Les cimetières : des musées souvent ignorés

LES CIMETIERES : DES MUSEES SOUVENT IGNORÉS

 

Dans le journal "L'Ardennais" du 17 février 2006, M. Jean-François Saint-Bastien, chargé de mission au Conseil Général des Ardennes et membre de la S.E.A. (Société d'Etudes Ardennaises) titrait ainsi son article relatif à l'étude sur les représentations de la mort dans les cimetières :"Les cimetières ont leurs trésors". Selon ce passionné d'histoire de l'art, pour qui veut bien y prêter un peu attention, nos cimetières recèlent quelques belles œuvres d'art et une symbolique intéressante.

Le cimetière de Thilay possède-t-il des tombes remarquables ?

Par délibération en date du 9 novembre 2001, le Conseil Municipal a classé au patrimoine communal les tombes numéros 36, 56, 215 (carré 1) et 242 (carré 2).

 

• Les tombes de la famille Evrard :

Lors de la phase de restructuration du cimetière local, plusieurs monuments situés dans l'ancienne partie ont ainsi été préservés. C'est le cas notamment de quatre tombes voisines adossées au mur qui longe le ruisseau Desnigel.

 

Descriptif des tombes :

Tombe 1 (en partant de la gauche) : Mathilde GUILLET née le 13 avril 1856 à Thilay (08) épouse de L. Thomas GILLET, forgeron, décédée le 4 novembre 1918 à Thilay.

Hauteur de la stèle : 1m 73. Matière : marbre blanc d'Italie, symbole de la pureté. Ce matériau coûteux était réservé aux familles argentées, d'autant plus que les moyens d'acheminement étaient rudimentaires à l'époque.

• Tombe 2 : Marie GUILLET née le 1er juillet 1848 à Thilay, épouse de Zéphirin EVRARD domiciliée à Paris (75), décédée en 1890 à Paris. Hauteur de la stèle : environ 2m. Une urne funéraire coiffe la stèle, on remarque aussi la présence d'un coussin funéraire pour s'agenouiller. Ce   coussin  a  été  sculpté   par  Héliodore EVRARD.

• Tombe 3 : Jean-Pierre GUILLET né à Thilay, époux de Marie-Pierronne BADRE, boulonnier, décédé le 25 novembre 1895 à Thilay. Hauteur : environ 1m 75. On remarque d'une part la présence d'une couronne de fleurs, symbole de la vie et de la pureté,   suspendue  par  un  ruban  noué  qui  se dénoue à la mort. D'autre part, une branche de palmier symbolise la victoire des causes justes et une vie bien menée dans le droit chemin. La croix en pierre blanche qui domine la stèle est tombée, mais le tourillon d'assemblage en acier rond existe toujours.

Tombe 4 : Zéphirin EVRARD né le 22 août 1841 à Thilay, époux de Marie GUILLET, sculpteur, domicilié à Paris, décédé en 1903 à Paris. Hauteur : environ 1m 75. Sculptés dans le marbre, plusieurs outils spécifiques à la sculpture sur pierre rappellent la profession du défunt :

 

- une massette (poids de 1 à 2 kg selon qu'il s'agit d'un travail de dégrossissage ou de finition).

- un compas courbe d'épaisseur qui permet de mesurer le diamètre extérieur d'un volume.

- une mirette, tige cylindrique en bois munie d'anneaux métalliques aux extrémités servant à creuser des formes concaves.

- une gradine, burin en acier pourvu de dents qui permettent de dégager les formes après l'usage de la pointe.

Une stèle complètement effritée figure entre les tombes n° 1 et n° 2 présentées dans cet article : il s'agit peut-être de celle indiquant la tombe du sculpteur méconnu des Thilaysiens et pourtant très célèbre à l'époque : Héliodore Evrard et de son grand-père Jean-Nicolas Evrard.

Mathilde GUILLET est la tante d'Héliodore EVRARD, Marie GUILLET sa mère, Jean-Pierre GUILLET son grand-père et Zéphirin EVRARD son père.

Ces stèles ont subi l'outrage des ans. Ternies par la pollution atmosphérique et souvent penchées, elles conservent néanmoins une indéniable valeur artistique.

• Héliodore Evrard, Thilaysien méconnu.

Héliodore Evrard voit le jour à Thilay (Ardennes) le 9 août 1873. Issu d'une famille de sculpteurs statuaires, il choisit lui-même cette carrière. Son père Zéphirin Evrard exerce la profession de sculpteur avenue de Breteuil à Paris. Natifs de Thilay, ses oncles Léonce et Léon Camille (dit Paul Evrard) sont également sculpteurs à Bruxelles.

Célibataire, Héliodore Evrard n'a pas laissé de descendant. Il fut l'élève de Cavalier, de Barras et de M. Coutan. Il expose au Salon à Paris de 1894 à 1905 et remporte une mention honorable en 1903, avec une statue en plâtre représentant un chasseur surpris. En 1905, il présente cette même statue en marbre (le corps) et en ivoire (l'arbalète). Le plâtre du "Chasseur surpris" a été offert par les héritiers à la ville de Paris. La statue en marbre a été acquise par la ville de Paris au salon de la Société des Beaux-arts en 1905 et entrée au Petit Palais.

Actuellement, ces deux œuvres se trouvent au lieu de conservation des œuvres religieuses et civiles de la ville de Paris au dépôt d'Ivry.

La statue en plâtre. (L'arbalète n'est pas encore réalisée).

La statue en marbre et en ivoire.

Héliodore Evrard était membre de la Société des Artistes Français. Il fut promu Officier d'Académie en 1905. On peut lire dans le "Journal Officiel de la République Française" publié le 1er janvier 1905 : Evrard (Héliodore), statuaire à Paris.

Viennent s'ajouter à cette haute distinction une médaille d'or du Salon, le prix Desprez de l'Académie des Beaux-Arts et un encouragement spécial de l'Etat.

Hélas, le 8 juillet 1905, alors qu'il traversait le pont des Arts à Paris (sinistre coïncidence...), le jeune artiste fut frappé d'insolation et il mourut aussitôt. Une foule nombreuse a accompagné cet artiste ardennais jusqu'à sa dernière demeure, le 12 juillet 1905, au cimetière de Thilay où il repose. Son grand-père Jean-Nicolas Héliodore devait l'y rejoindre le 28 juillet de la même année.

Le Petit Ardennais du mardi 18 juillet 1905 relate ainsi l'événement dans la rubrique locale :

THILAY : Obsèques. Dans son numéro du 4 juillet, le "Petit Ardennais" donnait l'énumération des récompenses obtenues par le sculpteur statuaire Evrard, né à Thilay. Dans la vallée de la Semoy, chacun se réjouissait des succès remportés par cet artiste aussi aimable qu'habile et l'on s'apprêtait à le féliciter lors de son prochain voyage au pays natal, c'est-à-dire le 14 juillet, lorsqu'une nouvelle aussi fatale qu'inattendue vint comme un frisson parcourir la vallée. 

En effet, le 8 juillet, le jeune artiste traversant le pont des Arts à Paris, fut frappé d'insolation et mourut quelques minutes après, malgré les soins qui lui furent prodigués.

Son corps, ramené à Thilay, fut enterré le jeudi 13 juillet ; le cercueil disparaissait sous les nombreuses couronnes et les bouquets de fleurs offerts par ses amis et la famille. On y lisait : A Evrard, ses amis, La Société libre des Artistes Français, Comité Républicain radical-socialiste du quartier Necker, etc. etc...

Une foule nombreuse et émue a accompagné à sa dernière demeure ce jeune ardennais arrivant au succès par son travail.

La jeunesse de Thilay a tenu à l'accompagner, et au cimetière, le jeune Camus Gaston, comme suprême adieu, a prononcé le discours suivant :

"Avant que cette tombe si prématurément ouverte ne se referme, je viens au nom de la jeunesse de Thilay adresser l'adieu suprême à celui qui disparaît pour toujours sous ce monceau de fleurs.

Digne fils de votre père que vous avez suivi dans la voie du travail et du talent, vous nous quittez, cher Monsieur Evrard au moment où l'avenir plein d'espérances s'ouvrait brillamment devant vous.

L'année 1905 ne s'est-elle pas ouverte pour vous sous les meilleurs auspices ? Janvier vous réservait les plus heureuses étrennes : les palmes d'officier d'Académie que vous avez si noblement gagnées et dont, à juste titre, vous aviez le droit d'être fier.

Un si beau triomphe devait avoir un lendemain.

Il y a huit jours à peine, tous les échos retentissaient de vos nouveaux succès. Une merveilleuse œuvre d'art que vous veniez de terminer vous valait tous les honneurs du Salon : une médaille d'or que vous-même êtes allé chercher mercredi, le prix Desprez que vous décernait l'Académie des Beaux-arts et un encouragement spécial de l'Etat.

La ville de Paris elle-même n'a-t-elle pas rendu hommage à votre grand talent en faisant l'acquisition de ce chef d'œuvre qui immortalisera votre nom puisqu'il a sa place d'honneur au Petit Palais.

Tout vous laissait donc présager un avenir plein de promesses, mon cher Monsieur Evrard ! Mais quelle ironie du sort ! C'est au moment où vous étiez le plus heureux, où vous alliez goûter quelques jours d'un repos si bien gagné, au milieu de votre famille, de vos amis, dans ce village de Thilay que vous aimiez tant, que la mort, impitoyable faucheuse, vous ravit brusquement à l'affection des vôtres.

Pauvres vieux parents auxquels les rudes épreuves n'ont pas été épargnées, sœur et frères affligés, près desquels M. Evrard goûtait si paisiblement la vie de famille et que sa mort inopinée consterne, parents et amis auxquels il était cher, puissent ces fleurs et les marques de sympathie données par une aussi nombreuse assistance apporter quelques adoucissements à votre profonde douleur ! Vous, cher Monsieur Evrard, vous emportez les regrets unanimes. Adieu donc, et reposez en paix !"

Ses principales oeuvres :

Portrait de M. Evrard, Buste en plâtre. Salon de 1894.

Portrait de Mlle J.E... Buste en plâtre. Salon de 1896.

Portrait de M. H.L.... Buste en terre cuite. Salon de 1898.

Portrait de Mlle E.G....Médaillon en plâtre. Salon de 1899.

Portrait de Mlle J.C... Médaillon en marbre. Salon 1900.

Portrait de M. le Docteur Daynard. Buste en plâtre. Salon de 1902.

Chasseur surpris. Statue en plâtre. Salon 1903. Statue en marbre et en ivoire. Salon 1905.

"Sauve qui peut". Coupe en plâtre. Salon de 1904.

"Sauve qui peut". Coupe en bronze. Salon de 1905.

Mutation par décès :

Le formulaire de succession rédigé le 8 février 1906 désigne pour seule héritière Isabelle Simone Evrard, docteur en médecine à Paris. "Célibataire majeur", Héliodore Evrard, décédé 47 rue Jacob dans la capitale, laisse en guise d'héritage les biens ci-dessous : Le 1/6 indivis de :

•  8 ares 30 de terre aux Tremblants.

•  8 ares 16 de pré aux Bourrées de la Prée.

•  8 ares environ de rayvis aux Hôys. Le 1/12 indivis de :

•  11 ares de terre à Toubline.

Le 1/12 indivis de :

•  Une maison située à Thilay, rue de la Motte, se composant de deux espaces comprenant à savoir le premier deux places basses, deux places hautes, grenier au-dessus, cave ensuite de la place de derrière du rez-de-chaussée, le second une place basse sur le devant au rez-de-chaussée, boutique ensuite, une place haute sur le devant, grenier ensuite et au-dessus de la dite place. Rang à porcs derrière la maison. Jardin ensuite des bâtiments contenant environ 2 ares 30 centiares.

Riverains de la rue de la Motte, peut-être habitez-vous actuellement la maison d'Héliodore Evrard ? Bien sûr, la rang à porc a disparu ou changé de vocation...

Pour compléter ce descriptif, nous vous invitons à visionner la carte postale ancienne publiée en page de couverture dans le précédent bulletin municipal. Vous pourrez ainsi vous imprégner du contexte historique des années 1900.

On ne saurait conclure cet article sans évoquer la mémoire d'Elie Badré, voisin des Hautes-Rivières né sur les "bords de la Semoy" en 1905, année anniversaire du décès d'Héliodore Evrard.

Issu lui aussi d'une famille de "tailleux d'pîrres", Elie fut admis à l'école des Beaux-arts. Nous lui devons entre autre le buste de Jean-Baptiste Clément à Nouzonville et celui d'Hippolyte Taine à Vouziers. Les récompenses obtenues sur le plan national ne sont pas non plus des moindres :

1958 : Titre de Meilleur Ouvrier de France.

1959 : Médaille d'argent de l'Encouragement au dévouement.

1960 Médaille d'argent des Arts, Sciences et Lettres et Médaille d'argent du Mérite Civique

1961 Médaille d'argent des Arts et Techniques et de l'Artisanat.

1961 : Médaille de bronze de la Renaissance Française et Médaille d'or de la Reconnaissance Artisanale.

1965 : Officier du "Mérite".

1966 : Médaille d'or, Mérite et Dévouement Français.

1967 : Médaille d'argent, Salon des Artistes Français.

 

Dans le "vieux" cimetière de Thilay, deux monuments ont été réalisés par Elie Badré. Le premier appartient à la famille Cuvelier-Pia (n° 76 du plan ci-après). Un livre ouvert en marbre blanc est incrusté dans la stèle en pierre tendre qui comporte une tresse de fleurs. Le deuxième monument (n° 14 du plan) appartient à la famille Wiart. Une colonne brisée en marbre blanc surmonte la stèle qui est elle aussi en marbre. La mention "EB 1939" figure au bas de cette stèle.

Une précision : Lorsque les anciens du village parlent du "vieux" cimetière par opposition au "nouveau", il convient de préciser que le plus ancien des cimetières de Thilay entourait l'ancienne église située à l'emplacement de l'actuel jet d'eau.

En octobre 1886, la démolition de cet édifice avait été envisagée pour deux motifs : le danger (suite à la foudre du 14 juillet 1882) et la rectification du virage de la place, car l'église empiétait largement sur la chaussée actuelle.

Le sculpteur contemporain Hervé Tonglet, natif de Laifour, a toujours considéré Elie Badré comme son maître. L'Ardennais du 28 août 1982 titre sa rubrique Sculpture de cette façon : "Pour l'amour de l'art : Elie Badré et Hervé Tonglet, deux noms, deux générations. Une passion : la sculpture et une amitié gravée dans la pierre."

Pour conclure de belle façon cet hommage rendu aux sculpteurs statuaires locaux et à leurs réalisations de haute valeur artistique, laissons la parole à M. André Cunin :

"Le cimetière de Thilay se doit de préserver ce témoignage séculaire de savoir-faire artisanal dédié à l'amour filial et dont la présence honore grandement ce lieu voué au souvenir."

 

Sources :

• Bibliothèque historique. Hôtel de Lamoignon à Paris.

• Archives communales de la ville de Paris.

• Archives communales de Thilay.

• Archives de l'Etat à Arlon et Bouillon (Belgique)

• Photographies : Petit Palais et dépôt d'Auteuil. Ville de Paris.

• M. J.F Saint Bastien, membre de la SEA.

• M. Marby, revue Histoire Ardennaise.

 

Un grand merci à Mlle Marie Milas, originaire de Navaux, pour son aide précieuse et ses nombreuses recherches, notamment à Arlon, Bruxelles et Paris.