Boutiques Papier (suite)

Naux

LA BOUTIQUE PAPIER

Tout comme à Nohan, les boutiques, sorties de simples demeures, fabriquent boulons, écrous et pièces détachées à la rabatteuse ou au marteau-pilon. C'est le cas des Godart, G. Doudoux, Jean Camus, G. et R. Parizel, G. Hénon, E. Dominé, A. Picard. La passerelle étant trop frêle et trop étroite pour supporter de lourdes charges, matériaux et charbon leur parviennent de Thilay par les voitures à chevaux du Noël Laurent ou par Adolphe Pirmez, charretier qui débarde également le bois des forêts.

 

 Usine Papier

 

 

 

 

 

 

 

 

Documents Jean-Claude Risse 

L'usine Papier de Naux fut fondée vers 1900 par Jean-Baptiste Papier, né en 1867. Il était surnommé le pistoulet, certainement à cause d'un port d'arme connu de tous ; ses escapades en moto lui avaient fait une certaine réputation à l'époque : au moins l'une d'entre elles s'était terminée dans un fossé ; retrouvé au petit matin, il avait résisté au froid...

Sa succession fut assurée par trois de ses fils : Léon, Arthur et Marceau décédé prématurément d'un accident de moto dans la côte du Loup. 

Jean-Baptiste Papier.

Ph. famille Papier

 

Deux usines existaient à l'époque dans Naux, l'une à l'emplacement actuel de l'entreprise Becq, l'autre ayant brûlé. Rapidement reconstruite, elle constitue aujourd'hui le bâtiment central d'UTN.

 

 

Léon Papier en 1935. Ph. famille Papier

Jean Papier, petit-fils du fondateur, prit le relais vers 1960 mais se sépara de son oncle en gardant la grosse boutique et son oncle Arthur la petite qui possédait notamment trois petites machines à écrous et une grosse dans l'autre boutique. La petite usine a disparu et l'autre fut rachetée dans les années 70 par les Ets Thévenin et devint par la suite UTN .

 

 

A gauche, l'usine Papier en contrebas  de la passerelle.

 

Témoignages

  • Marcelle Buffet, née en 1931

 J'ai travaillé à Naux depuis l'âge de 14 ans jusqu'à la retraite sur une landis.

M. Thomassin, ouvrier, apportait son phonographe et une dizaine de filles dansaient pendant midi dans le magasin. Le patron était Arthur, père de Jean Papier. Nous travaillions aux pièces mais l'ambiance était bonne et sympathique si on faisait correctement son travail.

 

Intérieur de l'usine. Ph. famille Papier

Je me souviens que l'usine a brûlé autour de Noël 1951. En arrivant au boulot, elle était aux quatre vents, parsemée d'amas de glace suite à l'intervention des pompiers alors qu'il gelait à pierre fendre. Après l'incendie, la réparation a été rapide par une entreprise des environs, Zulian de Charleville. En attendant, j'ai trouvé du travail chez Delponte place des Paquis à Thilay. Une année, le Tour de France passait à Monthermé. Le patron nous a autorisés à aller supporter les cyclistes. Ce jour-là, nous avons commencé la journée de travail à 5h du matin.

  • René Jouan, né en 1944

J'ai occupé le poste d'outilleur de 1961 à 1982. Je me souviens avoir travaillé 25h consécutives sur une commande urgente de boulons pour des pylônes électriques. Marcel Lelieux avait assuré la livraison dans une camionnette surchargée à Maizières-Lès-Metz. Il avait pris la route pendant la nuit pour être en Moselle au petit matin.

  • Robert Mahy, né en 1946,

Je me souviens moi aussi de cet épisode mouvementé. J'ai travaillé chez Papier avant  et après mon service militaire et cela jusqu'en mars 1970. J'ai occupé différents postes dans l'entreprise. Un jour de congé, on a mis à la masse pour acheter des sandwiches et quelques boissons afin de terminer de façon conviviale l'année de travail. Le patron nous avait payé quatre heures.

  • Jacky Jouan, né en 194

    Jean Camus travaille sur une fraiseuse. Ph. famille Papier      

     

     

    Vers 1970, je forgeais des fusées pour les automobiles 104 Peugeot sur la grande machine Adnet. Meddour, qui a travaillé 15 ans ici,  les ébauchait. Les commandes étaient alors conséquentes. En 1982, à la fermeture de l'entreprise Papier, je n'ai pratiquement pas connu le chômage car j'ai été embauché comme employé à la commune de Thilay.

    • Guy Gaillot, né en 1929

    J'ai d'abord travaillé à la fonderie Cochaux comme mon ami Michel Béasse. Je fus embauché en 1960 chez Papier. J'ai occupé plusieurs postes : ébarbeur, chauffeur de four, écroutier avec René Sauvage de Thilay et Maurice Hamaide d'Haulmé. Le travail était moins pénible qu'en fonderie où, dès l'âge de quinze ans, il fallait porter les lourdes poches de fonte. Les contremaîtres étaient Roger Buffet, Alain Borgnet, Jean-Claude Winant et Jean Camus.

    • Pierre Robinet, né en 1935

    J'ai travaillé à la machine à boulons ; je fabriquais des boulons de 20 à 36 mm. Les mois d'été étaient pénibles à cause de la chaleur dégagée par les fours. Mais finalement, conclut Pierre, on était content, car il y avait du boulot.

    Je vais vous raconter une petite anecdote qui s'est produite à l'usine : une ouvrière, vêtue d'une simple blouse, taraudait des tiges. Un jour, l'une de ces tiges s'est enroulée dans son vêtement et l'opératrice s'est retrouvée presque nue au milieu de l'atelier. Une collègue de travail lui a aussitôt prêté une autre blouse, sous les yeux amusés des ouvriers présents. La dame n'en fut pas moins traumatisée, à tel point qu'elle ne revint pas avant plusieurs mois sur son lieu de travail.

    Le jour des congés était jour de fête dans la plupart des usines et l'événement s'arrosait plus ou moins selon les individus. Avant de regagner le logis, une halte était de mise au café de la place. A cette époque, les contrôles d'alcoolémie n'existaient pas.

     

     

    Presse à friction. Ph. famille Papier

    • Francine Pilard, née en 1930

     J'ai travaillé en tant que taraudeuse chez Papier dès l'âge de 16 ans, de 1946 à 1950, année de mon mariage. Deux unités existaient alors, l'usine d'en Bas et l'usine d'en Haut. Un chemin unissait les deux entités en ligne droite. Mon outilleur était surnommé  Vole au Vent. Il demeurait place de Thilay avec son épouse Adeline à l'emplacement de l'actuel salon Denis Coiffure.

    L'ambiance était bonne, pourvu que la production soit assurée. Le salaire était fixe avec une petite prime au rendement. M. Debray, comptable, était logé dans une maison construite par l'entreprise entre l'usine et la Semoy. Il conduisait le véhicule de ramassage du personnel, la tournée s'étendant jusqu'à Bogny.

     

     

    Bidons de boulons pour pylônes EDF. Ph. famille Papier

    • Alain Borgnet, né en 1951

    Après avoir fréquenté le lycée Technique de Sedan, j'ai obtenu le CAP de serrurier-charpente métallique. Pendant les vacances d'été, j'ai travaillé avec mon oncle Roger Buffet et Patrick Ladouce à l'installation d'un pont roulant rendu obligatoire par la législation. Je soudais, tandis que Patrick grattait le métal et peignait. Je fus embauché par Jean Papier après l'achat de la machine à boulons automatique National. Michel Papier était alors technicien et Philippe Papier travaillait avec Jean-Claude Winant. Deux unités existaient : l'usine d'en bas au pied de la passerelle de Naux et l'usine principale.

     

    Dans l'atelier. Au premier plan, Michel Papier. Ph. famille  Papier

    René Sauvage a été écroutier dans l'usine annexe et dans l'usine principale sur un pilon à ébarber.

    • Claude Pilard, né en 1931

    J'ai travaillé chez Papier avant mon départ à l'armée fin 1951. J'ai connu l'ancienne usine et la nouvelle après la reconstruction. Les bâtiments initiaux étaient en bois bien sec et ils se sont embrasés comme un fétu de paille. A mon arrivée, j'étais tourneur, et c'est Georges Hénon de Naux qui m'a véritablement appris le métier.

    • Daniel Dussart, né en 1944

    J'étais boulonnier dans l'usine de Jean Papier et de 15 à 19 ans, je logeais au centre du hameau chez Luc et Suzette Marchal, ma sœur. A l'atelier, je côtoyais Luc, boulonnier lui aussi, Charles Pozzi, cisailleur, Pierre Robinet et les frères Jouan. Lorsqu'ils étaient contents de leurs ouvriers, les patrons s'efforçaient de les conserver.

    • Geneviève Jadot, née en 1931

    J'ai été embauchée comme secrétaire à Naux en 1965. L'entreprise Papier Frères (Arthur et Léon) avait cessé son activité le 22 août 1961. Jean-Baptiste Papier prit la succession dès le lendemain et cela jusqu'au 11 mai 1982. Après une courte période de chômage en 1982, je fus embauchée chez UTN (Usine Thévenin de Naux), toujours comme secrétaire.

     

     

    Le four à gaz. Ph. famille Papier

    Entête d'enveloppe fabrication "maison". Doc. Genviève Jadot

     Au début, je prenais le bus RDTA devant ma porte, car le bus Monthermé-Les Hautes-Rivières conduit par M. Muller faisait un détour par la place du Monument pour déposer les sacs de courrier à la Poste dont le receveur était M. Balteaux. Ensuite, je dus descendre sur la place de Thilay dans lequel je retrouvais d'autres personnes de la Meuse travaillant dans la vallée de la Semoy.

    Vers 1965, l'effectif de l'usine oscillait entre 70 et 80 personnes et le travail de secrétariat et de comptabilité n'était pas une mince affaire, surtout après le départ en retraite de M. Debray.

    Avant mon arrivée, une presse à duplicata était utilisée au secrétariat. Elle fonctionnait en utilisant une sorte de drap mouillé et je n'en ai jamais connu le principe exact.

    En 1970, un outilleur gagnait environ 1 500 F net par mois, le salaire variant selon la qualification et l'ancienneté. Une taraudeuse gagnait de  600 à 700 F. Le prix de l'heure était modulé selon le degré de pénibilité. Les heures supplémentaires permettaient d'améliorer le bulletin de salaire.

    Embauchés dès l'âge de 14 ans, les jeunes figuraient sur la liste Enfants dans les registres de l'entreprise.

    Le salaire versé en argent liquide était placé dans des enveloppes et un acompte intervenait à chaque quinzaine. La veille de la paye, les billets de banque étaient livrés à l'usine par un banquier de Charleville en véhicule particulier, car il n'existait ni fourgon blindé, ni convoyeurs armés. Il arriva même que l'un des contremaîtres monte à Charleville chercher l'argent en voiture.

    Je devais ensuite garnir chaque enveloppe et tenir seule la comptabilité en respectant toute une série de données. Puis chaque salarié venait au bureau chercher son enveloppe avant d'en vérifier soigneusement le contenu, fruit de son labeur.

    En plus du travail habituel, je devais jouer les infirmières en soignant les blessures superficielles et recevoir les contrôleurs qui venaient réceptionner chaque mois les boulons galvanisés et usinés selon des normes bien définies. C'était par exemple le cas de la SNCF et d'EDF.

     

     

    Une page  du cahier de comptes tenu par Geneviève Jadot

    Vers 1970, en arrivant le matin au bureau, je constatai un remue-ménage dans la pièce et le lourd coffre-fort avait disparu. Le paillasson retrouvé à l'extérieur avait servi à le faire glisser. La gendarmerie fit son enquête et retrouva le coffre-fort éventré dans le chemin forestier à l'entrée du pont de Nohan. Les voleurs ignoraient que la lourde armoire ne contenait que des talons de chèques.

    L'usine Papier s'est arrêtée en 1982. Jean avait déjà étudié la technologie des boulons à haute résistance. L'entreprise devenue ensuite UTN (Usine Thévenin de Naux) a poursuivi dans cette voie en remettant en route les machines de frappe à chaud. Georges Thévenin avait alors Alain Borgnet comme chef d'atelier. Actuellement, ce dernier dirige l'usine qui compte 35 personnes et la fabrication des boulons HR permet un rayonnement dans les différents pays européens.