La préhistoire dans la vallée de la Semoy

PREHISTOIRE DE LA VALLEE DE LA SEMOY

 

Dans le n° 0 de la revue d'histoire et de géographie "Terres Ardennaises" de juin 1982, j'avais tenté de dresser un inventaire des découvertes préhistoriques de la vallée de la Semoy. Résultat : peu d'éléments avaient été mis au jour.
Depuis, quelques nouvelles découvertes prouvent la présence de l'homme préhistorique depuis le Paléolithique supérieur, au Magdalénien, vers 10500 avant notre ère.
Cette vallée tantôt large, tantôt encaissée présente de nombreux sites propices à l'installation humaine occupés dans la plupart des cas par les villages.
Des terrasses anciennes (à Naux par exemple), des méandres abandonnés (à Thilay), des vastes zones alluviales au confluent de ruisseaux rive droite ont pu permettre des occupations anciennes.
Des sites de hauteur, points de vues remarquables, furent fréquentés par les chasseurs observant les mouvements du gibier et à proximité, comme au Roc-la-Tour, certains ont été le théâtre de campements saisonniers.
Notre itinéraire de découverte dans le sens aval-amont nous mènera de Laval-Dieu à Monthermé par le Roc-la-Tour, les Rapides de Phade, le Chêne Chaudron à Haulmé, la passerelle de Naux, le Faucon à Nohan jusqu'à Newet et la Rova à Hautes-Rivières.
 

Lame en silex de Laval-Dieu (Fig. 1 N° 2 )

Le 9 février 1980, Emmanuelle Petitjean, l'une de mes élèves du collège "Les Deux Vallées", découvrit une lame en silex gris à quelques centaines de mètres à l'est de l'église, abbatiale de Laval-Dieu à Monthermé.
Celle-ci fut ramassée au niveau d'un talus à l'extrémité d'un jardin surplombant l'ancienne voie de chemin de fer du "petit train" (à voie métrique).
Le silex, de couleur grise et finement ponctué de blanc présente une inclusion blanche et une plage de cortex blanchâtre à droite près du talon. Il peut être comparé à celui de la lame cassée du Pierroy à Bogny-sur-Meuse (article paru dans le T.A. n° 73 de décembre 2000 page 27) et son origine belge est possible.
En 1982, dans le n° 0 de Terres Ardennaises, je décrivais cette lame en précisant : l'extrémité distale porte un burin utilisé. Depuis, une observation minutieuse a révélé un burin (atypique) mais surtout la présence d'une petite tache d'oxyde de fer (rouille) à l'endroit précis du pseudo-burin. Il s'agit d'un choc moderne dû à un outil de jardinier en acier, par exemple.
Deux hypothèses étaient émises : la lame provient du jardin et a été rejetée avec herbes et cailloux lors de la préparation de la terre ou, l'aménagement de la voie du chemin de fer au début du siècle ayant demandé une entaille du talus, la lame s'est trouvée mise au jour et est restée en surface.
Ce nouvel indice de rouille confirme la première hypothèse.
La lame, comme celle du Pierroy a les bords tranchants vifs avec des traces d'utilisation. Le talon est aminci par un enlèvement ventral.
Sa position stratigraphique nous oblige à une datation récente, au Néolithique.
 

Le Roc-la-Tour - Deux sites occupés par des nomades dans un espace de temps de trois millénaires

Sous la direction du docteur Jean-Georges Rozoy, les deux sites fouillés ont été publiés dans de nombreuses revues.
Ce site légendaire, l'un des points hauts du massif primaire ardennais, au relief ruiniforme à l'origine de la légende du château du diable, a attiré et attire toujours l'homme.
Au Magdalénien VI, vers 10500 avant notre ère, un petit groupe de chasseurs de rennes est venu camper l'été au Roc-la-Tour.
Sur la plate-forme au pied des "tours", le sol peu épais et suffisamment sec était propice à un campement. Le point de vue sur la vallée au confluent du ruisseau du Parfonru avec la Semoy est exceptionnel. Il permettait de surveiller les déplacements des troupeaux à une époque climatique où la végétation était réduite à une toundra.
La chasse effectuée au propulseur et à la sagaie était vitale pour ces nomades.
Les passages successifs nous ont laissé près de 26000 silex taillés, dont 1778 outils retouchés et aussi plus de 6000 plaquettes de schiste.
Certaines sont gravées de figurations animales et humaines, d'autres de tracés géométriques. Cassées, elles offrent des dessins incomplets.
Trois mille cinq cents ans plus tard, les Tardenoisiens, encore nomades, s'installent sur la seconde avancée rocheuse à 80 m au nord du camp magdalénien. Ces archers campent dans la forêt, chassent le cerf et le sanglier.
Derniers nomades préhistoriques installés sur les points hauts, observatoires de chasse, ils seront bientôt sédentaires (découverte de la culture et de l'élevage) dans la vallée, sur des terres alluviales propices à l'agriculture.
Une partie des découvertes du Roc-la-Tour peut être vue au Musée de l'Ardenne à Charleville-Mézières.

 

Burin sur lame en silex des Rapides de Phade (Fig. 1 N° 6 )

En 1994, Eric et Marie-Christine Pierquin, en promenade le long de la Semoy, entre le camping et le barrage de Phade, découvrent dans les alluvions de la rive droite, au pied du remblai de la voie du chemin de fer (Petit train), une lame en silex.
Elle est de couleur brun mêlé d'olive, ponctuée de points et de taches blanches. Le cortex à la patine blanchâtre est comparable à celui de Dommery (site moustérien) à 40 km au sud-ouest de Monthermé.
La lame est un couteau à dos naturel au talon plan. Le burin aménagé sur l'extrémité distale est accompagné de traces d'utilisations de la lame sur le bord latéral gauche.
L'endroit de la découverte et l'absence de traces d emoussé fluviatile laissent à penser qu'il s'est peu déplacé depuis son abandon.
Nous sommes à proximité du confluent du Parfonru, ruisseau torrentueux, avec la Semoy qui à cet endroit a un cours très rapide et rectiligne jusqu'à Monthermé, en amont du cône alluvial où le terrain de camping des Rapides de Phade a été aménagé.
Le lit de la Semoy est encombré de blocs nombreux dont certains sont proches du mètre cube.
Le Parfonru prend sa source au pied du Roc-la-Tour et se précipite en ligne droite par un ravin d'environ 1 km pour un dénivelé de 250 m.
C'est le passage le plus court, le plus rapide et le plus facile pour gagner la rivière.
Cette lame pourrait avoir appartenu à un Magdalénien du Roc-la-Tour ou à un Néolithique du bord de la Semoy, des Rapides de Phade.
 

Le Chêne Chaudron (Fig. 2 )

 

Depuis huit ans, nous fouillons ce site daté du XVIIIe siècle.
C'est une "redoute", poste de douane construit vers 1792 sur un point haut qui domine la Semoy au-dessus de Navaux sur la ligne de partage des eaux entre la Semoy et la Meuse et à la limite de Haulmé, Bogny-sur-Meuse et Hautes-Rivières.
La surface fouillée actuellement est d'environ 120 m2.
Cette fouille programmée est exécutée dans le cadre d'une activité pédagogique concernant des élèves du collège "Les Deux Vallées" de Monthermé. C'est un apprentissage à l'archéologie en utilisant les méthodes appliquées à la Préhistoire, dont le tamisage fin systématique.
Grâce à cette rigueur, nous avons mis au jour une cinquantaine d'éclats et d'outils préhistoriques : la majorité est en silex d'origine cénomanienne (Marlemont), d'autres sont gris pâle et blanchâtre, l'un est blanc (n° 28) et un percuteur double sur galet de grès micacé verdâtre (n° 27).
Un triangle scalène (cassé), petite armature triangulaire en silex (n° 31) découvert lors des fouilles pratiquées en 2002 confirme l'appartenance au Mésolithique des artefacts (outils et éclats taillés)
Cet ensemble peut être rattaché à l'Ardennien sauf un éclat blanc grisâtre (n° 26) provenant d'une hache polie donc néolithique.
Nous pouvons comparer cet ensemble avec celui du site de "Malgache" à Bogny-sur-Meuse.
Ces artefacts découverts en fouille ne sont malheureusement pas en stratigraphie. L'implantation d'une telle redoute nécessitait un terrassement sur place qui a remanié les couches. Par contre, ces objets n'ont subi un remaniement horizontal que sur 120 m2.

Le nucleus du Moulin de la Gire à Naux (Fig. 1 N° 1 )

En 1999, deux de mes élèves : Stéphane Borgnet et Arnaud Stévenin de Naux m'apportèrent en classe un gros nucleus en silex bleuté. Le nucleus est le rebut après le détachement des éclats utilisés pour fabriquer les outils.
C'est en construisant un barrage de pierres au confluent du ruisseau de la Gire et de la Semoy, en amont de la passerelle de Naux, qu'ils découvrirent l'objet.
A première vue, le nucleus ressemble à un biface mais les enlèvements caractérisent le débitage de lames. Celles-ci permettent après retouches la confection d'outils divers.
Le silex à la patine bleutée est en réalité très sombre (un éclat récent dévoile sa couleur). Le cortex est blanchâtre. Nous sommes en présence de silex provenant peut-être de Marlemont.
La pièce entière porte les traces très nettes d'un emoussé fluviatile accentué sur les arêtes et sur l'extrémité distale. Les surfaces planes sont martelées. Ces éléments prouvent un transport brutal dans la Semoy ou dans la Gire.
Sur une face (silex et cortex), un dépôt légèrement ferrugineux associé à des algues vertes est la preuve d'un séjour immobile en zone exondée.
Le transport par la rivière nous entraîne en amont, vers Nohan-sur-Semoy à moins de 2 km et confirme l'occupation néolithique de ce secteur.

La hache polie de Nohan-sur-Semoy (Fig. 3 )

 

En 1943, Monsieur Charles Maizières labourait une bande de terre au nord du Moulin de Nohan, près du "Faucon". Il ramassa derrière la charrue la hache en "pierre polie".
Elle est constituée de silex gris clair légèrement bleuté avec quelques inclusions gréseuses blanchâtres. La lame est entièrement polie à l'exception du talon.
Ce silex rappelle celui de Spiennes en Belgique.
Elle est conservée par Madame Stringer de Nohan-sur-Semoy. Celle-ci me confia que vers 1900, Madame Godart, du même village, avait trouvé une pointe à pédoncule et ailerons d'environ 3 cm de longueur dans un champ où elle cultivait des pommes de terre en aval du pont de Nohan.
Le silex était de même nature. Prêtée à un instituteur du village il y a quelques dizaines d'années, elle disparut depuis.
Cette hache caractérise les défricheurs néolithiques qui grâce à cet outil emmanché, pouvaient abattre des arbres. Le terrain ainsi dégagé, l'implantation du village et de ses abords pouvait être entreprise. L'origine préhistorique du village de Nohan-sur-Semoy à proximité de la rivière et sur une grande terrasse alluviale est plus que certaine.

Le racloir en silex de Newet à Hautes-Rivières (Fig. 1 N° 4 )

En 1995, j' appris que des terrassements importants avaient lieu à "Newet" pour permettre la construction d'une salle polyvalente.
La zone choisie à quelques centaines de mètres de la Rova m'intéressait à double titre : préhistoire et géologie; préhistoire en rapport avec la découverte de la Rova et géologie du quaternaire dans cette terrasse alluviale qui allait recevoir les fondations du bâtiment.
J'arrivai trop tard pour apprécier la véritable épaisseur des dépôts alluviaux et pouvoir relever les coupes. Par contre, dans le décapage de surface (environ 50 cm avant les graviers), je découvris le racloir sur un bourrelet de terre poussé par un engin, au bord de la route, en face d'une habitation (la seule du secteur).
C'est toujours le même silex gris bleuté ponctué de blanc, au cortex blanc.
Le talon est plan, la retouche est sub-parallèle, les arêtes et les bords sont tranchants.
Deux taches de rouille, l'une sur la face ventrale, l'autre sur le talon témoignent du heurt d'un outil lors des anciennes cultures à cet endroit attestées par les cartes postales du début du siècle.
Cet objet d'allure néolithique confirme encore la présence des premiers producteurs.

La lame en silex de la Rova à Hautes-Rivières.(Fig. 1 N° 5 )

En 1986, Monsieur Pierre Badré, des Hautes-Rivières, me confia cette lame cassée en silex qu'il découvrit lors de terrassements en surface près de sa maison.
La roche est très particulière : translucide, tachée comme une peau de léopard mais d'une couleur variant du bleu ciel, au bleu foncé et au gris. Les taches circulaires sont presque noires et vitreuses.
Les bords sont tranchants, le talon est aminci par un enlèvement ventral.
L'endroit de la découverte, près du pont de Newet est situé rive gauche de la Semoy, dans le méandre, côté convexe, en face du confluent du ruisseau de Saint-Jean sur une terrasse quaternaire récente (quelques milliers d'années).
Dater cet objet est difficile, mais sa position en surface pourrait désigner le Néolithique.
La Rova et le Newet sont deux lieux-dits installés sur une zone alluviale très propice à l'installation humaine mais avec un risque d'inondations non négligeable.
 
Bilan
Le couvert forestier, la reconquête par la forêt des surfaces défrichées et cultivées il y a encore cinquante ans, l'implantation des villages sur la presque totalité des surfaces planes sont autant d'obstacles aux découvertes préhistoriques et expliquent le peu d'éléments dont nous disposons.
Dès le Paléolithique supérieur, au Magdalénien final vers 12500 ans BP (Before présent), Monthermé et sa région virent le passage de nomades qui s'installèrent à plusieurs reprises et à la belle saison au Roc-la-Tour.
Chasseurs et artistes, ils nous laissèrent en témoignage la représentation de quelques éléments de la faune qu'ils côtoyaient en gravant des schistes.
Trois mille ans plus tard, les derniers chasseurs du Mésolithique, les Tardenoisiens occupèrent le même site à quelques dizaines de mètres au-dessus du campement magdalénien. A la même époque peut-être ou plus tôt, des Ardenniens amateurs de points hauts, campaient à la roche de Roma, aux Dames de Meuse à Laifour, aux Beaux Sarts à Bogny-sur-Meuse, aux Rochers des Grands Ducs au-dessus de Joigny et au Chêne Chaudron.
Dans la vallée, les producteurs néolithiques, les premiers sédentaires, trois millénaires plus tard vont défricher pour installer leurs maisons, les cultures et les élevages. Les haches polies et herminettes témoignent de l'usage par des bûcherons de ces outils.
En conclusion l'origine préhistorique de la vallée de la Semoy et du canton de Monthermé n'est plus à démontrer.

 

Jean-Pierre PENISSON

 

Bibliographie sommaire : PENISSON (Jean-Pierre), Préhistoire et Protohistoire en Champagne-Ardenne, 26, 2002. La Préhistoire du département des Ardennes . I . Le canton de Monthermé.

 

Bulletin municipal n°20 de décembre 2002