Boutiques Navaux

Souvenirs de Navaux par Ismérie Brouet  (1874-1966)

Longtemps, la seule voie de communication de la vallée fut la rivière Symoy ou Semoys, maintenant Semoy (en France), Semois (en Belgique). Les habitants descendaient le bois et les écorces par radeaux. Failloué et Naïvas (Navaux) me paraissent être les plus anciens villages.

Des moulins étaient établis sur la Semoy (à Nabruay, à Navaux, Devant Naux…). C'est le moulin de Navaux qui m'intéresse surtout :

Une dérivation de la rivière fut faite par les ascendants de la famille Laurent. Le moulin existait à la Révolution. Il fut remplacé par une scierie, puis vers 1868–69 par une boulonnerie (boulons à la main). Puis les turbines placées sur le canal actionnèrent les tarauderies. Le patron, Laurent Nicolas, dit le Mécanicien, habitait la maison de son père qui était attenante à l'usine.

L'usine du Moulin à Navaux : Liste établie par Emile Bozier

 En haut de gauche à droite: Auguste Guillet, Marie Cunin, Jules Cunin, Elia Cunin, Joseph Hubert, Georges Laurent, Emile Noizet, Léon Laurent, Paulin Bozier.

2ème rangée : Julia Hubert, ... Maucolin, Camille Didriche, Zilda Troclet, Elvire Raulin, Angèle Raulin, Marie Raulin, Marie Buffet.

3ème rangée : Paul Hubert, Marthe Guillet, .. Pia, Augusta et Maria Grévis ?, ... Didriche, Paul Guillet.

Ph. Bruno Bozier

 

 

 Dans mon enfance, j'ai vu encore les grosses meules du moulin adossées à la boutique des boulonniers. Tout Navaux travaillait dans cette usine, hommes et femmes. Les boulons avaient détrôné les clous. Quelques vieux faisaient encore des clous à la main pendant l'hiver. Ma maison natale fut bâtie pour servir de logement au gardien de l'usine. Petite construction adossée aux bâtiments des magasins de l'usine.

Maintenant, l'usine de Navaux, mère de l'usine Mangon-Rousseau, n'existe plus. La maison de l'ancêtre Laurent est tombée aussi. Ma maison natale existe toujours et je ne manque pas d'aller la voir chaque fois que je fais une promenade à Navaux.       Cette maison, seule survivante du Moulin, fut habitée par mes parents : Jules Martinet et Esther Laurent jusqu'en 1886. J'avais alors 12 ans en 1886.

Mais malgré les destructions causées par le temps, le souvenir de ce que fut ce quartier du Moulin est gravé dans ma mémoire.

La maison natale d'Ismérie Brouet (conciergerie de l'usine du Moulin)

 Une pièce au rez-de-chaussée, grands pavés bleus. Cheminée en brique. Au fond, face à l'entrée, la porte de la cave assez profonde, et à côté, celle d'une petite chambre où on accédait par quelques marches. La grande pièce était en même temps la cuisine, salle à manger

et la chambre à coucher de mes parents. Aucun luxe : poêle flamand, grand buffet, petite table rectangulaire, lit au fond à droite, quelques chaises (l'indispensable).

La petite chambre : un lit à deux personnes pour ma sœur et moi, une huche servant d'armoire.

Propreté minutieuse, entretenue par ma mère, femme de ménage experte, courageuse et économe et avec qui il fallait marcher droit.

Les abords de la maison : un grand jardin sur le pignon à droite, une courette derrière, au nord, avec des petites bâtisses pour les deux chèvres, les poules, les lapins et le porc.

Tout cela respirait le travail, l'ordre, la bonne entente, la vie régulière et simple d'autrefois.

 Avant 1950, Mme Drancourt, veuve du concierge de l'usine Mangon, y vivait seule, sans électricité, avec la porte ouverte nuit et jour. Lorsqu'un bruit se produisait la nuit, elle s'exclamait simplement : "Ca doit être des douaniers !".

La famille Saura a occupé les lieux en 1950 en tant que locataire de Mangon. En 1975, elle a acheté la maison avant de l'agrandir. 

Mon père travaillait dans l'usine proche de notre maison. Employé comme outilleur, il fabriquait lunettes et tarauds qui servaient aux ouvrières, les taraudeuses. Au nombre d'une dizaine, femmes et jeunes filles taraudaient les boulons fabriqués à la main à la Forge, dépendance de l'usine. Mon père avait la garde le l'usine, ouvrait et fermait les portes, mettait en route (c'était l'expression courante) les turbines qui actionnaient les machines et surveillait de surcroît la travail des taraudeuses. Les ouvriers étaient payés soit aux pièces, soit à la journée. Ils gagnaient suivant leur adresse reconnue 25 ou 30 sous par jour. Mon père 4 francs par jour. C'était une grosse journée pour l'époque. Il jouissait du logement et des accessoires gratuitement. Au début du mariage de mes parents, ma mère Esther Laurent Vanschor travailla quelque temps à l'usine. Puis après ma naissance le 20 mai 1874, celle de ma sœur Julie le 15 janvier 1876, elle abandonna l'usine pour le ménage. Les enfants, le petit bétail, la couture et le tricot l'occupaient grandement. L'été, elle avait par surcroît le jardin à entretenir.

  • Mangon (voir BM N° 17)

A Navaux s'installa un moulin à farine, ce qui nécessita le creusement d'un canal pour la marche du moulin. Ce moulin transformait le seigle cultivé dans la région. Il était d'ailleurs en relation avec le moulin d'Haulmé. Le trafic se faisait à dos de mulet, par un chemin appelé le chemin des Roches.

Puis ce moulin fut remplacé par une scierie où était débité le bois exploité dans la région. Le canal fut agrandi pour des nécessités d'exploitation.

Enfin, la scierie fit place à une boulonnerie qui eut une puis deux turbines, ce qui nécessita encore l'agrandissement du canal et la création d'un barrage. La création de cette boulonnerie remonte vers 1900 et elle occupa jusqu'à 80 ouvriers. Mais bientôt, après la création de boulonneries à Thilay, celle de Navaux décroit et bientôt disparait.

 

La voûte du canal prisée par les photographes. Ph. Marie-France Chevrolet

 

La première boulonnerie installée à Navaux achetait son métal aux forges de la Cachette et à la Forge de Nouzonville. Ces forges traitaient dans les hauts fourneaux le minerai extrait des mines qui s'étendaient du Loup à Neufmanil. Ces mines extrayaient un minerai magnétique d'ailleurs peu riche et elles furent abandonnées par la suite de la concurrence du minerai lorrain.

Jusqu'en 1824, l'extraction de la fonte du minerai se faisait à l'aide du bois mais à partir de cette date, la houille importée de Belgique le remplaça.

Les occupations des habitants de Navaux ne travaillant pas à la boulonnerie vers 1880 étaient mixtes. L'été, les habitants pelaient le chêne pour vendre aux tanneurs de cuir ; l'hiver, à la maison, ils fabriquaient des clous. Les facteurs de clous partaient par les chemins forestiers pour vendre les clous à Charleville et revenaient avec le fer nécessaire à cette petite industrie. Les femmes tissaient le chanvre et un tisserand existait même à Navaux pour les besoins locaux.

  •  L'usine "Touron"

     Claude Carton, dans son ouvrage Semoy l'autre vallée, relate la naissance de cette boutique.

En 1904, Désiré Thévenin, après la disparition de son père Joseph en 1902, décida de créer sa propre entreprise, aidé de ses frères, Paul et Emile. Il fallut trouver une maison susceptible de loger tout le monde (Joséphine, la mère et ses quatre enfants, Désiré, Clémence, Paul et Emile,)  et d'y adjoindre un atelier. Ils firent l'acquisition d'une maison à l'entrée de Navaux, à gauche en venant de Thilay, sur la route qui longe la Semoy.

Le petit atelier, avec ses deux rabatteuses, se spécialisa dans la fabrication de boulons. Ils produisirent aussi quelques clous. Mais cette activité ne dura que quelques mois, Joséphine la mère ne pouvait pas supporter de voir le chien tourner à longueur de journée dans sa roue pour actionner le soufflet de la forge.

Les pièces fabriquées dans la boutique Thévenin de Navaux se résumaient essentiellement à des boulons de carrosserie, de charpentes et des tiges taraudées. Au total, une centaine de références.

Chacun avait son domaine d'activité bien précis. Désiré s'occupait des feux et établissait le programme de la journée. Emile connaissait bien la mécanique mais également l'aspect commercial. Il accomplissait le voyage quotidien jusqu'à la gare de Thilay pour expédier les sacs de boulons. Paul prit en charge la partie administrative et occupait également un poste d'ajusteur. Clémence était ouvrière spécialisée. Trois autres femmes du village travaillaient sous sa responsabilité au magasin et à la préparation des pièces à expédier. La mère Joséphine tenait la maison.

Ayant pressenti que l'industrie automobile pouvait devenir un marché considérable, les trois frères se mirent à produire toute une gamme de boulons, écrous, rivets et vis. La petite boutique de Navaux n'arrivait plus à suivre. Dès 1907, ils cherchèrent un autre site pour donner à leur atelier une dimension plus industrielle et s'installèrent donc à Thilay sur le terrain de la Maladrerie".

 

Thérèse Hénon, fille de Emile Hénon, ne possède plus aucun document relatif à cette usine et habitant Les Hautes-Rivières, ne conserve que peu de souvenirs de l'atelier, sauf que l'usine a appartenu à sa grand-tante puis aux frères Paul et Emile Hénon (grand-oncle et grand-père de Thérèse) des Hautes-Rivières, que la boutique a été reprise ensuite par son père Emile Hénon, qu'on y fabriquait des écrous à chaud et à froid, qu'il existait deux ou trois postes de taraudeuse, que le dernier investissement était une taraudeuse automatique, que son père et son oncle venaient par tous les temps et tous les jours des Hautes-Rivières en moto, que Georges Papier et Marie Doudoux y ont travaillé, que les débouchures servaient de projectiles pour les lance-pierres utilisés par ses frères.

La propriété fut rachetée par la famille de Thierry Proffit de Navaux.

 

  • Usine Jean Doudoux

Au centre de Navaux, Jean Doudoux possédait une petite usine dans laquelle il fabriquait des boulons à froid.

Jacqueline Ozer née en 1925 y a travaillé pendant sept ans comme taraudeuse à partir de 1960. Le matin, Jean Doudoux taraudait et l'après-midi, il s'occupait de l'administratif pendant que Jacqueline taraudait.

 

Daniel Mahy  entre les enfants Doudoux sur la moto de leur père. En arrière plan, on distingue la boutique Doudoux, à l'angle de la ruelle de la fontaine. Ph. Famille Mahy

 

Les bâtiments n'existent plus à l'heure actuelle. Les locaux rachetés par Alexis Avril sont transformés en maison d'habitation.

  • Usine Pol Badré  dans une rubrique précédente
     
  • Usine Avril-Ballot

 

A l'origine, Emile Avril, né en 1866, époux d'Augustine Ballot, était, comme beaucoup d'agriculteurs, cloutier et forgeron. Il exerçait ces activités au n° 6, rue de l'Herdage ; la forge se trouvait dans une petite boutique sur le côté de la maison.

Vers 1912, René, son fils aîné (né en 1890) construit l'atelier situé dans le prolongement de la rue de l'Herdage (garage Pinto).

A la mobilisation, en août 1914, il graisse et protège les machines pour les retrouver en état de marche à son retour. Malheureusement, il est tué après deux mois de guerre sur le front de l'Argonne.

Après l'invasion allemande, ses deux frères Henri et Jean, âgés de 16 et 18 ans, ne veulent pas aller travailler pour les Allemands qui viennent pour les arrêter. Ils réussissent à se cacher et pendant toute la durée de la guerre, ils se dissimuleront dans différentes cachettes.

A la fin de la guerre, ils remettent en marche l'atelier construit par leur frère. Ils produisent des articles de ferronnerie (clés pour tuyaux de poêle par exemple) et aussi des boulons forgés à la rabatteuse. Emile décède en 1932 et vers 1937, Henri quitte l'entreprise. Jean continue, aidé par ses sœurs Henriette et Yvonne  (épouse de Marcel Thomé) jusqu'en 1952, année du décès de Jean à environ 56 ans.

Jacky Pinto a racheté le bâtiment pour en faire son atelier de plombier-chauffagiste et son magasin de stockage des matériaux peu avant 1966, année de son décès.

 Son fils Antoine est maintenant propriétaire des locaux.

 

  •  Joseph Hubert

Joseph Hubert était né en juillet 1881 à Navaux de Jean-Baptiste Hubert, boulonnier, et de Marie Guillet. La déclaration de naissance avait été faite en présence d'Auguste Bouté, instituteur et de Jean Leduc, cloutier. Georges Rousseau était alors maire de Thilay. Célibataire, Joseph demeurait près de l'école de Navaux. Il apparait sur la photo avec les ouvriers de la boulonnerie Mangon (page 39) avant la première mondiale. Décolleteur, ferronnier, il a travaillé ensuite dans son atelier à l'angle de la ruelle qui conduit au canal.

Mariano Saura se souvient de son voisin qui emmenait ses sacs de boulons sur le porte-bagages de sa moto.

Par amusement, les enfants du quartier jetaient parfois des cailloux sur le toit en tôles de la boutique avant de s'enfuir à toutes jambes quand Joseph, irrité, s'élançait à leurs trousses.

 Joseph a connu les deux conflits mondiaux. Un courrier envoyé en octobre 1944 depuis la Seine Inférieure mentionne ceci : Sans nouvelles de vous depuis février 1943, avez-vous souffert de votre personne ou dans vos biens du fait de l'occupation ? Souvenir aux Tutiaux, aux Roynette, aux Ballot et autres connaissances de Thilay. Pour vous une cordiale poignée de main et meilleur souvenir de vos amis de La Guérinière. 

Ainsi que le mentionne ce bon de livraison, le ferronnier, décédé en juin 1955, travaillait encore l'âge de 74 ans. Passionné par l'apiculture, il possédait plus de vingt ruches à Joyu, au fond de Navaux et vendait son miel.

 

  •  Usine Laurent

 La boulonnerie Georges Laurent a été fondée en 1900 par Georges et son frère Eugène. Rémi, fils de Georges, a repris l'entreprise en 1969. Son épouse Lina est arrivée à Navaux en 1948. Leur fils Patrick, né en 1952, a travaillé dans l'entreprise familiale depuis 1969 et cela

sans interruption hormis la période du service militaire. Depuis 1992, il a assuré la direction de l'usine qui a accueilli jusqu'à 15 personnes.

 

Sur la photo ci-contre, Rose Godard, née Labois (1895-1987), bien connue à Navaux, y a travaillé avant la seconde guerre mondiale ainsi que son mari Emile (1891-1954). Elle racontait qu'elle emmenait ses jeunes enfants auprès d'elle dans une respe en osier, au pied de la soquette. Arrivée à Navaux à l'âge de 17 ans, Rose, toujours de bonne humeur, a travaillé jusqu'à l'âge de 65 ans.

 

Le matériel : machines à boulons, tours, fraiseuses, landis, bourriquet, fours tournants et parc à fer en bord de Semoy. Une remorque à quatre roues tirée par un chariot élévateur permettait de faire la liaison entre le parc et l'usine. Patrick Laurent se souvient que cette remorque avait été confectionnée à partir de deux essieux de camion de pompiers.

 

 

 

La cour intérieure de l'usine avec, à gauche, la remorque de transport du métal.

 

 

 

 

 

Mai 2015 : Joël Pilard, Dominique Muller et Michel Grégoire avant le transfert de l'atelier à Thilay.

 

 

 

 

Cette usine a été reprise depuis le 1er mars 2015 par Xavier Winckler ; elle quitte le hameau, mais subsiste à Thilay sans licenciement, dans un nouveau local prévu à cet effet.