Les cloutiers

 Le dur temps des cloutiers

 

 Article de Yanny Hureaux paru dans L’Ardennais

 

Au milieu du 19ème siècle, dans de nombreux villages ardennais, notamment sur les rives de la Semoy, de la Goutelle, de la Vrigne et de la Meuse, des centaines de cloutiers, de l'aube jusqu'au coucher du soleil, frappaient dur sur l'enclume entre la forge, la roue à chien et la certitude de lendemains misérables.

 

Le chien dans la roue


Léon Barré, dernier cloutier à Gespunsart. 

Doc. J.L. Parizel


Le monde du cloutier, c'est avant tout son village aux lourdes maisons schisteuses, aux femmes cloutières. Elles aussi portaient le tablier de cuir ficelé aux hanches, les sabots,  la vareuse de lin, le marteau.

Un personnage jouait un rôle considérable dans la boutique. Il fournissait l'énergie, donc la vie. Il avait droit à tous les égards et, notamment, le droit à la viande. Enfin... à un os un peu charnu puisque ce personnage était... un chien. Ah, les chiens des cloutiers ! Sept heures du matin sonnaient au clocher, hop ! le chien sautait dans la grande roue de bois. Il y cavalait durant une demi-heure. Il actionnait donc le soufflet, tandis que le cloutier forgeait, que l'aide portait, dans la forge, les tiges de fer au rouge.

 Hop ! à la demie sonnante au clocher de la paroisse, le chien quittait la roue, tandis qu'un autre s'y précipitait sans seul autre ordre que celui de l'horloge !

Au temps des amours, des fois, l'appel du cœur troublait un peu la conscience professionnelle des braves toutous. Un bon coup de pied au cul les rappelait à l'ordre des choses. Et, pas question, à l'époque, d'aller se plaindre au camarade responsable du syndicat !

 

Voiliers et glaciers

En moyenne, les cloutiers travaillaient dix heures par jour, dans la poussière, les pétons, le vacarme du marteau, les crissements de la roue, de la cignule, de la vertigelle, les halètements du soufflet.

L'enclume, spécifique, était composée de divers éléments. A chacun d'entre eux, le cloutier, aux gestes brefs et sûrs, consacrait une tâche bien précise : sur la place, il effilait le clou ; sur l'étape, il le parait ; sur le ciseau, il coupait ; sur la clouière, il modelait la tête du clou.

La production était extrêmement variée. Il fallait fabriquer toutes sortes de clous, des effilés, des têtes rondes ou tranchantes, des plus ou moins longs, des tordus même. Ces clous ferraient les sabots, fixaient les lattes des torchis, accrochaient ceci ou cela.

Ils étaient vendus dans le monde entier.

Ainsi, des clous ardennais, de marine, étaient-ils spécialement conçus pour les mâts des voiliers ; d'autres furent réalisés, sur mesure, à la demande des premiers alpinistes et glaciologues !

 

A peine le pain

Ancienne clouterie rue de la Motte à Thilay

 

Oui, la misère des cloutiers ardennais était aussi coriace que le fer qu'ils forgeaient. 

D'abord, il y avait la concurrence des cloutiers de l'Ardenne belge, luxembourgeoise, l'incertitude permanente des débouchés. Ensuite, il y avait les facteurs de clous.

 Le cloutier trop pauvre ne pouvait acheter son fer. Le facteur le lui fournissait, ainsi qu'un peu de houille. Le cloutier était d'autant plus à la merci de son facteur que celui-ci assurait en plus la vente des produits. Il fixait son prix, Il faisait la loi. Une loi impitoyable. Le plus souvent, le facteur habitait le chef-lieu d'où il venait, une fois par mois, élégant et hautain, dans son cabriolet.

- Mais à ce prix là, j'ai pas de quoi acheter mon pain !

- Bon, j'irai prendre des clous ailleurs !

- Si, si, prenez mes clous et redonnez-moi du fer !

- Pour le fer, on verra plus tard !

Dans un remarquable article, paru en avril 1960, dans Etudes Ardennaises, Maître J. M. Schmittel fait revivre la révolte des cloutiers de l'Ardenne française, tenaillés par la faim et la concurrence belge. Ah, ces Belges, ils seront crucifiés sur leurs blocs !

 

Me Schmittel, dans son analyse, précise qu'à l'hiver 1847, un cloutier gagnait en moyenne 1,50 franc par jour alors que le pain coûtait 50 cent le kilo ! On ne dira jamais assez la misérable existence de nos ancêtres cloutiers, à la merci des facteurs et de la concurrence. La  faim, l'alcoolisme, la maladie (les ravages de la tuberculose) définissent le quotidien du cloutier et, pas question de retraite ou d'assurance maladie ! Quant aux accidents de travail, ils appellent une misère plus noire encore que la boutique enfumée, dégoulinante de crasse et de sueur !

Nohan : Ancienne clouterie de J.B. Dominé, père d'Henri, instituteur

 

Restait la consolation de la forêt, de la biche ou de la truite braconnées ; la consolation de la gnôle et de la fête du pays ; la consolation d'une caresse sur la tête de clou destiné aux voiliers : ah, l'air du large...

Restait ce qu'on appelle : le progrès ; l'arrivée de la grande industrie qui allait faire de ces cloutiers ou, du moins, de leurs descendants, des ouvris des forges, des tréfileries et autres boulonneries. Tout de même, en un siècle, les choses ont bien changé !

D'anciennes boutiques de cloutiers n'abritent-elles pas aujourd'hui, à La Grandville, à Gespunsart, à Nohan et ailleurs, les belles autos et les télés couleur de travailleurs ardennais ?

 

 1847 : La révolte des cloutiers

 

Un petit livret écrit à la plume retrouvé dans les archives de M. Piquart à Naux mentionne comme titre L’émeute des bords de Semoy. Il résume les faits de l’époque écrits par l’abbé Péchenart.

La fin du règne de Louis Philippe fut désastreuse pour le pays. La crise commerciale y fit sentir toutes ses rigueurs. L'industrie des clous, presque l'unique ressource des habitants, tomba dès 1843 et demeura anéantie pendant plus de vingt ans.

 

 

Petite clouterie près de la maison de Mme Abidi  à Naux

 

La cherté des vivres, s'ajoutant bientôt au manque de travail, porta la misère au comble et rendit la vie presque insupportable.

Privés de la précieuse ressource des pommes de terre qui commencèrent à pourrir en 1845, la plupart des ouvriers vivaient du pain de seigle ou de gaufres d'orge et de sarrasin. Heureux encore s'ils en avaient eu suffisamment pour apaiser leur faim !

C'est dans cette triste situation qu'ils se portèrent contre les ouvriers de la frontière belge à des excès bien regrettables.

Suivant un vieil usage, les ouvriers belges venaient chaque jour fabriquer des clous dans les villages français, voisins de la frontière, où ils trouvaient plus de facilités pour l'écoulement de leurs produits.

Mais lorsque la crise industrielle commença à se faire sentir, les ouvriers français qui commençaient à voir diminuer leurs ressources, regardèrent d'un œil d'envie ces étrangers qui franchissaient chaque jour la frontière pour venir leur faire concurrence jusque dans leurs propres ateliers, et qui, le soir, regagnaient leurs demeures, chargés de provisions.

Bientôt, le mécontentement grandit avec la misère, un sourd murmure, précurseur de l'orage, s'éleva de toute part ; les villages intéressés s'animèrent mutuellement et un matin, au mois de février 1847, une émeute menaçante éclata sur les bords de la Semoy.

Les habitants des Hautes-Rivières, armés de toutes sortes d'ustensiles, tombent furieux sur les Belges occupés dans les clouteries de Failloué et de Sorendal, les jettent hors des ateliers, les poursuivent et les contraignent à repasser la frontière.

Puis, emportés par leur ardeur, ils gravissent les montagnes au nombre de plusieurs centaines, le drapeau en tête et chantant des airs patriotiques.

Bientôt, ils apparaissent sur les hauteurs qui dominent Gespunsart.

En un instant, tous les ouvriers sont sur pied, ils accueillent les émeutiers comme des frères, et la bande, toujours grossissante, se présente au cri de Vive le Roi ! Sur le hameau de Rogissart, toutes les boutiques sont envahies, cent cinquante blocs sont arrachés et jetés sur la rue ; les soufflets sont crevés, les outils volent en l'air, les ouvriers belges, impuissants contre cette fureur, sont traqués comme des bêtes fauves, et les propriétaires des clouteries sont menacés des plus mauvais traitements s'ils reçoivent encore des étrangers.

La passion avait fait son œuvre, le tour de la justice était venu.

L'autorité supérieure, avertie de l'émeute, envoya d'abord à Gespunsart une demi-brigade de gendarmerie qui y séjourna quelque temps aux frais de la commune, et même peu de temps après, sur la demande du maire Laurent Blaise. Elle y fut établie à demeure et y est encore aujourd'hui.

Vingt des plus coupables furent arrêtés, conduits en prison et traduits en cour d'assises, sous l'inculpation de dégâts de propriétés mobilières  en bande et à force ouverte.

Mais la justice n'osa se montrer rigoureuse. Elle prit leur situation en pitié, leur trouva des excuses dans les suggestions de la misère, et les regardant comme assez punis par leur emprisonnement préventif. Elle les renvoya absous.

Suivant le récit d'un témoin oculaire, cinq cloutiers de Naux se seraient illustrés dans cette affaire : Auguste Badré et Joseph Godfroy passent pour en être deux promoteurs, Jean-Pierre Loison était porte-drapeau, Joseph Papier et Jean-Pierre Ranvé suivaient la colonne à quelque distance pour faire marcher les fuyards.

 

 Emeutes de février 1847

 

En 1987,  Mmes Jeanne Barré-Parizel et Yvette Barré-Barteaux ont éprouvé le besoin d’approfondir ces faits historiques concernant les émeutes des 18 et 21 février 1847.

Les habitants de la vallée de la Semoy, comme ceux des vallées environnantes, vécurent pendant des siècles de quelques animaux et de la forêt. De celle-ci, ils tiraient leur nourriture (essartage), les matériaux nécessaires à leurs logements, leur chauffage, leur literie 

fougères, feuilles mortes, etc), ils y mettaient leurs porcs en pâture (verdures, glands…) et souvent leurs bovins (en raison de l’exiguïté des prés de  la vallée). Ces bovins abîmaient parfois les arbres domaniaux, ce qui entraînait des modifications de lois peu favorables aux habitants. Chaque fois, il leur fallait faire face et se défendre.

Par ailleurs, le va-et-vient des armées, lors de nombreuses et incessantes guerres qui dévastèrent cette région, les épidémies, les incendies répétés et autres catastrophes, rien ne manqua pour entretenir la misère renforcée par le climat rude et humide, malaisé pour la culture.

L’écorçage des chênes et l’essartage suivi d’une irrégulière récolte de seigle ne pouvaient suffire.

Les cloutiers travaillaient en famille ; le repas cuisait souvent au feu des forges, et ses effluves se mêlaient à la fumée ambiante. Dans cette atmosphère et au milieu du bruit dormait quelquefois un bébé dans une corbeille de coudrier (respe).

Les enfants participaient au triage des clous ou leur emballage dès qu'ils en étaient capables et parfois actionnaient le soufflet. Malgré le courage, ces efforts ne suffisaient pas à nourrir convenablement une famille souvent nombreuse.

 

Description de la boutique

 

 

 

Bloc de cloutier. Collection J. Chr. Gourdet

 

C'est quatre murs de schiste lié de terre jaune, un toit de faisiaux (grossières ardoises fixées également avec de la terre glaise sur des lattes de bois) sur poutres de chêne à peine équarries. Cette boutique est le plus souvent construite par le cloutier lui-même avec des matériaux locaux pris à la forêt ou aux carrières.

A l'intérieur : une ou plusieurs larges hottes de cheminées, faites de carcasses de branches tressées recouvertes de torchis, surmontent les foyers (ou forges).

Le foyer : petit massif de pierre et terre, de un mètre de hauteur et dessus le foyer proprement dit alimenté par houille, activé par un soufflet.

Location des ateliers : les personnes disposant d'un atelier assez vaste louent des emplacements  à des ouvriers non propriétaires, français ou belges. Ces ouvriers amènent parfois leur blot. En 1847, précisément, 180 belges de frontières viennent alors faire leurs clous à Hautes-Rivières. On en compte particulièrement beaucoup à Failloué et à Sorendal.

 


 

 Vallée de la Semoy : le cloutier, le chien aide l'ouvrier, tourne une roue pour activer le soufflet. Document : J. L. Parizel

 

 

Situation avant l'émeute

Le cloutiers ont rencontré une concurrence  de plus en plus rude des procédés mécaniques importés d'Angleterre vers 1827 et une concurrence des frontaliers belges.

Les Belges s'opposent à ce que les Français importent de la farine et aillent travailler chez eux en bûcheronnage ou écorçage des chênes. Les habitants des communes belges limitrophes se joignent aux douaniers de leur pays pour les seconder dans une police que les habitants des communes françaises trouvent inhumaine.

 

Précisons que ce contexte tendu en France allait déboucher sur la révolution de 1848 l'année suivante, famine et misère s'accentuant dans la France entière.

Lors des émeutes du 18 et 21 février, les manifestants partent de Thilay vers Gespunsart via Les Hautes-Rivières.

 

Le 17 février à 16 heures, le tambour du garde-champêtre de Nohan servit à annoncer le rassemblement prévu le lendemain à 6 heures, ayant pour but d'aller chasser les Belges de la vallée.

La marche : La troupe formée se dirige vers Wachelot, puis Navaux, se renforçant au fur et et à mesure, prend la direction de Nohan et des Hautes-Rivières où elle pénètre à 10 heures du matin. Ils sont environ 200, presque tous munis de bâtons, à suivre trois caisses et une sorte de drapeau vite fait, porté par le garde national Loison de Naux, jeune homme calme habituellement.

En cours de route, de nombreux blocs de travail sont arrachés et roulés à la porte des boutiques. Les émeutiers furent arrêtés, interrogés puis jugés. A la tête des inculpés figuraient J. B. Badré, capitaine de la Garde Nationale de Thilay et cloutier à Naux, ainsi que Pierre-Joseph Papier dit La Fayette, lui aussi cloutier à Naux.

 

 

Série de clous. Collection J. Chr. Gourdet

 

 

 

 

 

A cette époque, les gendarmes se déplaçaient à cheval, les émeutiers à pied. Les hautes eaux et les mauvais chemins perturbaient la circulation en vallée de Semoy. A Thilay, un pont existait, mais on passait encore en barque, ainsi qu'à Braux, où Henri Autier était passeur d'eau. acques Hérisson était maire, J. B. Doudoux garde-champêtre, Verdavoine lieutenant des douanes et Louis Cercelet facteur de bois. Un juge de paix était installé à Monthermé.

A Nohan, furent entendus Jean-Nicolas Avril, cloutier à Robersart, commune de Thilay, incarcéré à la maison d'arrêt de Charleville.

Dans le jugement publié le 27 avril 1847 dans le Courrier, les accusés furent acquittés à l'issue de leurs deux mois de prison. L'article se terminait ainsi : Nos communes rurales ne seront plus infidèles à leur calme habituel !

 

Les forges

Le chemin Lagard qui relie Linchamps à Monthermé en passant par le Paquis du Cerisier et le Champ Bernard à travers bois demeure le témoin des activités en question.

J.B. Lagard, habitant de Charleville, posséda les  Forges et Fourneaux de Linchamps ; il ne fut pas le seul, puisque selon Meyrac, une dalle de marbre noir retrouvée dans l’ancienne église de Thilay démolie en 1888 portait cette inscription : Ici repose le corps de l’honorable home Léon-Nicolas Beaudet, maître de Forges à Linchamp décédé à l’âge de 44 ans - 1665.

 

La clouterie :

En 1468, les Liégeois, ruinés et chassés de leur ville par les guerres de Charles le Téméraire, vinrent trouver asile en Ardenne ; ils payèrent l’hospitalité généreusement offerte en apprenant aux habitants la fabrication des clous forgés.

Dès lors, l’activité ancestrale de la clouterie connaît un fort développement. Manuelle, souvent pratiquée en famille dans les boutiques, elle va perdurer jusqu’au 19ème siècle. Un cloutier-paysan pouvait alors fabriquer de 1500 à 2000 clous par jour.

En 1848, plus de 700 cloutiers travaillaient en vallée de Semoy (constructions en briques bien souvent près des habitations, encore apparentes aujourd’hui).

 

 

Comme de nombreuses clouteries, la clouterie de Lucien Parizel a été transformée en garage par Jean-Luc et Francine Parizel en 1997

 

 

 

 

 

De la clouterie à la boulonnerie :

L’apparition des premières clouteries mécaniques permettait à un ouvrier de produire de 60 000 à 80 000 clous par jour, soit 40 fois plus que la production du cloutier-paysan.

Selon Roger Boule, ex-Thilaysien retraité à Epernay et décédé récemment, le mot  boulonnier  apparait sur nos registres d’Etat Civil en 1851. Vers 1890-1892, les mots cloutier et boulonnier sont aussi fréquents les uns que les autres. (Voir l’article paru dans le Bulletin Municipal 27).

La transition clouterie-boulonnerie s’est opérée sans heurts. Pour illustrer le génie des Ardennais en matière de métallurgie, nos anciens ferronniers-cloutiers devenus ingénieurs, on notera le dépôt de nombreux brevets d’invention (338 entre 1878 et 1914).