lavigne, de nombreux membres de la Société des Ecrivains Ardennais, de nombreux résistants, d'anciens combattants et de Madame Marguerite Fontaine.

La   Beuquette de Yanny Hureaux. (Articles parus les 12 septembre 2005 et 13 octobre 2006 dans le journal « L'Ardennais »).

 

 

Quelques œuvres :

-Les Vieux-Moulins de Thilay, Haut Lieu de la Résistance Ardennaise :

En 1969, Eva Thomé publie dans " les Cahiers Ardennais ", " le journal d'une grande Résistante ardennaise : Madame Marguerite Fontaine". L'ou­vrage, préfacé par M. le Préfet des Ardennes, connaîtra un grand succès en librairie. Il reflète, selon M. Robert Hayem, " dans l'âpre décor ardennais l'image incroyablement sereine d'une famille qu'entraîné son idéal patrio­tique ".

- La   rencontre   insolite   qui   parut chez  Pion  en   1957   :   bouleversante histoire, l'amour d'une femme équilibrée pour un homme qui ne l'est pas.

- Sirène de brume : pièce de théâtre dramatique.

- Contes aux couleurs d'ardoises : " Ces contes ne prennent jamais l'allure d'un cours de morale ou de philosophie ! Ils    sont   avant   tout   des   histoires amusantes, captivantes, racontées allè­grement, avec beaucoup de sensibilité, d'esprit, de verve, d'humour, de poésie et étincelant de tous les feux du style d'Eva   Thomé   ".    (Emile   Golfouse, proviseur du lycée Monge à Mézières et Renée Golfouse).

- L'être et le monde à l'état nocturne (1979) : Eva Thomé obtiendra pour cette thèse exceptionnelle, le Grand Prix de Psychologie de l'Institut. Cet ouvrage est un exposé méthodique, je dirai même didactique, de la transformation de toute la vie mentale d'un être, lorsqu'il est frappé par une cécité qui devient en quelques années absolue... Mais d'autre part, c'est le récit d'un drame, celui d'une descente dans l'Erèbe, au pays de ceux qui, sans être morts, ne se sentent plus des vivants véritables, mais déchus et misérables... " (Professeur René Poirier)

Eva Thomé dédicace la « Rencontre Insolite

 Témoignage de Mme Geneviève Robida. professeur au Lycée Sévigné de 1948 à 1957,  puis proviseur dans ce même lycée de 1957 à 1965 et Inspectrice d'Académie des Ardennes de 1966 à 1975 :

"Dès mon arrivée, en 1948, comme professeur d'anglais au Lycée Sévigné, j'ai pu apprécier la qualité intellectuelle d'Eva Thomé. Je n'ai pas oublié les joutes oratoires entre elle et l'aumônier en salle des professeurs ni les pittoresques récits de ses voyages (elle profitait du moindre petit congé pour s'envoler ou pour faire du cheval).

Par la suite, j'ai servi d'intermédiaire entre elle et mon père qui, en sa qualité de directeur du Touring Club de France, cherchait un conférencier pour parler des Ardennes. Ce fut une conférencière puisque c'est elle qui s'en chargea après avoir, par modestie, cherché à proposer Jean Rogissart.

Mais c'est surtout après sa retraite que j'ai eu le plus de contacts personnels avec elle. Par exemple, je lui ai servi de témoin lors de la vente de sa maison à Thilay (elle avait mis longtemps avant d'admettre qu'elle ne pouvait plus y vivre).

Par ailleurs, je lui garde une grande reconnaissance car elle a permis à mon père de retrouver des contacts intellectuels lorsqu'en 1972, il est entré en maison de retraite. Quand il allait la voir, il emportait un article à lui lire s'ils étaient seuls. Il jouissait aussi de la conversation avec d'autres visiteurs.

C'est avec émotion que j'ai vu Eva Thomé composer le texte de sa thèse, un volume de 500 pages, écrit à la main. Elle guidait sa main le long d'une planche à clous. Une jeune amie déchiffrait et recopiait le texte écrit dans la nuit.

Une anecdote : après la soutenance de thèse, elle apprit que figurait dans tous les jour­naux : "à 74 ans", ce qui la mit en colère. Cela m'a rappelé le temps où, au lycée, elle ne voulait pas qu'on sache qu'elle était notre doyenne et laissait la place lors de l'élection au conseil des professeurs à sa cadette d'un an.

L'âge qu'elle avait à la soutenance était certes exceptionnel mais les conditions dans lesquelles elle avait écrit sa thèse l'étaient bien davantage.

Le 8 juin 1980, vers minuit, coup de téléphone : Eva, d'une voix angoissée, me prie de venir (je l'avais quittée quelques heures plus tôt). Elle avait d'abord appelé son ami le docteur Ouzillau. C'est ainsi que je l'ai vue partir en ambulance et quitter ses amis pour toujours."

 Poèmes

Plusieurs poètes ou écrivains locaux ont écrit en la mémoire d'Eva Thomé. Nous citerons ici deux poèmes : l'un de Jean-Pol Cordier et l'autre de Blanchette Péchenart (qui a habité la maison d'Eva Thomé).

      ACROSTICHE A EVA THOME

Ecoutant dans la nuit, de l'Ardenne le vent,

Voguant dans cet air pur, esprit brisant ses chaînes,

A vous je pense Eva, et encore, et souvent.

Thilay vous a vu naître au milieu de ses chênes.

Hors des murs de la ville, en son champ de repos

 Où vient chanter la grive ou le tétras d'Ardenne,

Maintenant il vous garde, et pourtant de ce clos,

En moi, votre courage éloigne bien des peines.

 

DANS LA MAISON D'EVA

II nous aura suffi de lui parler d'Ardenne

Et de Pascal un peu, si je me souviens bien,

Pour qu'Eva nous livrant la clé de son domaine

Permette à nos deux cœurs de rencontrer le sien.

 

Et nous voilà chez nous tout en étant chez elle.

La maison comme hier garde encore ses secrets,

Le pas de ses pas et l'empreinte fidèle

De ce qu'elle y vécut et de ceux qu'elle aimait.

 

Ses pauvres yeux éteints gardaient l'image douce

D'un escalier montant aux greniers odorants,

De chambres aérées et de lits reposants

Et de rosés au jardin fleurissant sous la mousse.

 

Elle se rappelait le forsythia géant

Qu'elle avait vu grandir en ses jeunes années

C'est pour nous maintenant, toujours recommencée

Qu'en son jardin sourit la fête du printemps.

 

La grâce est encore là comme à ses plus beaux jours !

Notre plus cher désir est de la partager

En ouvrant grand la porte à l'humble, à l'étranger,

Aux amis d'autrefois, d'aujourd'hui, de toujours.

 

En souvenir d'Eva Thomé, une rue de Thilay porte son nom.

 

Le 25 octobre 1981, lors du 51ème congrès de la Société des Ecrivains Ardennais, la Grand'Rue de Thilay est devenue la Rue Eva Thomé. Une plaque a été apposée sur la façade de sa maison natale dans cette même rue.

 

Pendant le discours de Y. Hureaux : de gauche à droite, MM. Le Maire de Thilay, le Préfet Lavigne, le Président Dhôtel (Société des Ecrivains Ardennais), Y. Hureaux, J.P. Cordier, Jean Joseph et Marguerite Fontaine.

Les habitants de Thilay étaient venus nombreux assister à cette inauguration.

 

De nos jours,   la salle de conférences du Lycée Sévigné perpétue également le souvenir de l'écrivain thilaysien.

Documentation :

- "Des Hommes aux Racines d'Ardennes" (volume 5) de Alain Chapellier.

- "Eva Thomé, écrivain et résistante d'Ardenne" : Hommage de la Société des Ecrivains

Ardennais.

- Rubriques "La Beuquette" du journal l'Ardennais.

-Témoignage de Mme G. Robida recueilli par Mme Claudine Roger.