L'usine Mangon et Rousseau

L'usine Mangon et Rousseau

La plupart des Thilaysiens possèdent dans leur famille une ou plusieurs personnes qui ont travaillé autrefois chez "Mangon ".

Pendant un siècle, cette boutique à la toiture caractéristique blottie entre la route de Monthermé et l'éperon rocheux qui surplombe la rue du Moulin a fait partie intégrante du patrimoine local. Située sur l'axe vallée de la Meuse-Belgique, elle symbolisait à elle seule la vocation industrielle de la vallée de la Semoy.

L'usine du " Moulin de Navaux "

Dans son ouvrage intitulé "Boulonneries des Ardennes ", publié en 1994, Agnès PARIS, fille de M et Mme Claude Paris, retrace l'origine de l'usine Mangon et Rouseau.

La vallée de la Semoy, la "Semoy " plus familièrement, était, jusqu'au milieu du 19ème siècle, isolée, séparée du monde, presque comme une vallée de haute montagne.

Avant 1850, de mauvais chemins reliaient les villages de la vallée de la Meuse et de la Semoy. La plupart des transports étaient effectués par des gens de " pied" munis de hottes ou à l'aide d'ânes équipés de bâts.

A côté des petits ateliers de type "traditionnels " s'élevèrent, à partir des années 1850, plusieurs usines de moyenne importance que l'habitude persista à appeler " boutiques ".

Les premières initiatives de concentration industrielle furent facilitées par l'établissement de bonnes routes, améliorant les contacts avec l'extérieur.

En 1850, les Ponts et Chaussées entreprirent de vastes travaux dans le massif : dérochements de mauvais passages, coupe de boucles, aménagement de routes. Ainsi ouvrirent-ils une voie directe Monthermé-Thilay, après avoir fait parler pic et poudre dans le Corpia, redoutable éperon rocheux.

A Thilay, en 1855, le Docteur Georges Rousseau fonda une boulonnerie dans l'ancien moulin de Navaux.

Le moulin existait déjà à la Révolution. Il fut remplacé par une scierie puis, vers 1867, par une boulonnerie, dans laquelle travaillaient tous les hommes et les femmes de Navaux.

Les boulons avaient détrôné les "clous".

Seuls, quelques anciens usinaient encore des clous à la main pendant l'hiver.

Au début du siècle, l'annexe de Navaux bénéficiait de l'énergie fournie par la rivière grâce à une turbine dont les vestiges sont encore visibles dans le canal de dérivation.

Mme Jeanne Hatrival, mère de Pol Hatrival, a travaillé à l'usine de Navaux dès l'âge de 12 ans en qualité de taraudeuse. Son contremaître se nommait M. Martinet, grand-père de M. Denis Jadot.

 

A Navaux, une femme à la tarauderie ardennaise, sous les yeux du contremaître.

 

Employant très vite 70 personnes, l'annexe de Navaux devint par la suite tréfilerie, puis ferma ses portes peu avant la seconde guerre mondiale.

En 1887, M. Georges Rousseau, docteur en médecine, s'associa à M. Simon Mangon, filateur, originaire d'Isles-sur-Suippes, et l'usine de Thilay devint alors l'une des principales de la vallée de la Semoy car peu d'établissements locaux comptaient plus de 40 ouvriers.

 

Création de l'usine Mangon et Rousseau à Thilay

Le but de cette association signée devant Maître Couvant, notaire à Château-Regnault, était de fabriquer et vendre divers articles de ferronnerie et spécialement des boulons en tous genres.

"Le fonds social est fixé à deux mille francs ; il est fourni par les deux associés chacun par moitié."

Les sources d'énergie :

A l'origine, les moulins installés sur les affluents de la Semoy étaient des moulins à farine. Par la suite, les sites susceptibles de mouvoir ébarberies et tarauderies furent transformés en usines. Tel fut le cas du moulin de Nabruay en 1857, puis de celui de Nohan en 1916.

En amont de l'usine Mangon à Thilay coulent le ruisseau de Desnigel ("qui ne gèle jamais") et la source de la fontaine Pasteur.

Un canal aménagé à flanc de coteau permettait de faire tourner une roue de fort diamètre grâce à une petite chute d'eau. A l'époque, la digue et les vannes étaient entretenues avec minutie.

L'un des supports en pierre bleue de la roue et l'échelle métallique en arc de cercle ont été conservés ainsi que quelques arches maçonnées en briques qui symbolisent le passé.

La vapeur devint l'énergie prédominante dans la vallée. La première machine fut installée à Hautes-Rivières en 1872.

Les grosses machines à gaz "pauvre" ont été aussi utilisées avant guerre. Celle de chez "Mangon" était alimentée et entretenue par les pères d' Angélo Bertuletti et d' André Cunin. A cette époque, la famille d'André habitait la maison d'Adolphe Migeot (magasin" Maurois" par la suite) avant d'habiter la maison de M.

 Defrémery qui était la demeure des concierges et appartenait à l'usine.

Pour évacuer la vapeur, une haute cheminée en briques avait été construite. Visible sur les anciennes cartes postales, cette cheminée a été abattue vers 1930, car les moteurs électriques avaient supplanté les machines à vapeur après la 1ère guerre mondiale.

1889 : L'usine en plein essor

Deux ans après la signature de l'association Mangon-Rousseau eut lieu l'Exposition Universelle de Paris à qui l'on doit d'ailleurs l'existence de la Tour Eiffel, symbole de la construction métallique.

1897 : construction de "Madagascar", grand atelier qui longe la route de Monthermé, pour abriter le "finissage".

31 août 1898 : un violent incendie ravage une partie de l'usine et détruit totalement la charpente et la couverture. Ce jour-là, le tourbillon d'air surchauffé était si violent que des rames de papier d'emballage retombèrent jusqu'à Navaux.

 

L'intérieur des ateliers, les charpentes et le système de transmission (courroies et poulies) sont à l'air libre, toute la toiture ayant brûlé. 

Au lieu de marquer le pas, l'usine poursuivit son extension. Ainsi, les magasins à boulons, les bureaux et l'atelier des forges ouvert sur la rue du Moulin furent construits en 1899.

Avant guerre, l'usine occupait 126 personnes, dont 14 employés de bureau, 27 ouvriers à la forge à la main et à la machine, 68 au taraudage et à l'usinage, 14 à l'usinage et 17 manœuvres et empaqueteuses.

L'usine de Thilay abritait sur 4330 mètres carrés couverts 19 machines à forger les boulons, 3 machines à écrous à chaud, 1 pilon, 4 "moutons", 22 forges, 10 cisailles et poinçonneuses, 74 tarauderies, 38 tours et divers outillages, le tout mû par deux machines à vapeur 85/125 HP et une roue hydraulique.

L'usine de Navaux, quant à elle, comptait sur 780 mètres carrés une machine à vapeur 15 HP et 2 turbines actionnant une tréfilerie, 3 presses à écrous à froid et 40 tarauderies.

La production annuelle était alors de 690 tonnes, principalement en petits boulons de carrosserie, boulons et axes tournés, avec un chiffre d'affaires de 677 309 F pour l'exercice 1911-1912.

  • De l'Exposition Universelle "au petit train"

Avec le développement de l'industrie, de nombreux besoins se firent sentir à la fin du 19ème siècle : besoin de plus de fer et de plus de charbon. C'est alors que le chemin de fer, "le petit train" va se révéler très utile.

De 1903 à 1950, il va héroïquement, hiver comme été, participer au développement de l'industrie et du commerce dans la vallée de la Semoy (voir bulletin municipal de décembre 1984).

 

Selon Agnès Paris, le petit train était le "poumon des boutiques". A Thilay, la voie ferrée de la Semoy empruntait la rue du Moulin, et une déviation pénétrait dans la cour de l'usine Mangon.

L'aiguillage était commandé depuis l'ancien bâtiment du parc à fer, situé vers l'usine Thévenin et rasé depuis quelques décennies.

Le train apportait les matières premières : coke et rouleaux d'acier. Les wagons de coke étaient déchargés à la fourche dans le parc de stockage tandis que les lourds rouleaux de fer (d'abord 50 kg, puis par la suite 100 kg) étaient descendus des wagons découverts à dos d'homme.

Un sac plié permettait d'atténuer le pénible contact de l'acier sur l'épaule. A l'origine, le pont-roulant n'existait pas, et en hiver, le contact de l'acier était encore plus désagréable.

Avant d'alimenter les machines à boulons (travail à froid) et à écrous, les rouleaux étaient plongés dans un bac d'acide de 2 m3. Un épais bac en bois fabriqué dans le Nord permettait de décaper l'acier pendant plusieurs heures. Après rinçage dans une cuve voisine, le métal était tréfilé, c'est- à dire calibré au diamètre souhaité grâce à un laminoir.

Aménagée au centre de la cour, une plaque tournante permettait de diriger les wagons vers le parc à fer ou vers le magasin afin, d'y charger les colis à expédier. 

Papin, une force de la nature :

De Navaux à Nohan, de Thilay aux Vieux-Moulins de Thilay, tout le monde connaissait Charles Papin. Pour subsister, Charles, solide gaillard, savait se montrer "polyvalent". Ainsi, chez Mangon, Papin déchargeait les wagons d'acier en compagnie d'ouvriers tels que le père d'Angélo Bertuletti.

A noter que la manutention des rouleaux s'opérait après la journée de travail et permettait d'"arrondir" la paye.

Papin, l'infatigable, manipulait les lourds rouleaux d'acier avec une grande facilité.

(On le vit aussi fabriquer et vendre des balais de boule en faisant le porte à porte. Mais il était avant tout un contrebandier chevronné. Plus d'une fois, il réussit à "semer" les douaniers lancés à ses trousses en franchissant d'un bond le canal de Navaux, en sautant dans une cour de la rue du Moulin ou même en traversant la Semoy à la nage parmi les glaçons.) 

L'usine Mangon au début du siècle.

  • 1922 : Le "jugement de Salomon"

C'est sous ce titre qu'a été retranscrite l'audience du 8 mars 1922 du Tribunal correctionnel de Charleville dans le "Journal socialiste " de l'époque.

L'usine Mangon possédait alors un camion qui effectuait la navette entre l'unité de Navaux et celle de Thilay. Avant de devenir parc à aciers spéciaux et à bonbonnes d'acide, le hangar de la rue du Moulin tenait lieu de magasin d'expédition.

La scierie voisine située derrière l'usine Thévenin permettait de fabriquer les caisses en bois.

Un camion fait dérailler un train

"Un jour, comme le petit train de la Compagnie Départementale traversait Thilay, un camion de l'usine Rousseau sortant en reculant des magasins, traversa la voie bien que ce ne fut guère le moment, car la locomotive sifflait pour s'annoncer. Le choc inévitable se produisit, le camion fut projeté sur le côté et vint s'enchevêtrer dans la porte du fourgon à bagages qui dérailla. Le chauffeur du camion, Pigeot Ponce César, 24 ans l'échappa belle. En effet, il fut lancé sur le mur et le choc en retour le renvoya sur la locomotive.

II est aujourd'hui poursuivi comme responsable de cet accident. Son patron, M. Rousseau, est cité civilement responsable.

Les témoins précisent ce fait, notamment M. Pottier, chef de station, qui se trouvait dans le train, que le convoi survenant à l'heure, marchait à son allure normale et que le mécanicien sifflait. Mme Mahy Pauline dit que le train, dans la traversée de Thilay, va toujours trop vite.

Mme Bureau A, épouse Thomé, dit la même chose et ajoute : "Tous les habitants disaient qu'un accident arriverait tôt ou tard."

L'inculpé Pigeot reconnaît qu'il sait que le train quitte la gare à 10 H et qu'il savait l'heure proche. Il sortit voir si la voie était libre, aperçut le train et pensa avoir le temps de traverser. Il s'était profondément trompé car lui-même, tandis que le fracas se produisit, fit un terrible tour de valse et c'est grâce à une extraordinaire chance qu'il ne fut pas broyé.

"Je sais bien que j'ai quelquefois fait une connerie" dit-il naïvement. Il discute les torts antérieurs de la Compagnie, mais les invraisemblances de son raisonnement à côté font plutôt tort à sa cause.

Maître Manil, défenseur, critique les retards fantastiques que subit l'horaire sur cette ligne. Et il affirme que son client a pris toutes les précautions possibles et sur 180 mètres de distance, il n'a pas vu venir le train. Si donc ce dernier était arrivé à une vitesse normale de 10 km/h, il aurait pu freiner sur 20 mètres et s'arrêter avant l'accident. Or, non seulement celui-ci s'est produit mais malgré le choc sur un camion de 5 tonnes et les avaries survenues à la machine, le convoi, remorquant le camion accroché au fourgon, a lui-même déraillé, et ne s'est arrêté que 28 mètres après. Donc, à la demande de la partie civile, la défense oppose l'article 46 du décret en vigueur sur le freinage et une pétition des habitants de Thilay sur la vitesse des trains dans la traversée des villages.

En conséquence, en outre des atténuations au point de vue pénal qu'il voudrait faire admettre, Me Manil, se porte partie civile au nom de MM. Mangon et Rousseau pour le remboursement des 8000 F de réparation du camion.

Le tribunal met l'affaire en délibéré. Le 15 mars, le jugement n'est toujours pas rendu. Le 20 avril, le jugement est rendu : "25 F d'amende à Pigeot reconnu incontestablement en faute, mais cependant convaincu d'avoir pu traverser la voie avant le passage du train."

D'autre part, le train allait trop vite. De ce fait, la responsabilité des deux parties est réciproque. Puisqu'il y a deux parties civiles opposées, le tribunal écarte comme mal fondées, les demandes réciproques des dommages et intérêts."

Les dernières décennies de l'usine

Voici le plan cadastral de l'usine sise au lieudit "Le moulin ", section AB :

  

 

Angélo Bertuletti :

Angélo a "attaqué" chez Mangon en 1934 à l'âge de 14 ans.

"On ne gagnait guère mais on s'amusait bien." Le visage de l'ancien boulonnier s'illumine lorsqu'il retrace les franches rigolades des moments de "casse-croûte".

Auprès des fours, il faisait chaud et il fallait boire beaucoup. Le "bédot" tiré du " pot de camp" était très apprécié ainsi que la bière, autrefois fabriquée dans les nombreuses brasseries de la Semoy ou par les habitants eux-mêmes.

Certains ouvriers traversaient la rue pour acheter un litre de vin rouge au "Maurois". La méfiance s'imposait, car la fenêtre du patron était tournée vers l'épicerie. L'alcool et la chaleur ne faisant pas bon ménage, la fin de la journée n'était pas toujours de tout repos ...

C'était le cas en ce qui concerne deux yougoslaves, Eloi et Casimir. Ils logeaient à Navaux dans une vieille bâtisse appartenant à l'usine et ils étaient souvent ivres à leur poste de travail. M. Mangon les mettait à la porte en pleine journée, mais ils rentraient aussitôt ... par une autre porte.

Un lendemain de fête, après avoir récupéré au lit pendant la journée, ils se présentèrent devant l'usine avec la musette sur le dos. Le portail était clos, car il était ....21 heures.

 

 

Francis Ozer :

Boulonnier-écroutier, Francis a débuté chez Mangon le 16 février 1949 et a pris sa retraite en décembre 1988.

Il a remplacé Pol Hatrival pour l'ouverture et la fermeture de l'usine! Mais il était avant tout le "spécialiste" du canal, chargé de régler le débit d'eau grâce à la vanne. La volumineuse cuve à

Après l'époque "B.I.F" (Bremmer International Fasteners) qui fut beaucoup moins "souriante", l'heure de la fermeture sonna avec son lot de déchirements et de désillusions. Pour­quoi ? Nul ne le sait vraiment. Erreurs de gestion ? Refus de franchir le pas pour s'adapter aux exigences actuelles ?...

Aucun repreneur éventuel ne souhaitant réhabiliter une friche industrielle non fonctionnelle et délabrée, une seule solution subsistait : faire place nette pour permettre l'implantation d'un atelier moderne.

Une page est en train de se tourner.

 Nos Anciens ont eu le cœur serré par la fermeture de "Mangon", puis par la destruction de "leur" usine en janvier 1998. Ils seront sans aucun doute comblés lors d'une future inauguration qui verra naître une nouvelle entreprise, symbole du savoir-faire de la Vallée de la Semoy.

Documentation :

"Thilay, pays des Basses-Rivières" brochure réalisée par Soleil d'Automne en hommage à Monsieur Péchenart.

"Boulonneries, boulonniers des Ardennes" écrit par Agnès Paris, conservateur au Centre Historique et Minier de Lewarde, dans le département du Nord.