Boutiques 1

LES BOUTIQUES D'HIER

Cette année, la rubrique Histoire Locale est consacrée aux boutiques qui animèrent autrefois notre commune avant de disparaître les unes après les autres. Henry Bonnefoy, bien connu de tous les anciens, est disparu récemment. Il était très attaché à son village d'adoption et a écrit plusieurs revues abondamment illustrées et souvent empreintes d'humour. Le  texte de présentation de chaque hameau est extrait de ces revues parmi lesquelles Thilay d'Antan. 

Nohan

Nohan, à cette époque, fourmille d'artisans et de moyennes entreprises. Y sont fabriqués, en sous-traitance, des clous, des boulons, des écrous, des pièces détachées. Comme dans la plupart des villages de la Semoy, cette production est partagée entre les usines et les boutiques. Les premières sont éparpillées aux quatre coins du pays sauf celle du Moulin qui se trouve au Faucon  et bénéficie d'un canal. Parmi elles (et j'en oublie certainement) : les Ets Briard, J. Dominé, Meuse et Semoy, G. Pierre, R. Parizel, B. et M. Stevenin, Leheutre, Avril. Hommes et femmes se lèvent tôt et se rendent au travail, le plus souvent à pied. Ils seront à la tâche une dizaine d'heures avec un court arrêt aux environs de midi.

En hiver, grelottant avant d'attaquer, les hommes rôtissent un peu plus tard devant le four incandescent qui cuit petit à petit leurs pauvres yeux rougis. Vêtus d'un paletot bleu ou noir qui recouvre une chemise à carreaux, ils sont chaussés de gros souliers cloutés montant au delà de la cheville. Le crâne disparaît sous un vaste béret ou une casquette à large visière. Parfois, ils bénéficient d'une dizaine de minutes pour faire tabac. Les femmes taraudent : leurs mains, constamment plongées dans un mélange blanchâtre d'huile soluble et d'eau ont les extrémités rongées, râpées, malgré les gants de protection caoutchoutés. Longuement enjupé, leur corps est garanti par un tablier sombre ou une bannette à bretelles. Leur chevelure est emprisonnée dans un foulard ou un large mouchoir noué aux quatre coins.

Les boutiques foisonnent. Elles ont été aménagées dans une dépendance, ou un vieux fournil du temps du grand-père, ou encore dans une pièce du fond de la maison donnant sur une cour ou le jardin. L'atmosphère est poussiéreuse et malsaine, faiblement éclairée par une modeste fenêtre. Ces batteurs de fer, souvent solitaires, sont maîtres de leur travail. Le mobilier ne varie pas : l'enclume au son si clair, les tenailles démesurées, les lourds marteaux, la rabatteuse et sa forge qu'attise un soufflet bourré d'asthme, et un engin manuel, court sur pattes, le tortueux bourriquet, qui ébavure les boulons recueillis dans un panier en osier aux larges oreilles. Ils ont souvent pour compagnon un chien fidèle tournant dans une roue qui, par une large courroie, assure l'air de la soufflerie. Parfois, ils se spécialisent : J.B. Godart, maréchal-ferrant, forge ses outils lui-même. Elie Daumont, avec deux marteaux-pilons, est expert en matriçage. Il y a également un pilon chez Hubert Avril et quelques forgerons à façon.

Les ouvriers des usines sont en grande partie des gens du pays. Ce n'est que plus tard que les villages voisins apporteront une part de main-d'œuvre, se rendant au travail par le P'tit Train ou à bicyclette. Après la guerre seront organisés des  ramassages avec les camionnettes des patrons.

La production des usines et des boutiques est le plus souvent acheminée par le P'tit Train et conduite en gare par les charrettes et les barous des transporteurs locaux (Dominé dit Camol - Henri Pihet - entre autres).

En sens inverse, ils alimentent les machines et les feux en matière première et combustible. La gare est à deux voies, identique à ses consœurs de Naux, Thilay, Haulmé et Tournavaux, construites en briques rouges sous un toit de zinc. Il y a une salle d'attente et un bureau. La maîtresse des lieux est une femme, l'Aida. Elle ne s'y rend qu'aux heures de passage des convois. A deux pas, dans l'estaminet de l'Emile Bayonnet, les gosiers les plus assoiffés y trouvent de quoi se désaltérer. De ces lieux, qui sont maintenant domaine privé, ne subsiste que la gare. (HB)

  L'usine Avril-Barré

 

Cette boulonnerie a été fondée à Haulmé en 1872 puis elle  s'est installée à Nohan, rue de la Butterie (butterie étant une déformation de briquetterie, au début du siècle dernier ; le haut de la rue était un vaste trou exploité pour sa terre à briques), dans des bâtiments construits par Joseph Avril-Barré en 1901. Précisons que les familles Avril d'Haulmé et de Nohan avaient un lien de parenté. La maison occupée par le patron date de la même époque. L'année 1901 coïncide  avec la mise en service du Petit Train de la Semoy, et les usines se sont installées à proximité de la gare. Ce fut notamment le cas des usines Avril, Leheutre et Georges Pierre.

En 1914, la boutique a fermé pendant l'occupation allemande.

De 1920 à 1930, les activités reprennent, permettant le début de la modernisation du matériel.

En 1939, la boutique ferme à nouveau pendant l'occupation. L'arrière grand-père avait toujours dit : "Je ne travaillerai jamais pour les Allemands !" Ces derniers occupent les locaux mais l'équipement ne souffre pas. Après la guerre, on retrouvera sur place du foin et des casques.

Désignation des objets fabriqués et tarifs. Doc. G. Avril

En 1945, la reprise des affaires n'est pas évidente. En effet, les clients nationaux ont perdu le chemin d'une région qui passe toujours immédiatement sous contrôle ennemi en cas de conflit. La boutique ne reprend que six ouvriers et leur nombre diminuera peu à peu. Toutefois, la modernisation de l'outillage se poursuit.

 

 Marcel (1904-1987) a succédé à Joseph, puis l'un de ses fils, Guy, a pris la direction de l'usine de 1965 à 1994, année de sa cessation d'activité.  Né en 1934, Guy a fréquenté la boutique dès 1945, c'est-à-dire dès l'âge de onze ans. Guy aidait ses parents  pendant le mois d'août et il faisait preuve de bonne volonté pour prouver son désir de s'investir dans la boutique. Cependant, les parents ne voulaient pas que le fils connaisse la même vie de dur labeur qu'ils avaient vécue et ils envoyèrent leur fils dans une école technique de Charleville. En plus, le grand-père maternel Fernand Potet, maître d'école à Thilay, était lui aussi partisan d'une poursuite des études. Peine perdue,  Guy revint à la maison…  douze jours plus tard. Sa vie, c'était l'usine et rien d'autre.

 

3000 à 5000 boulons par jour étaient fabriqués dans cette usine. Entre les deux guerres, elle compta au moins  20 ouvriers et 5 ou 6 entre 1945 et 1965. Trois machines à boulons fonctionnaient avant la guerre, puis une seule par la suite. Le personnel habitait sur place, à Nohan ou dans les villages voisins. Le téléphone était très rare à l'époque. Seuls, quelques industriels le possédaient. Il fallait passer par le central avant d'obtenir la communication.

A partir de 1945,  Guy devint artisan  et il travailla seul jusqu'en 1994. Son épouse Stella l'assistait à l'atelier lorsque les commandes  pressaient.

  • Description des locaux

 L'atelier de fabrication est constitué de trois vaisseaux de huit travées à toiture en châssis vitrés. La paroi orientée à l'est est entièrement vitrée ; le toit est aménagé selon le principe de sheds : un toit où les versants aveugles à faible pente alternent avec les versants vitrés en pente forte. Ces derniers permettent l'éclairage de vastes surfaces et leur exposition à l'est  doit sans doute fournir davantage de lumière. C'est la seule boulonnerie de Nohan à posséder des sheds.

 A l'intérieur, la charpente et la structure portante sont en bois. Les murs sont en moellon de schiste avec encadrement des baies et chaînages en brique pleine. L'usine comporte un étage de comble au-dessus du stockage des produits finis. Dans les murs pignons subsistent les conduits d'évacuation pour trois forges à soufflet. Le magasin jouxte l'atelier, ainsi qu'une salle des machines qui accueillait une machine à vapeur, remplacée après la Seconde Guerre mondiale par un transformateur électrique.

Aménagement de l'espace intérieur (description d'Agnès Paris en 19…..)

Le bâtiment se subdivise par des cloisons de bois en trois pièces : l'atelier, un magasin et un petit bureau "accroché sous le toit", dans un coin de l'atelier.

Il est aménagé en ensembles de travail mais de façon purement "spatiale", sans murs ni cloisons. Cela rend la lecture difficile, d'autant plus que l'espace est encombré par de multiples choses : machines désaffectées, vieux chiffons, chariots servant au transport des tiges de fer, seaux de coke enclumes, pinces, bidons, casques allemands oubliés en 1945...et la voiture installée dans ce garage improvisé ! Instinct de conservation ? Manque d'ordre ? Les petites boulonneries de la Semoy présentent souvent cet aspect "bric-à-brac".

Chauffage et énergie

Aucun chauffage n'est assuré dans l'atelier ; les gelées, fréquentes (et pas seulement en hiver), paralysent les conduites d'eau. Pour tenter d'y remédier, on couvre les tuyaux avec des vieux gilets ou des chiffons. Nous avons vu M. Avril, au mois de février, forger des boulons avec pull-over et bonnet, malgré la chaleur du four à coke!

Les outils de travail du boulonnier sont des "machines-outils" qui réclament une énergie. Celle-ci est fournie par un moteur électrique qui anime les machines grâce à un réseau de poulies et courroies de transmission.

Ce réseau dense pourrait bien expliquer l'absence de cloisons et de séparations entre les différents ensembles de travail.

La hotte de la cheminée en briques côtoyait les rangées de pinces accrochées au mur.

 

On utilise un moteur électrique depuis 1919, date de l'électrification de Nohan. A l'origine, l'atelier était muni de deux machines à vapeur, dont une plus puissante que l'autre. L'une d'entre elles fut emportée par les allemands en 1914.

Courroies et poulies sont inspectées et graissées une fois par an. Les courroies furent toujours régulièrement changées, alors que les poulies (du moins certaines) sont en place depuis le début. Ces poulies sont en bois, les autres en fer. M. Marcel Avril a signalé l'usage de poulies en carton au début du siècle?

Le logement patronal est situé dans la même rue, avec murs en pierre de taille calcaire et revêtement d'ardoise.

La forge : Avant l'ère des machines à boulons, le métal était chauffé à la forge et frappé à la rabatteuse. Il en exista d'ailleurs une deuxième.

 

Equipement en machines : Avant 1939, l'entreprise employait 20 personnes. Deux machines à boulons qui ont été démontées fonctionnaient en même temps. 

Le bâti de l'unique machine à boulons en service ayant cassé, il fallut s'en procurer une nouvelle en 1952. Cette dernière fut achetée chez Adnet à Monthermé, puis transportée et installée par Joseph Zucchi, entrepreneur à Thilay.  Les  vis de ces machines étaient usinées à Tournavaux par M. Drouin, mécanicien.

Des caisses en tôle recevaient les pièces auprès des machines. Elles étaient fabriquées à la tôlerie Hénon de Deville.

Le boulonnier au feu en 1985. On voit nettement le triangle présentoir de tronçons - four - presse. Ph. Agnès Paris

  • Sécurité

 Artisan et n'employant pas de personnel, Guy se dispensait d'organes de sécurité sur la machine à boulons. Il s'en était expliqué auprès de l'Inspecteur du travail. Le fromage, appelé aussi couronne ou tambour, pouvait tomber sur l'opérateur, mais la protection, optionnelle  avant 1950, était ensuite devenue obligatoire.

Le plus dangereux, selon Guy, était le mouton à ébarber.  Quand un organe cassait, ça ne prévenait pas. Lorsque la courroie se rompait, on sentait le vent du poinçon qui tombait sans prévenir et passait au ras des doigts.

  • Approvisionnements

Les approvisionnements  s'effectuaient par le Petit Train jusqu'en 1950 puis ensuite par camions. 

Guy conserve comme une relique la charrette plus que centenaire qui a véhiculé des centaines de tonnes d'acier. Le métal arrivait en gare dans des wagons qui étaient remisés sur la voie de garage. Quatre lourdes bottes de fer étaient empilées sur la charrette munie d'un timon en bois de deux mètres et de roues cerclées de fer. Non seulement la charge était très lourde, mais la route était seulement empierrée.

Parfois, lorsque le stock était insuffisant, il fallait s'approvisionner au dépôt situé en bord de Semoy, au pied de la Grande Ruelle. Au-dessus de la porte, on devine encore sur une pancarte en bois : Société métallurgique de l'Escaut - Usines à Trith St Léger et à Flize. Dépôt de l'usine de Flize.

 

Selon Guy, le fer rond de Flize n'était pas bien rond et même presque ovale, mais ça dépannait. Par contre, il fallait remonter tout le village en poussant la lourde charrette !

 

  • Horaires :

 Quand Guy devint artisan, il se levait à 4h30 et était au travail avant 5h du matin pour terminer sa journée à 19 ou 20h avec un repas rapide le midi. Il fallait en même temps avoir la santé et aimer son travail !

  • L'énergie :

La machine à vapeur a été enlevée par les Allemands pendant la guerre 14-18 pour récupérer les métaux utiles à la fabrication d'armements.

L'électricité

La cabine de l'usine était alimentée par celle qui existait entre l'église de Nohan et le mur du jardin voisin. Le transformateur de la place alimentait aussi l'usine Georges Pierre et l'usine Leheutre, dont les cabines sont encore visibles.

Après la fermeture de l'usine Leheutre, EDF a installé un petit transformateur à l'intérieur de l'usine de Guy (après 1965) et rasé la cabine de la place. Le terrain de jeux derrière l'école appartenait autrefois à la famille Avril et Georges Pierre a dû lui demander une autorisation pour que sa ligne électrique puisse surplomber le terrain.

Le gaz

Pour alimenter le four, Guy utilisait une série de six grandes bouteilles de gaz (trois en réserve et trois en service). Avant d'installer le gaz, il achetait du coke chez Henri et Albert Blin, marchands de charbon à Braux. Le fils de l'un d'eux, Maurice, devenu  par la suite sénateur,  démarchait pour l'entreprise familiale dans les usines de la vallée. Ce coke provenait des bassins houillers du Nord ou de Belgique (bassins de Charleroi, Lille, Liège, Mons…) Même après l'installation du gaz, certaines séries spéciales étaient chauffées au coke. Dans ce cas, un ventilateur attisait le foyer. Le gaz fournissant une chaleur moindre était employé pour chauffer des tronçons plus petits.

 L'eau :

 Un puits existait dans l'usine et il existe d'ailleurs encore. Il alimentait les machines pour permettre la lubrification et le refroidissement. "L'eau tait bonne, puisque je n'ai jamais bu que ça et je suis encore là" s'amuse Guy.

Une cuve de 2000 l suspendue dans la charpente, ainsi qu'un tonneau en bois, lui aussi surélevé, constituaient la réserve nécessaire : cuve pour les machines à boulons et tonneau pour les tarauderies ardennaises, qui nécessitaient un mélange d'eau et d'huile. Par contre, sur les landis, on pouvait travailler sans eau.

L'eau du puits alimentait également un lavoir à deux bacs accolés aux ateliers et protégé des intempéries par une petite toiture. Le système de transmission de l'usine assurait le pompage

  • Les matières premières :

Pour se procurer le fer, Guy Avril avait recours à la société PMA de Donchery qui jouait un rôle intermédiaire entre la boulonnerie et la sidérurgie. Ce principe de commerce de gros interindustriel faisait gagner du temps aux entreprises. Des démarcheurs s'occupaient de tout.

Côté Grand'Rue, le stock de métal était entreposé sous un hangar pour éviter la corrosion et permettre une manutention plus commode. Le boulonnier utilisait beaucoup plus l'acier que le fer. Le fer pur a laissé place à l'acier, fer et carbone pouvant atteindre des résistances mécaniques plus élevées.

  • Expéditions (Texte d'Agnès Paris vers 1985)

Diffusion et utilisation du boulon : La boulonnerie a un petit nombre de clients fidèles, que l'on peut séparer en deux groupes:

-la clientèle directe : quincailleries et constructeurs.

-la sous-traitance pour des  boulonneries plus importantes de Thilay.

Les clients du premier type sont les moins importants ; en fait, le boulonnier n'a jamais vraiment cherché une clientèle hors de Thilay. Ainsi, un quincailler de Bordeaux qui avait lu son nom dans le bottin professionnel lui écrivit voici 15 ans pour une commande ; depuis, il passe régulièrement commande, toujours par lettre à M. Avril. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés. M. Avril travaille pour lui 3 ou 4 jours tous les deux mois ou tous les quatre mois ; ces quelques jours correspondent à une demande de 8 000 boulons par exemple. M. Avril réalise des boulons à barbe circulaire, boulons de charpente, pour un fabricant de hangars en bois du Pas-de-Calais. Il est évident que le petit boulonnier ne peut viser que le créneau des commandes spéciales ou en petit nombre et non la production de masse. Le dernier client "particulier", pendant un temps seulement, fut une fabrique de charrues de Toulouse. Mais le client de toujours, c'est la boulonnerie de Thilay. Les entreprises importantes ont coutume de "repasser" aux autres boulonniers les petites commandes pas assez rentables pour leur machinisme moderne.M. Avril réalise des commandes pour l'entreprise Bremmer (anciennement Mangon-Rousseau, usine fondée vers 1855-60 et pour l'entreprise Faynot, mais seulement depuis quelques années

Parmi les commandes, citons : des grands boulons de portes de garage, des ébauches de tirefonds de grande taille Les machines modernes s'adaptent mal aux boulons de grand gabarit... Les commandes sont de l'ordre de 30 000 à 50 000 boulons sur le mois. Les boulons exécutés par M. Avril pour le compte de ces usines auront une diffusion internationale ; des boulonneries "évoluées" comme Bremmer ou Mangon-Rousseau exportent à l'étranger. Bremmer exporte surtout en Europe occidentale, Faynot en Europe, Afrique noire, Amérique du Nord. Les pièces fabriquées étaient entreposées dans le magasin. Au-dessus de ce dernier, un grenier abritait les piles de sacs en toile de jute dont certains avaient déjà servi au transport du café en grains provenant par exemple de Côte d'Ivoire.

Au temps du Petit Train, les pièces fabriquées, comptées et emballées, étaient emmenées à la gare de Nohan, toujours sur la même charrette. Les lourds sacs soigneusement étiquetés étaient alors chargés dans un wagon de marchandises où se côtoyaient les colis des autres industriels. Cette promiscuité fournissait l'occasion de jeter un coup d'œil furtif sur les étiquettes des concurrents afin de beuquer les adresses des différents destinataires. Mais globalement, une bonne entente régnait entre les patrons de la vallée, d'autant plus que les carnets de commande étaient garnis.

Guy travaillait en sous-traitance pour des entreprises de Thilay et frappait à chaud des séries spéciales.

Au cours de ses dernières années de travail, il usinait la tête de tire-fonds de 8mm de diamètre pour une usine qui lui livrait les tiges toutes débitées dans des sacs de 500 pièces. Il ne réalisait pas le filetage. Les locaux de l'usine ont été vendus, mais Guy occupe toujours la maison familiale. Le jardin potager a toujours fière allure à l'image de son propriétaire qui vient de fêter ses 80 ans.

  L'usine Briard à Nohan

  • Extrait d'un mémoire de Fabien Briard, fils de Michel

 

"Les boutiques, ce sont des petits ateliers métallurgiques qui existaient autrefois en grand nombre dans les villages du nord et de l'est des Ardennes. Forges, clouteries, boulonneries, elles constituaient le tissu industriel de la région mais au fil des ans, la plupart  ont disparu, avalées par les grosses usines. En ce début d'année 2006, il n'en reste que très peu dont celle des Ets Briard Frères, à Nohan-sur-Semoy, petit village des Ardennes.

 De 1900 à 1936 : naissance de la boutique  et premières fabrications

C'est en 1900 que la boutique citée précédemment fut construite par Monsieur Aimé Roger. Cette boutique est un bâtiment construit avec les pierres de la région (schistes). Ce petit atelier d'une trentaine de mètres carrés environ comportait une forge se composant d'une chaufferie et d'une rabatteuse.

La chaufferie, c'est une sorte de table faite d'une dalle en pierre cimentée de terre jaune (terre réfractaire) reposant sur quatre pieds en bois et munie de deux feux fonctionnant à l'aide d'une soufflerie (ou ventilateur). Au- dessus de cette dalle se trouve une hotte de cheminée faite d'une armature d'acier tressée de baguettes de noisetier et recouverte de terre jaune, cette hotte servant à l'évacuation de la fumée.

La rabatteuse se compose d'une enclume fixée sur une plaque de béton par quatre boulons de scellement, et d'un marteau qui fonctionnait à l'aide d'une pédale faite d'une planche actionnée par le pied et qui remontait au moyen de deux ressorts attachés à l'axe  supportant le manche de ce marteau.

 L'activité principale de Monsieur Aimé Roger était la fabrication de clous à glace (clous fixés sur le fer à cheval pour empêcher celui-ci de glisser), clous à chaussures, clous à porte cochère et poignées de cercueil. La tête des clous était faite à la main avec un marteau et une cloyire (mot patois désignant le moule pour faire la tête du clou) fixée sur une enclume, et la pointe était faite avec la rabatteuse.                         

Vers 1933, son futur gendre, M. Camille Briard (mon grand-père) vint travailler avec lui à la  boutique.

M. Aimé Roger et M. Camille Briard étaient ouvriers à domicile, c'est-à-dire salariés d'une entreprise extérieure (facteurs d'ordre), les Etablissements Brouet-Badré, qui fournissait le métal pour la fabrication des clous et des poignées de cercueil. C'est ce qu'on appelle le travail  à façon.

 

De 1936  à 1983 : la production de clavettes de sabot de frein

En 1936, suite au décès de M. Aimé Roger, c'est M. Camille Briard qui reprend seul l'activité de la forge, suite à la donation d'Aimé Roger. C'est à partir de cette date que Camille Briard passa de la fabrication des clous à la fabrication de clavettes de sabot de frein, du fait que la fabrication des clous ne s'effectuait plus à la main mais avec des machines.

Les clavettes de sabots de frein sont utilisées sur les wagons et les locomotives de la SNCF. Ces clavettes servent dans le mécanisme d'arrêt du train ; en effet, elles sont utilisées pour maintenir le sabot de frein contre son support. Un wagon est composé de 8 à 16 clavettes, voire 32, qui doivent être changées très souvent, ce qui va expliquer que la production de clavettes va être annuelle et qu'elle sera l'activité principale de la boutique (250000 clavettes d'un seul modèle étaient produites par an plus environ 30 autres modèles de quantités moins importantes).

Suite à cette forte demande, Camille Briard installa une seconde forge et une cisaille, qui fut placée à l'extérieur de l'atelier dans un petit appentis. La cisaille servait à débiter les lopins de métal. Il acheta par ailleurs un martinet pour pouvoir réaliser une étape de la fabrication de clavettes : l'étirage. Puis vers 1948, il s'adjoint deux ouvriers et racheta une autre boutique attenante à la sienne. Dans ce nouvel atelier, il y installa un étau - limeur (outil permettant d'usiner des faces planes) et un tour qui servait à fabriquer les broches qui permettaient de tenir ses outillages.

En 1963, il fut rejoint par son fils, Michel Briard (mon père) qui contribua à la fabrication des clavettes. Vers 1969, son deuxième fils, André Briard (mon oncle) les rejoint et participe aussi à la fabrication de clavettes. Entre 1970 et 1980, la demande était tellement importante que la boutique compta jusqu'à six ouvriers.

En 1974, suite au décès de Camille Briard, Michel et André reprirent l'activité de la boutique et continuèrent la fabrication de clavettes jusqu'en 1983.

 De 1983 à nos jours : la diversification de la production

1983 va marquer un tournant décisif pour la boutique familiale. En effet, depuis 1980, les deux frères  deviennent artisans à cause de la législation du travail. Ils ne sont donc plus ouvriers à domicile mais ils travaillent encore à façon, et ne sont plus dépendants des Etablissements Brouet-Badré. C'est ainsi que fut fondée l'entreprise Briard Frères. Par ailleurs, à partir de cette année 1983, il y a trop de demande par rapport a ce que peuvent produire les frères Briard. Parallèlement, les Etablissements Brouet- Badré trouvent l'outillage nécessaire à fabriquer les clavettes en estampage. De ce fait, les clavettes peuvent être produites par des machines, ce qui augmente considérablement la production et peut donc répondre à la demande du marché de la SNCF. C'est ainsi que les frères Briard perdent le marché de la production des clavettes. A partir de ce moment, ils cherchent dans les entreprises de la vallée de la Semoy et de la vallée de la Meuse d'autres pièces à réaliser au moyen de la forge. Apparut alors une diversification de la production : fabrication de queues de cochon, pitons roulés, étriers, volutes, poignées, colliers, ainsi que diverses autres pièces suivant plans. Néanmoins, ils continuent encore à produire quelques clavettes en quantité beaucoup moins importantes (environ 5 000 clavettes par an).

 Conclusion

En 2006, dans cette petite boutique familiale, rien n'a changé depuis sa création en 1900. On travaille encore de la même façon, les gestes sont restés les mêmes durant 106 ans et malgré les instruments de mesure modernes, on est encore capable de travailler au 1/10ème de millimètres à l'œil.

Aujourd'hui, après le départ en retraite de Michel, seul André continue à travailler dans cette boutique, répétant inlassablement ces gestes immuables pour encore quelques années, puisque ce sera bientôt à son tour de prendre sa retraite. Ce sera donc un peu plus d'un siècle de travail en forge qui prendra fin derrière lui."

  • Reportage de Valérie Wasner, L'Ardennais du  mardi 26 décembre 1995

"Briard à Nohan-sur-Semoy : des pièces pour le TGV sur des machines de 1900

A Nohan-sur-Semoy, les Ets Briard produisent des pièces bien spécifiques. Sur des machines d'un autre temps, ils sont parfois les seuls à pouvoir le faire.

En pénétrant dans les locaux des établissements Briard, à Nohan-sur-Semoy,  la  surprise l'emporte sur tout autre sentiment. Ici, le temps semble s'être figé au début du siècle. Michel Briard et son frère André assurent le bon fonctionnement de cette entreprise de forge et de ferronnerie.  Deux salariés leur prêtent main-forte.

Les Ets Briard existent depuis 1900, c'est une entreprise familiale.  "Mon père la tenait de son beau-père", explique Michel Briard ; "peu de choses ont changé depuis et nous travaillons encore sur des machines datant de 1900"

 Nous travaillons en sous-traitance et nous assurons essentiellement le pliage des pièces

Des pièces pour le TGV

Michel Briard ne sait pas toujours à qui sont destinées les pièces qu'il fabrique. "Nous avons réalisé des clavettes pour le TGV, à ses débuts. Je sais que nous avons fourni des pièces pour des trains en Mauritanie. Mon père travaillait déjà beaucoup pour la SNCF".

Chaque année, des employés de la société des chemins de fer viennent visiter la boutique. "Le moins que l'on puisse dire est qu'ils sont interloqués ", commente-t-on.

Il est à Nohan-sur-Semoy une petite boutique comme il en existait par dizaines au début du siècle, où le temps s'écoule aussi tranquillement que le fleuve, à quelques mètres, de l'autre côté de la rue. André, Michel et Ronald Paquin ne comptent plus les tonnes de fer qui sont passées entre leurs mains.  Légende et Ph. Angel Garcia.

Le lien entre cette petite entreprise ardennaise et la technologie de pointe du TGV ne semble pas évident et pourtant... "Les grosses entreprises ne veulent pas ou ne peuvent pas faire ce que nous faisons. Créer l'outillage leur coûterait trop cher".

Le paradoxe est là. Si les Ets Briard voulaient moderniser leurs machines, ils perdraient par là même leur raison d'être et leurs commandes. "Le télécopieur est notre outil le plus moderne", ironise Michel Briard.

Le martèlement assourdissant des presses rythme le travail. Elles fonctionnent de façon manuelle. Les ouvriers appuient sur une pédale, tirent sur une manette et la grosse machine obéit... pour chaque pièce.

Pas d'avenir pour l'entreprise

Michel Briard a suivi une formation de graveur en matrices. Mais, confie-t-il, "ce n'est pas ce qui me sert ici". Il travaille dans l'entreprise depuis 1963 et avoue : "Je n'aurais pas aimé que mes enfants prennent la relève".

Michel et André Briard travaillent en moyenne de 55 à 60 heures par semaine ; ils ont un statut d'artisan. "C'est au mois de juillet que nous avons le plus de travail parce que beaucoup d'entreprises sont fermées en août".

A terme, les Ets Briard sont condamnés à fermer leurs portes.  "Quand je cesserai mon activité, mon frère qui est plus jeune continuera sans doute. Mais après, je pense que ce sera fini. Du temps de mon père, on comptait dix ou quinze ferronniers sur Nohan"...

Un pense-bête astucieux.                                                     Quelques types de clavettes.

 

 

 

 

 

 

 

"Avec rien, je fais quelque chose", telle est la devise de Michel Briard.

L'auvent du parc à fer côté Grand-Rue.

 

 Le petit atelier a fermé ses portes en avril 2012 lorsqu' André a pris sa retraite, dix ans après son frère Michel, au grand dam des scolaires, des touristes de passage et de tous les amoureux du patrimoine local.