Boutiques Thilay (suite)

Autres usines disparues à Thilay

  • Mangon-Rousseau (voir rubrique Mangon-Rousseau
     
  • Usine André Thévenin

 

En 1908, cette petite usine en bois fut construite au lieudit La Maladrerie, les locaux de Navaux devenant trop exigus. Thévenin Frères  travaillait beaucoup pour l'administration et fabriquait du boulon brut. Les taraudeuses étaient une petite vingtaine. La galvanisation était soit à froid, soit à chaud, procédé peu pratiqué dans la vallée de la Semoy. Elle était surtout dirigée par les frères Désiré et Paul Thévenin.

Après la deuxième guerre mondiale, en 1947, Thévenin Frères cesse son activité. En 1948, Paul, avec la participation de son fils André (1924-1976), fonde Thévenin Fils, toujours dans les mêmes locaux.

La maison située en face de l'usine était la propriété de la famille Thévenin jusqu'au décès d'André en 1976.

Joseph Bonnaire, mari d'Aline, habitait au pied de la côte du cimetière. Il  galvanisait à chaud derrière la boutique. Il allait travailler en emportant sa gamelle appelée pot de camp. André lui criait : "Entrez, vaillant !".

L'entreprise fut reprise ensuite par Robert Luciani. Yves Murguet, né en 1954, y a travaillé pendant presque 20 ans. Il se souvient :

J'étais fraiseur, puis ensuite j'ai travaillé au galvain à froid avec Serge Pecquart. Robert Luciani a fait construire un bâtiment derrière l'ancienne usine Thévenin. Pratiquement tout le personnel de Letellier  fut réembauché dans cette entreprise. M. Luciani avait en effet repris plusieurs galvanisations de Thilay. André Thévenin était resté directeur, il demeurait en face dans la maison de la famille Thévenin.

C'est la seule usine où je fus vraiment bien. On respirait beaucoup de vapeurs d'acide, il est vrai, mais une bonne ambiance régnait entre les ouvriers et le patron. Je me souviens de Benoît Pecquart qui sifflait toujours et de son frère Serge, très agréable. Robert Luciani et son épouse Nicole venaient souvent nous voir à la maison. Madame Luciani, gravement accidentée en 1984 route de Nouzonville, se déplaçait en fauteuil roulant.

La station d'épuration de l'usine ne suffisait pas pour recueillir tous les effluents et à cause de la proximité des habitations et de la rivière, la remise aux normes engendrait trop de frais.

Ainsi, l'activité cessa.

 

  •  Buiron (voir rubrique précédente)
     
  •  Site Jeulin-Leinster, rue des Paquis

La famille Leinster, originaire d'Alsace-Lorraine, est venue dans les Ardennes en 1870. Le père a démarré l'activité des Paquis dans les locaux de la boutique E. Jeulin  qui figurait encore en 1932 sur l'almanach Matot Braine. Un gros moteur à gaz pauvre fournissait l'énergie. E. Jeulin et M. Leinster associés à un Parisien travaillèrent rue des Paquis jusqu'en 1940 avant de s'installer définitivement Devant-Thilay.

  

Photo 1 : Vers 1952, les enfans Mahy posent deant l'usine Leinster inoccupée . Ph. Famille Mahy.

Photo 2 : Les locaux Leinster avnt leur démolition en juillet 2001. Ph. R. Pascolo

Dans les Paquis, deux logements pour les ouvriers se trouvaient au-dessus de l'usine ainsi qu'une maison plus imposante en bordure de route. Peut-être celle des patrons Jeulin ? De nombreux ouvriers de l'usine Leinster ont été logés à cet endroit, notamment les familles Liesch, Mahy, Hainon, Ben Abidi, Warembourg.... A cette époque, l'activité avait déjà cessé dans l'usine. La grande porte de l'atelier en façade était toujours close ; les enfants parvenaient quand même à récupérer les débouchures qu'ils utilisaient pour jouer aux plaquettes. Le mur séparant l'usine du chemin se terminait en pente et c'était pour les jeunes un toboggan tout trouvé.  

 En 1977, Raoul Devis démarra sur le site abandonné une activité de charbon, bois et matériaux.

A cette époque, Michel Becq installa également son entrepôt de produits d'entretien avant de construire à Naux en 1979 un hangar à l'emplacement de l'annexe de l'usine Papier.

 En 1985, Sylvain, fils de Raoul et Jeanine, usina le métal dans les anciens bâtiments. Après la tragique disparition de Sylvain en 1989, Raoul poursuivit l'activité jusqu'en 1995. En juillet 2001, les bâtiments furent rasés. L'usine Laurent Fixation a été bâtie sur ce site de l'actuelle rue Marie Bonnefoy.

  •  Site Leinster, Devant Thilay

Le terrain fut acheté par François Lelong en 1903 pour y installer une boulonnerie avec début d'activité en 1904. En 1920, Jean-François Leinster construit un deuxième atelier, ainsi qu'une petite cité ouvrière de l'autre côté de la route. On y emploie 35 personnes en 1946. En 1970, l'usine cesse son activité avec six personnes. Gabriel, Maurice, Pol étaient les trois frères qui dirigeaient l'entreprise. Toujours bien mis et coiffés d'un chapeau, ils se déplaçaient en traction Citroën noire. Pol, le plus jeune, était né en 1904.

 

Marcelle Buffet évoque M. Mignot, contremaître domicilié rue de la Motte, l'épouse d'Ali Ben Abidi, André Mahy, outilleur de 1949 à 1972, Marthe Warembourg, Camille Wiffrit d'Haulmé vers 1946-47, Huguette Gourdet de Monthermé, Lucie et Marcel Cuvelier (tourneur) et les parents de Marcel, ce dernier s'occupant des machines à écrous.

 La petite cité de quatre logements, toujours appelée cité Leinster, a été construite par les employeurs afin de fidéliser leur personnel. La famille Leinster possédait d'autres maisons dans le village, notamment Devant Thilay, rue de la Motte et dans les Paquis. Après la fermeture de l'usine, les locataires ont eu la possibilité d'acheter leur maison à prix raisonnable et de la transformer à leur goût.

 Souvenirs de Jacques Zucchi :

Quand j'étais gamin, juste avant la guerre, mes parents habitaient à Nabruay. J'allais donc parfois à l'usine, pas pour travailler mais pour me fournir en débouchures qui servaient de projectiles dans nos lancettes. L'usine comptait alors de 20 à 30 ouvriers. Le magasin qui abritait en même temps les bureaux fut construit plus tard que les ateliers. Ce vaste bâtiment en briques permettait un chargement plus facile dans les camions.

Des wagonnets guidés par des rails faisaient la navette entre l'usine et le magasin. L'établissement n'a pas fonctionné pendant la guerre.

 

Jacques et ses copains jouaient avec les wagonnets, le soir après la fermeture des ateliers.

René Liesch, né en 1909, a été boulonnier chez Leinster pendant 28 ans. Evelyne Furlan venant en train travailler depuis Monthermé fit alors sa connaissance et l'épousa. Le Père Leinster  résidait dans la maison de maître, 1 rue des Paquis. Un jour que l'un de ses trois fils  redescendait à pied en passant devant la maison d'Evelyne  au bout du pont, cette dernière lui dit : "Monsieur Leinster, vous penserez à augmenter mon mari !".

Lysiane Pascolo se souvient que, plusieurs fois, son père se voyant refuser une augmentation par la direction, repartait chez lui en pleine journée. Le lendemain matin, le patron était à sa porte pour lui demander de revenir avec, bien sûr, une petite rallonge à la clé.

Bien après sa fermeture, l'usine a été rachetée et transformée en habitation par M. et Mme Michel Avril, mais l'architecture d'époque a été conservée.

  •  Alfred Thomé (La Laurence)

Alfred, père de Laurence et de Louise, dirigea l'entreprise avant la seconde guerre.

 

•  Michel Roynette, né en 1930 et fils de l'ancien boucher de Thilay, est domicilié à Viroflay en région parisienne, mais il apprécie toujours de renouer les contacts avec son village de Semoy. Il se souvient : La boucherie de mes parents était voisine de la maison Thomé, à l'angle de la rue des Paquis, avec sa grande façade jaune. J'étais très souvent là-bas, car j'étais considéré comme le gamin de la maison. A l'usine, Laurence perçait quelquefois les guide-soupapes, sans doute pour remplacer un ouvrier absent. Alfred était surnommé le Quat, peut-être parce qu'il avait quatre ouvriers, dont les frères Georges et René Badré, ce dernier habitant  Devant Thilay. De 1942 à 1944, Alfred Thomé fut nommé Président de la délégation spéciale à Thilay.

Michel Roynette et Alfred Thomé. Ph. Roynette

Depuis l'école, nous observions sur la gare les ouvriers qui déchargeaient à la main les barres de fer du petit train dans les chariots tirés par les chevaux des Laurent ou des Gilles. Quant au coke, il était déchargé à la fourche. Je me souviens de toutes ces boutiques dans le village et aussi d'une roue à chien rue de la Roche ; la cheminée de la forge avait été taillée dans le schiste.

Laurence, née en 1910, succéda à son père. Il n'y avait pas de bureau dans l'atelier et elle faisait la navette  plusieurs fois par jour entre la rue des Paquis et son domicile d'où elle assurait la gestion. Marc Wansard était contremaître ; ce poste fut ensuite repris par Jean Pilard qui a presque toujours travaillé dans cette usine.

 •  Roland Autier, né en 1948, fut embauché comme tourneur. Les tours traditionnels étaient mus par un moteur électrique central ; un ensemble de courroies et de poulies assurait la transmission.

Le poêle à mazout, central lui aussi, se révélait bien faible à la saison hivernale. Pendant l'été, la pause du casse-croûte se passait à l'extérieur.

Au cours de toutes ces décennies, la production était axée sur des guide-soupapes en fonte puis en bronze par la suite.

Une anecdote : les usines de la Semoy ne travaillaient pas le lundi. Celle des Paquis fut la première à adopter le samedi, jour où Laurence se rendait souvent à Paris.

Les collègues de travail de Roland furent entre autres Georges Badré, époux de Simone couturière, Maurice Migeot, José Dupuis, José Toualiri, Robert Mahy, Christian Polidore, Luc Féry et Guy Morant. Ensuite vinrent Jacques Dubrulle et Joseph Warembourg.

•  José Toualiri, né en 1948 : J'ai été embauché chez Laurence en 1962 à l'âge de 14 ans. Je venais de Monthermé en bus puis ensuite en Flandria, petite moto en vogue chez les jeunes à cette époque. Tourneur moi aussi, je me souviens du froid en hiver et de la poussière de fonte présente dans les structures de l'atelier.

 •  José Dupuis, né en 1947 : J'ai attaqué en 1963 rue des Paquis après une année chez Mangon. J'ai fait toute ma carrière chez Laurence. Mes souvenirs marquants : l'hiver, seule la patronne avait le droit de se réchauffer devant le poêle à fuel, bien souvent au ralenti par souci d'économie. Avant de venir à l'atelier, elle transférait sa ligne de téléphone depuis sa maison et un petit clic sonore trahissait cette opération. Aussitôt, nous rebaissions le chauffage remonté à chaque départ de Laurence.

Au fond du jardin, le WC rudimentaire ne comportait pas de chasse d'eau et les pages de l'Ardennais coupées en quatre étaient mises à disposition par Laurence elle-même.

•  Francine Pilard, née en 1930, a travaillé chez Laurence de 1980 à 1990 sur un petit tour. Elle se souvient : J'étais la seule femme de l'atelier ; le travail n'était pas pénible mais astreignant, c'est pourquoi je permutais parfois avec un collègue tel que Jean-Pierre Devis.

A Braux, l'atelier était beaucoup plus moderne et même la veille de mon départ en retraite, j'ai nettoyé ma machine car c'était l'habitude. Je faisais le déplacement avec Marie-Odile Pierrard (secrétaire), Antoine Laurent, Freddy Laurent et Didier Devis. Au début de ma retraite, je m'ennuyais beaucoup, non pas après le travail mais surtout après l'ambiance.

  En effet, l'usine fut rachetée par le groupe Hacquart, Mme Hacquart étant PDG. Les locaux du 41 rue des Paquis étaient trop petits, et le transfert  eut lieu en 1986 vers Bogny-sur-Meuse près de l'ex-CIGCEM ; le transport du personnel fut assuré par camionnette avant la cessation définitive.

  • Marcel Rondeaux, puis Delponte-Tagini

Cette entreprise se trouvait Place des Paquis, à l'emplacement du n°8 actuel où habite Renée Dumay. Une grande porte grise d'accès existait à l'emplacement de la vitrine de l'ancienne boucherie. Marcel Rondeaux, le patron, habitait rue Eva Thomé.

Une anecdote est restée gravée dans la mémoire d'Yvette Delloux. Elle concerne sa grand-mère Juliette Rondeaux de Tournavaux qui épousa Baptiste Cunin, garde-champêtre à Thilay.

Juliette n'avait aucun lien de parenté avec son patron Marcel Rondeaux (on disait Rondiaux dans le village). Après avoir passé le certificat d'études dès l'âge de onze ans, la jeune fille fut aussitôt embauchée place des Paquis. Puisqu'elle était trop petite pour se hisser à hauteur de la tarauderie ardennaise, le patron lui avait installé un passet  (estrade) sur mesure.

Les landis n'existaient pas à cette époque. Un seul moteur mettait en mouvement poulies en bois et courroies en cuir. Le boulon était usiné d'un côté et  l'écrou de l'autre. A cause de l'existence d'un seul moteur pour l'ensemble des tarauderies, tous les ouvriers commençaient et finissaient à la même heure.

Juliette venait à pied de Tournavaux tous les jours, car il n'y avait pas de vélo à la maison. Pas question de rouler dans les rues le soir, car la fatigue se faisait sentir et il fallait récupérer pour attaquer tôt le lendemain.

 Cette entreprise a été reprise par Mrs  Delponte et Tagini,  patrons associés originaires de la région parisienne. Jusqu'à neuf employés dont deux boulonniers parmi lesquels Abel Sauvage de Navaux y ont travaillé.

Raymonde Sauvage se souvient qu'elle apportait la gamelle à son père le midi juste aussitôt la guerre. Le pont détruit, il fallait passer par la passerelle du Baquet et le temps de repos de midi ne permettait pas à Abel de rentrer à la maison.

Marcelle Buffet a travaillé chez Delponte-Tagini pendant quatre mois, lorsque l'usine Papier de Naux a totalement brûlé. Parmi la dizaine de collègues de travail figuraient M. Gabraux d'Haulmé, Mme Fécherolles de Monthermé et plusieurs personnes de Tournavaux dont Pépito Gazzola, ébarbeur.

Au niveau de l'équipement : les deux machines à boulons de M. Gabraux et Abel Sauvage, une machine à écrous (Emile D'Agaro), quatre landis, un tour et un pilon à ébarber.

M. Tagini, l'un des patrons associés, était aussi un ouvrier hors pair ; il s'occupait entre autres des machines à boulons. Les landis étaient alignées et le patron préférait que l'on chante plutôt que de bavarder. Le midi, Marcelle mangeait à l'usine Bayonet des Paquis en compagnie de Vital, Raymonde et Lucette Mahy. Tous les jours, Andrée, épouse de Vital, venait de Naux à vélo apporter trois gamelles fort appréciées.

 

Deux souvenirs marquants :

- Linda, épouse de Ferdinand Delponte, avait demandé à Marcelle de grouper la semaine en quatre jours de 10 heures à cause de problèmes d'alimentation électrique. Cette proposition obligea la baraquine à venir à bicyclette car les horaires du P'tit Train ne correspondaient plus.

- Chaque semaine, les ouvriers se groupaient pour acheter un billet de loterie, mais cela sans succès évident. Après le départ de Marcelle, Fifine Ozer poursuivit la tradition et un précieux billet gagnant sortit alors.

A cette époque d'après-guerre, de nombreux jeunes de Monthermé venaient travailler à Thilay par le P'tit Train. Parties de rire et chahut ne manquaient pas d'agrémenter le voyage matin et soir.

A la cessation d'activité, l'entreprise Zucchi a transporté le volumineux coffre-fort aux Hautes-Rivières, sans doute dans la famille.

 

Par la suite, le local de l'usine a été transformé en local d'habitation.

  •  Renault et Mizen
     
    Carte postale année 1900 : les bâtiments initiaux avec l'auvent d'aération caractéristiques des anciennes boutiques.
     
    Trois bâtiments existaient avant 1914. En 1914, les Allemands ont installé un élevage de cochons dans les ateliers. Selon Anice Pilard, tous les champs de la Couture d'en Bas étaient alors consacrés à la culture de choux pour nourrir les soldats allemands. A cette époque, une laiterie exista au fond de la rue des Ecoles dans un hangar encore visible actuellement.

Après la guerre, la boulonnerie Renault reprit et se développa. En 1926, M. Renault fit construire sa maison dans les jardins voisins selon une architecture de bon goût, salle de bain et chauffage central, éléments de confort rares à l'époque.

 

Les bâtiments Mizen à l'heure actuelle. A droite, le transformateur et les anciens bureaux.  A gauche, la maison patronale.

Un bâtiment édifié côté Semoy abrita ensuite les bureaux ainsi qu'un hangar côté rue pour augmenter le parc machines.

M. Renault devenu âgé s'associa à M. Mizen, représentant en huiles industrielles qui devint directeur puis patron après avoir acheté l'entreprise. Entre temps, à la suite d'une mésentente passagère avec M. Renault, il construisit un hangar côté rue sur une pâture appartenant à marcel Thomé, afin d'acquérir son autonomie. Par la suite, les deux unités n'en firent plus qu'une seule, appelée Renault-Mizen.

En 1981, M. Pierre Ribeiro s'installa chez Mizen (forge et usinage) avec quelques ouvriers dont Eric Mansuet et Jacques Dubrulle fils. Il développa une petite activité d'usinage et boulonnerie jusqu'en 1983. 

 Côté Semoy, les anciens bureaux agrandis sont devenus l'habitation actuelle de Christiane Ribeiro. Vers l'avant, le hangar plus récent est devenu scierie Joël Baikrich puis entrepôt de Jean-Yves Migne.

 

Témoignages :

•  Claude Pilard, né en 1931

J'ai travaillé d'abord chez André Laurent en 1947, puis chez Papier en 1948. Pendant mon service militaire en 1952-53, j'ai appris mon licenciement. En octobre 1953, j'ai travaillé chez Buiron-Renault jusqu'au 10 février 1957, date de la fermeture. Bernard Brouet, directeur chez Renault-Mizen, vint alors me proposer une embauche salutaire et je débutai comme outilleur-tourneur le 18 mars, pour remplacer un Brouet de Nohan parti en retraite. J'ai finalement appris mon métier sur le tas.

A la belle époque, les deux fours au fuel lourd fumaient plus que la cheminée du petit train.

L'effectif avoisinait 30 ouvriers et 100 tonnes de boulons étaient produits chaque mois. La pesée quotidienne avait lieu chaque soir pour les landis et chaque matin pour les machines à boulons, travail aux pièces oblige.

Pour charger les camions, une rampe et un diable étaient nécessaires, certains sacs pesant 100 kilos. Entre 1960 et 1980, le chargement avait souvent lieu la nuit.

A son arrivée, M. Mizen était en bleu de travail comme nous. Il allumait lui-même les fours à coke et chargeait les pièces dans la gueule des fours. Il quittait à 18 h et le lendemain, il était là très tôt, même le dimanche. Ni son fils, ni sa fille n'ont assuré la relève à l'usine. Son fils, étudiant en médecine, était embauché pendant les vacances. Son père lui disait alors : "Au moins, tu verras ce qu'est le travail en usine !"

Après la journée, des douches étaient mises à la disposition du personnel. Deux wagons du P'tit Train avaient été aménagés dans la ruelle à raison de quatre douches par wagon, avec vestiaires à gauche et douches à droite. L'eau du puits était chauffée grâce à des bouteilles de gaz.

Les deux wagons achetés par M. Mizen ont quitté les lieux : l'un a été démonté sur place et l'autre transporté sur le terrain de la gare où il a servi de remise à matériel et de vestiairespour les handballeurs avant d'être démonté à cause de sa vétusté.

 

•  Yvette Saura, née en 1929

Yvette  se souvient qu'elle traversait la Semoy en barque face à l'usine pour éviter de passer par la passerelle de Naux ; elle a été employée chez Mizen de 1943 à 1949 comme taraudeuse, André Mahy de 1944 à 1946 et Yvonne Mahy en 1943.

 

Sur la photo ci-contre, prise aux alentours de l'usine, figurent trois ouvrières de chez Mizen : Marcelle Sauvage, partie plus tard en Belgique, Rosalie Bertuletti née Ancelet et Yvette Saura née Sauvage. (Ph. Yvette Delloux)

 

•  Lucienne Poloni, née en 1941

Lulu née Pigeot a travaillé chez Mizen avec ses trois sœurs d'Haulmé, Anne-Marie, Eliane et Madeleine.

J'ai travaillé à Thilay de 1956 à 1963. Mes sœurs et moi venions à bicyclette par tous les temps, sauf par temps de neige où nous venions à pied.

Le midi, nous mangions à la gamelle sur place. Mon père élevait des lapins et autres animaux qui nécessitaient foin et litière. A la belle saison, nous aidions à la fenaison. Par temps d'orage, nous repartions le midi pour rentrer le foin à la brouette avant la pluie, avant de retourner à l'usine et récupérer nos heures le soir.

Les quatre sœurs travaillaient toutes sur landis dans le même atelier. Je me souviens des parties de rires qui ne manquaient pas d'égayer les journées de labeur. Parfois, Bernard Brouet, directeur, venait auprès de nous. Il riait lui aussi avant de repartir, car il nous connaissait et il savait que la production serait faite en fin de journée.

Michel Gény, comptable, était super-sympa. J'ai bien connu Denise Vindot et Yolande Parizel. Ma sœur Madeleine a été la dernière à travailler à Thilay. Elle venait alors en mobylette d'Haulmé.

•  Jean-Pierre Gény

Né en 1926, mon père était comptable depuis les années 1950. Au début, il venait de Monthermé en bus, puis ensuite en voiture de fonction, rare privilège à cette époque. Je me souviens de cette petite Simca 1000.

Devenu homme de confiance du patron, mon père fut ensuite administrateur chez Mangon après la fusion des Etablissements Mangon et Mizen. Messieurs Pons et Jean-Claude Garcia étaient présents à cette période.

•  Francine Pilard :

J'ai taraudé ici de 1973 à 1980, tandis que mon beau-frère Claude Pilard était outilleur. De nombreux noms me reviennent en tête : Marcel Dumont, cisailleur, Michel Godaillier (de Braux), contremaître, Françoise Maréchal, Maryline Schérin, Bernard Bour (de Bogny). Martine Thomé travailla dans les années 1970 sur la table de montage des boulons de même qu'Annick Pilard et Olivia Pierrard.

Henry, l'Allemand bien connu de nos Anciens, a travaillé ici comme dans plusieurs autres usines de Thilay. Selon Yvette Delloux, c'était un bon ouvrier, à la fois consciencieux et sympathique.

•  André Mouze, né en 1946

Monsieur Mizen, ainsi que les Thilaysiens l'appelaient, était un homme imposant, toujours bien mis. Lorsque je travaillais 10 rue de la Naux, Michel Badré allait tous les jours chez Mizen pour assurer le suivi des commandes. Claude Pilard ainsi que Bernard Bour nous livraient les pièces à forger dans une 404 Peugeot bâchée.

  •  Cunin-Pigeot : voir rubrique précédente 
     
  •  Usine Hubert-Letellier
     
     

Cette entreprise a été créée en juin 1905 par Léon Hubert et M. Piret demeurant à Monthermé  sur un terrain appartenant à la famille Hubert, dans le but de fabriquer et vendre toutes sortes d'articles de ferronnerie et de boulonnerie.

En 1927, M. et Mme Piret cèdent leurs droits sociaux à Léon Hubert qui devient seul propriétaire.

Léon Hubert et sa fille Georgette Ph. Famille Letellier

Suite au décès de Léon Hubert en 1941, Raymond Taillefer devient gérant et en 1947, la société change de statuts et prend la forme d'une SARL Ancienne maison Léon Hubert dirigée par deux associés : Georgette Hubert, institutrice à Thilay, fille de Léon et Eugénie Hubert (décédée en  1944) et Raymond Taillefer. A l'activité boulonnerie s'ajoute un atelier de galvanisation électrolytique.

 

En 1952, Raymond Taillefer cède ses parts à René Letellier, époux de Georgette, originaire de Flaignes-les-Oliviers,  qui met sa ferme familiale en location et devient à son tour gérant. En 1963, Georgette Letellier prend sa retraite d'institutrice mais continue  à travailler à l'usine.

Georgette (1910-2003) et René Letellier (1908-1989)

La maison Léon Hubert ferme ses portes en 1976, suite au départ en retraite de M. Letellier.

 

 

Les ouvriers de l'atelier Hubert-Piret avant la guerre 1914-1918. Au milieu en bas : Léon Hubert, à côté de Marie Guillet de Navaux, Georgette Hubert et sa poupée. En haut à gauche : le père Prévost et le 4ème, Paul Guillet. Ph. Famille Letellier.

 

 

Des dames en tenue d'époque posent devant le magasin de l'usine. Ph. Famille Letellier.

 

Parmi les employés qui ont travaillé à l'usine figurent Simone Laurent, Yvette Mahy, Serge et Benoît Pecquart, Marcel Lelieux, Yvonne Mahy, Claude Mansuet, André et Monique Abraham, René Cunin, Lucie Dominé, Michèle Dromaux, Bernard Migeot, Louise Vilvandré et Jeanne Aunet.

 

Témoignages :

 

Françoise Letellier, née en 1948, se souvient qu'elle allait monter des boulons dans l'usine de ses parents ; elle évoque les grands bacs à galvaniser situés dans un local froid, les bonbonnes d'acide entreposées devant la boutique, l'écoulement des produits usés derrière l'usine. Yvette Triboulot-Mahy a commencé à travailler sur machine avant de terminer au bureau où elle s'occupait de la gestion de l'entreprise.

 

Simone Laurent, née en 1935

J'ai débuté chez André Laurent à l'âge de 14 ans 1/2, 15 jours après le certificat. Germaine Pozzi m'avait signalé qu'un poste allait se libérer. Dès le départ, j'ai travaillé aux pièces. Il fallait produire, mais on gagnait davantage aux pièces qu'à l'heure.

Je suis ensuite allée chez Mangon avant de trouver un poste chez Letellier en 1961, poste que j'ai occupé plus de 20 ans. A cette époque, le travail ne manquait pas dans nos vallées.

Je travaillais sur landis (8 000 pièces par jour) puis ensuite sur une rouleuse (30 000 pièces par jour car on pouvait charger les tiges dans une trémie). Georgette Letellier préparait les payes en liquide dans des enveloppes qu'elle nous apportait chaque quinzaine. Son époux

René affûtait les peignes pour les landis. Chaque ouvrière devait gérer sa machine, car il n'y avait pas d'outilleur.

 

Au bureau, Yvette Triboulot préparait les commandes et les remises de prix. Yvonne Mahy pliait les étriers ou les crochets sur une presse. Au magasin, elle pesait les sacs sur une balance à bascule et fixait les étiquettes d'expédition.

Le travail au galvain était pénible à cause des vapeurs d'acide. Serge et Benoît Pecquart utilisaient un palan monté sur un rail aérien pour relever les pièces immergées dans un bain. Georgette, la patronne, n'hésitait pas à prêter main forte au galvain.

Quand M. Luciani est arrivé, Roger Davin, de Monthermé, fut embauché en qualité d'outilleur. Puis M. Luciani a créé sa propre entreprise dans un hangar abritant ateliers de filetage et de galvain. Ce bâtiment faisait face à la maison de Mme Jullion, rue Faynot.

 

 •  Raymonde Mahy, née en 1942

Au début, mon père Raymond Taillefer gérait le secteur administratif au bureau et ma mère Constance travaillait au galvain.

Eugénie Hubert, mère de Georgette, tomba gravement malade. René Letellier était fermier à Flaignes et Georgette institutrice dans le même village.

Le week-end, elle venait à Thilay à bicyclette. Quand mon père eut des problèmes de santé, René abandonna la culture pour reprendre l'usine Hubert. Georgette devenue épouse Letellier fut nommée à l'école de Thilay. Après la classe, elle retournait à l'atelier. 

J'ai quitté Thilay en 1983. Ma grand-mère Orphise nous racontait l'arrivée des Uhlans à Thilay lors de l'invasion en 1914.

Pendant les vacances scolaires, peu avant 1968, je travaillais en usine pour me faire une pièce comme beaucoup de mes copains. A l'aide d'un crochet, il fallait faire glisser sur le sol les lourds bacs métalliques emplis de pièces et ce n'était pas facile pour un jeune. Je me souviens aussi des fermetures d'usines en mai 1968, ainsi que des bacs à galvain chez Letellier avec les bonbonnes d'acide en verre et les mares de liquide stagnant entre les deux chemins. Je suis retraité près de Nancy mais les nouvelles de Thilay m'intéressent toujours.

 

Bernard Migeot,  né en 1941

J'ai commencé à travailler dès l'âge de 15 ans et je suis resté chez Letellier pendant 4 ans. J'effectuais des opérations de triage ou je plaçais les pièces dans les paniers destinés au galvain. A cette époque, des Corses travaillaient avec nous, ils résidaient rue de la Motte dans la maison appartenant à l'usine. Deux Algériens, Saadi et Cherif,  étaient logés dans un cabanon en bois pas loin de l'entreprise et appartenant également à celle-ci.

 

  • Debarre et Doudoux

Jules Debarre (1888-1969) et son épouse Blanche-Debarre-Doudoux (1893-1968). Ph Monique Sauvage

Le patron Jules Debarre, un homme grand et serviable, demeurait à l'autre bout du terrain, rue Marie Bonnefoy (N°29). Dans le petit atelier en bois situé rue de la Couture d'en Bas, Raoul Devis se souvient qu'il venait voir son frère Roland sur une machine à boulons. A gauche, en entrant, Claude Mansuet cisaillait les barres et cela jusqu'à l'époque de la  fermeture.

 

Cette petite boutique était spécialisée dans la fabrication de boulons de faible diamètre. Elle a récemment laissé la place à un abri à bois.

Face à cet atelier, une construction en pierre du pays abritait la forge dont l'emplacement est encore visible ainsi que l'installation électrique. Sur le pignon de cette bâtisse, seuls les isolateurs en verre surnommés tasses subsistent, les fils électriques ayant été enlevés.

 

 

 Monique Sauvage, petite-fille de Jules, se souvient de Claude Sauvage (de Navaux) à la machine à boulons, à l'outillage et au bourriquet, d'Albert Wiart (décédé en 1982) au bourriquet et à la machine à boulons également, de son oncle Camille Doudoux (décédé en 1962), de Mmes Mansuet et Roynette. Sa grand-mère était également taraudeuse à la boutique. Il existait quatre postes de taraudeuses et une landis. Jules, son grand-père, s'occupait des commandes, des réceptions et de la comptabilité.

 

Jean Lejeune garde en mémoire la petite boutique de l'autre côté de la route dans laquelle Albert Wiart fabriquait des rivets de faible diamètre