LA MUSIQUE A THILAY

La musique à Thilay

 

  • Comment sont nées ces sociétés ?

Avant l’invention du phonographe et la vulgarisation de la radio, l’amateur de musique n’avait d’autre solution qu’apprendre à jouer d’un instrument ou chanter. En témoignent ces instruments simples et peu coûteux tels que flûtes et autres pipeaux…

Au fil du temps, les instruments se perfectionnent, se différencient, se compliquent pour répondre à des besoins de plus en plus soucieux de qualité du son, d’harmonie, d’expression des nuances. L’achat de l’instrument, souvent désiré depuis longtemps, constitue à cet égard un geste significatif qui exprime la volonté de satisfaire, autant qu’on le peut, le besoin de s’exprimer avec ce compagnon de tous les jours.

Le musicien solitaire existe avant la société et finit par la créer en se rapprochant de ses semblables pour fonder un groupe solidaire, visant un but commun, s’affirmant et se soudant mutuellement.

  •  Où et comment avaient-ils été instruits en musique ?

Tradition familiale. La transmission de père-fils-petits-fils, oncle-neveu, frères, cousins et même voisins assurait le début de l’apprentissage. Avant 1900, lors de leur arrivée au service militaire, les musiciens pouvaient intégrer la musique du régiment, bénéficiant de leçons et de répétitions, se perfectionnant dans l’étude du solfège et la pratique instrumentale.

De retour à la vie civile, les meilleurs éléments étaient recherchés et sollicités pour préparer avec les autres l’animation des célébrations festives, patriotiques, corporatives… de leur village et des communes voisines. Là, les choses deviennent sérieuses, le musicien s’investit au service de son association. C’est un engagement des hommes de l’association elle-même qui, pour continuer, doit former les jeunes, attirés par la pratique d’un instrument.

Combien de gamins, emboîtant le pas des musiciens qui défilent, les suivent en imitant leurs gestes ? Ca paraît facile ! On en rêve… Ceux qui ont déjà essayé de souffler dans l’embouchure d’une flûte ou d’une clarinette en bougeant les doigts sur les clés ont vite compris.

Le gamin qui se lance dans cette voie sait qu’il faut apprendre le solfège en assistant régulièrement aux leçons dispensées par les grands qui savent et acceptent de consacrer une partie de leurs loisirs à ces cours. En revanche, il faudra mémoriser par des exercices quotidiens à la maison. La société s’efforçait d’en rendre l’étude attractive au moyen d’un loto musical artisanal. Combien de temps avant la récompense destinée à couronner l’aboutissement de cette étape, c’est-à-dire la remise d’un instrument qu’il va falloir apprendre à tenir, à faire chanter progressivement en maîtrisant le souffle, plaçant les mains, commandant aux doigts plus ou moins agiles ou rétifs. Leçons hebdomadaires, répétitions journalières des gestes essentiels en respectant la progression d’une méthode spécifique à l’instrument pour acquérir la coordination lecture-exécution avec une précision de plus en plus parfaite… comme un automatisme. Personne ne peut se permettre de négliger quoi que ce soit, par respect pour les autres musiciens, pour le groupe qui se produira en public et aussi pour ce public qui les écoute et les encourage : un pour tous, tous pour un et visons la perfection.

Le but n’est bien atteint que lorsque l’ensemble satisfait son auditoire en lui offrant des prestations réussies. Le travail d’équipe exige des équipiers sérieux engagés au service de la Société et lui faisant honneur. Tous sont à la fois volontaires et bénévoles !

  •   La musique avant la guerre 1914-1918

L'harmonie   de   Thilay   a  été fondée   en   1907   ainsi   que   le mentionne  la bannière  achetée par la société à l'occasion de l'anniversaire de sa 30ème année d'existence, c'est-à-dire à la veille de la déclaration de guerre 1939-45.

La déclaration en préfecture ci-dessous recopiée car très peu lisible mentionne les premiers administrateurs de la Lyre de la Semoy.

 

Déclaration en préfecture

N° du dossier : 206

Date de la déclaration : 7 juillet 1909

Titre de l’association : La Lyre de la Semoy

But : Etude de la musique d’ensemble

Siège : Thilay

Administrateurs :

Président : Victor Alexandre

Vice-président : Eugène Château

Secrétaire : Arthur Buffet

Trésorier : Marcel Laurent

Comité : Eugène Rousseaux, Emile Barré, Edouard Prévot, Gustave Badré

L’Harmonie de Thilay à ses débuts. A droite : le chef Emile Badré, avec la baguette. Au fond devant la fenêtre figure Gustave Badré (moustache), grand-père de Françoise. Frère d’Emile, Gustave est décédé en 1918 suite à des maltraitances subies dans l’un des camps ardennais de prisonniers civils, probablement à Signy-l’Abbaye. Cette photo date donc certainement d’avant la guerre 1914-18. A noter que sur cette photo, la bannière est remplacée par un drapeau tricolore. Ph. Françoise Vanderkeelen.

Photo prise devant le restaurant Noizet, sur la place de Thilay

Depuis la date de sa création jusqu'à la seconde  guerre mondiale, l'harmonie a fonctionné sans interruption, avec un effectif très fourni (une quarantaine de participants) par rapport  à la  taille du village, et compte tenu des moyens de communication peu commodes à l'époque.

L'harmonie   de Thilay était une société indépendante, qui a eu ensuite pour président Emile puis André Noizet et pour chef de musique Emile puis René Badré, relayé ensuite par Marcel Lejeune.

-Témoignages de Nicole et Claude Paris  : Naissance de la Lyre de la Semoy

Badré, un patronyme de la vallée de la Semoy, qui participa amplement à la vie de Thilay.

Tout commence à Hautes-Rivières avec Nicolas Badré décédé en 1711, puis Guillaume Badré (1685-1744), également des Hautes-Rivières, puis Thomas Badré (1717-1746) aussi des Hautes-Rivières, ensuite Augustin Badré (1746-1785) qui se marie à une fille de Naux, Marie Joseph Ranvé, puis Joseph Badré (1780-1862) qui s'unit à Marie Antoinette Autier et se fixe à Naux comme cloutier puis tourneur. Vint alors Jean Baptiste Auguste Badré (1812-1886) cloutier à Naux, marié à Marie Alexis Dominé, et qui fut particulièrement actif lors de la Révolte des cloutiers contre les cloutiers belges au milieu du 19ème et en fut même le meneur (Le compte rendu du procès d'Assises de 1847 dit ceci: "Dans la soirée du 1er février 1837, Badré dit Monblond, cloutier et capitaine de la Garde Nationale de Thilay, se mit à parcourir les rues, accompagné de Camus qui battait la caisse. Badré annonçait aux habitants qu'on se réunirait le lendemain pour chasser les ouvriers belges, ce qui fut finalement fait),suivi de Joseph Badré (1841-1908), uni à Marie Edile Roger de Monthermé, cloutier puis boulonnier à Naux, et se fixera à Thilay chez Mangon.  Ils habiteront rue de la Motte. Enfin, Emile Badré (1868-1920) et Gustave Badré, frères musiciens, définitivement fixés à Thilay.

Emile Badré s'établira rue de la Motte (au 22 actuel), unira ses destinées à Eugénie Guiny. (C'est elle qui, en mai 1940, se retrouvera, avec des voisins, dans un train en direction de la Thiérache, avec sa brouette, un baluchon  et un carnet de notes. Voir bulletin municipal n° 26). Naîtront 3 filles dont l'aînée, Cécile, et ce prénom n'est évidemment  pas un hasard, Annette et Odette, cette dernière étant la mère de Nicole Paris.

Quant à Gustave, il aura 4 enfants dont René, musicien aussi, qui succèdera à son oncle  Emile à la direction de la Lyre de la Semoy. Sa fille Françoise Vanderkeelen (qui revient  Devant Thilay régulièrement) a conservé la baguette de direction ainsi  transmise.

La baguette de direction et le métronome utilisé pour les cours de solfège, conservés par Françoise Vanderkeelen

 

La photo ci-contreconfiée par Robert Pascolo montre Pol, un instrument de musique à la main, pas surprenant ...

Donc en 1907, Emile décide de créer une société de musique : ce sera la Lyre de la Semoy. Il est lui-même trompettiste ou corniste (cuivre à 3 touches). Pas de local communal. Ce sera évidemment sa maison d'habitation. Il a acquis 5 ans auparavant la maison (actuel 22 rue de la Motte). Cela tombe bien. Le bénévolat parfait. Il donne des cours de solfège.

Existaient à la maison un métronome,  un diapason et un pupitre. Cécile, notre tante, nous a dit combien de   fois : Il en est sorti des notes de musique de cette maison ! C'était un passionné. Ce travail forcené a sûrement duré jusque la guerre 14. En peu de temps donc a été mis sur pieds un ensemble instrumental de type fanfare, semble-t-il. Une photo montre la débauche d'instruments de cuivre à touches (contrebasses, barytons, baryton basse, trombone à touche mais aussi à coulisse, cors d'harmonie, cornets), auxquels s'ajoutent peut-être deux clarinettes, sans oublier une grosse caisse et des tambours. Ce genre de formation s'adapte davantage à  des défilés en tous genres dans les rues du village. Mais tout de même, des concerts fixes existaient. Si les musiciens étaient juchés sur un chariot, (à la fête par exemple), il n'y avait pas  de défilé. Nous n'avons malheureusement pas de répertoire sous la main pour analyser. Peut-être aurons-nous des témoignages qui seraient les bienvenus.

Cécile, l'aînée de la famille, née en 1900 (20 mai), va évidemment subir un enseignement musical. Elle s'entraîne sur un violon dans le jardin. Elle a 7 ou 8 ans. Nous n'avons jamais su qui était son professeur de violon. Emile avait-il recours à des personnes extérieures volontaires ? Ce n'est pas impossible. Plus tard, institutrice dans la région parisienne, elle a toujours été félicitée pour le niveau musical de ses élèves.

Les familles étaient naturellement très contentes des efforts qu'Emile pouvait faire. Elles en furent souvent reconnaissantes et faisaient dans la mesure de leurs moyens des cadeaux. C'est ainsi que furent retrouvées dans la maison des statues ou statuettes en rapport avec la musique, des angelots musiciens, des Sainte Cécile, etc.

Pourquoi avoir créé la Lyre de la Semoy?

 

La fanfare juchée partiellement sur un chariot. Ph. Nicole et Claude Paris

 Avant les guerres, comme dans beaucoup de villages où les distractions sont avant tout locales, Thilay a une vie associative développée.  Dans le livret  édité par l'association Soleil d'Automne, à savoir Thilay pays des Basses Rivières, on évoque le regroupement des jeunes à qui incombe la préparation de la fête patronale, l'organisation de bals (14 juillet entre autres), l'organisation du Mardi-gras, mais aussi du Lundi de Pâques, par exemple. Les sociétés de gymnastique comptent de nombreux adhérents, ne parle-t-on pas de société laïque et de celle du prêtre ? Sous la bannière brodée de la Lyre de la Semoy, les musiciens sont de toutes les cérémonies officielles.  Le corps des sapeurs-pompiers, lui aussi, participe aux cérémonies, aux défilés, aux aubades du 1er janvier.

Que de fois, lors des réunions de famille, Cécile nous a-t-elle chanté l'air des jouettes ? Nous l'avons encore en tête. Nous l'avons recomposé dans un rythme rapide à 4 temps. Virginie, notre voisine, musicienne, clarinettiste, en a vérifié la correction.  Cher lecteur, n'hésitez pas, sortez votre pipeau, votre guitare, votre harmonica,  votre orgue électronique et amusez-vous ! Si vous faites des erreurs, on ne vous en voudra pas. Sachez que c'est sûrement une création de la Lyre de la Semoy à ses débuts.

Malheureusement, la guerre 14 est arrivée avec son cortège de misères et d'abandons. Après 18, la vie a tout de même repris ses droits. Il a fallu faire repartir la Lyre de la Semoy… Second  malheur, Emile fut gravement malade. Maladie qui devait l'emporter en 1920 (le 7 juillet précisément).  Nous avons retrouvé aux Archives départementales le discours d'un des membres de la Lyre prononcé lors de ses obsèques.  (Petit Ardennais du mardi 13 Juillet 1920).

La baguette de direction a été remise naturellement à René Badré son neveu, fils de Gustave. La Lyre a donc poursuivi son chemin... Une photo de la société (parue dans le journal en 1980) montre une plus grande diversité instrumentale : plusieurs modèles de cuivres, mais aussi plusieurs clarinettes, un saxophone... Le répertoire a dû s'adapter...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La partie peu lisible est la suivante : Nous ne voulons pas laisser partir notre cher et dévoué chef sans lui adresser un dernier adieu et sans dire à sa famille éplorée, la peine que nous cause sa mort. En 1907, lorsqu'il créa la musique de Thilay, il sut se faire aimer de tous ses élèves. Par un labeur ardent, il parvint, au bout de très peu de temps, à un résultat appréciable. Dixit Cécile, sans que nous en connaissions le contenu, lors de la cérémonie de la pose de la première pierre de la nouvelle église, un message a été mis à l'intérieur, écrit à la main par Emile Badré.

  • La musique entre les deux guerres

Après échange de correspondance, Françoise Vanderkeelen, fille de René Badré, pense qu’après le décès de son oncle Emile en 1920, Julius Henry fit fonction de chef et Marcel Bozier de trésorier. René Badré effectua son service militaire de mai 1925 à novembre 1926 et de novembre 1931 à mai 1933.

 Le résultat des recherches entreprises par Françoise Harbulot, présidente de la Fédération musicale des Ardennes, qui a consulté les registres depuis 1932, nous apprend que la Lyre a reçu une subvention de cent francs en 1932, dont la cause et le but ne furent pas précisés. Excusée le 25 mai 1933 au Congrès de Carignan, l’Harmonie de Thilay était présente au congrès de Vouziers le 1er juillet 1934, à Charleville le 7 juillet 1935, n’a pas participé en 1937, mais assistait au Congrès de Mézières le 24 juillet 1938. Aucun compte-rendu ne figure au registre pour 1939. Guerre, exode, membres prisonniers n’empêchent pas la Lyre de conduire une certaine activité comme l’atteste cette convocation à une réunion régionale obligatoire le jeudi 27 janvier (c’était en 1944) à 20h 30 dans la salle des répétitions.

 

L’emblème. Une lyre métallique coiffe la hampe, tandis qu’une lyre brodée orne le centre de la bannière sous une partie du texte commençant par ces deux mots : La Lyre, nom choisi pour la société, revendiquant fièrement sa double appartenance à la Semoy et au village de Thilay, avec la date de sa création en 1907, sous forme d’une harmonie, c’est-à-dire instruments à vent et  percussions. Deux douzaines de musiciens, dont certains avaient à peine quinze ans, constituent un bel effectif pour le village, sachant qu’à quelques kilomètres de là, Monthermé et Les Hautes-Rivières possédaient aussi leur harmonie.

Qui dit mieux ?

Soucieuse d’accroître et de renouveler son effectif dans les meilleures conditions et d’entretenir des contacts avec les autres sociétés locales du département, la Lyre de la Semoy adhère à la Fédération Musicale des Ardennes qui, en plus des congrès annuels dans différentes villes du département en juillet, organise des examens départementaux pour les débutants en avril. Les candidats doivent prouver leurs connaissances en solfège et en pratique instrumentale, avec exécution d’un morceau connu, mais aussi lecture à vue et découverte d’une œuvre : épreuve redoutée car il faut déjouer les pièges et vaincre les difficultés, sans guide.

A cette période, deux répétitions avaient lieu chaque semaine (1 obligatoire et 1 facultative) dans la salle de l'ancien café Noizet. D'autre part, les cours de solfège, scindés par catégories d'instruments, se déroulaient dans la salle de la Mairie.

Chaque répétition manquée se soldait par une amende à verser à la société. De nos jours,  cela peut paraître astreignant, mais inutile de dire que les musiciens qui restaient à l'harmonie

 

 

 

Article paru dans l’Ardennais de  février 1980

 

 

Qui dit mieux ?

Médailles conservées par Françoise Vanderkeelen

 

Soucieuse d’accroître et de renouveler son effectif dans les meilleures conditions et d’entretenir des contacts avec les autres sociétés locales du département, la Lyre de la Semoy adhère à la Fédération Musicale des Ardennes qui, en plus des congrès annuels dans différentes villes du département en juillet, organise des examens départementaux pour les débutants en avril. Les candidats doivent prouver leurs connaissances en solfège et en pratique instrumentale, avec exécution d’un morceau connu, mais aussi lecture à vue et découverte d’une œuvre : épreuve redoutée car il faut déjouer les pièges et vaincre les difficultés, sans guide.

A cette période, deux répétitions avaient lieu chaque semaine (1 obligatoire et 1 facultative) dans la salle de l'ancien café Noizet. D'autre part, les cours de solfège, scindés par catégories d'instruments, se déroulaient dans la salle de la Mairie.

Chaque répétition manquée se soldait par

une amende à verser à la société. De nos jours,  cela peut paraître astreignant, mais inutile de dire que les musiciens qui restaient à l'harmonie

étaient des mordus qui voulaient faire leurs preuves et ils étaient récompensés par un diplôme aussi encourageant pour l’apprenti que gratifiant pour le formateur.

Parallèlement à la formation des jeunes, la société prépare les sorties et manifestations à venir et doit aussi renouveler et accroître son répertoire. Les répétitions hebdomadaires consacraient une partie de leur temps à l’étude de nouveaux morceaux destinés à figurer au programme des futures sorties.

 

Diplômes obtenus par André Cunin âgé de 12 ans en 1935 et André Mahy, âgé de 16 ans en 1937.

Les évacués et la musique

Sur la photo ci-contre figurent des musiciens ardennais  et leurs instruments de musique, emmenés en Vendée sur l’île de Noirmoutier. Au 1er rang de gauche à droite : André Mahy (Thilay), Arthur Sauvage (Navaux) et Gaston Fontaine (Les Vieux-Moulins). Au second rang : M. Dumay (garde forestier au Champ Bernard), M. Pierrard (Nohan), Henry Bureau (Navaux), Georges Fontaine et M. Frioux, maire de La Guérinière. Ph. famille Mahy

En mai 1940, l’ Evacuation jeta sur les routes les Ardennais qui durent quitter du jour au lendemain leur maison et tout ce qu’ils avaient de plus cher. (voir les bulletins municipaux nos 18, 19 et 26) Avant de fuir, chacun entassa dans sacs et valises les victuailles nécessaires ainsi que divers objets personnels, plus hétéroclites les uns que les autres. Georgette Fontaine se souvient des trois raisons de ce choix : le coût élevé des instruments, l’amour de la musique et la volonté de ne pas abandonner ce précieux matériel à l’envahisseur. Pour gagner un peu d’argent, ces hommes travaillaient dans les pinèdes vendéennes.

 

  • La musique après la guerre

Témoignage d’André Cunin

Après la guerre, l’Harmonie de Thilay est représentée à Mézières au Congrès du 27 septembre 1946, puis aucune trace à Givet le 1er juin 1947, ni à Rethel en 1948 pas plus qu’à Braux en 1949. Réapparu au Congrès de Mohon le 16 juillet 1950, elle n’est plus citée ni en 1951, ni en 1952, ni ensuite, sans avoir été répertoriée dans la liste des sociétés dissoutes…Le chef René Badré tenait la baguette au concert donné sur la place de Thilay, le jour de la fête, le 17 août 1947. Mais en 1948, lors de la fête à Navaux, la baguette est dans les mains de Marcel Lejeune. La société s’est déplacée pour le concert de la fête à Monthermé en 1948. Comment une organisation si active, si dynamique qui, grâce au dévouement de tous, formait des jeunes, renouvelant et accroissant à la fois son effectif et son répertoire a-t-elle pu s’évanouir dans l’oubli en si peu de temps ? Reste le souvenir du dévouement et du savoir des chefs qui l’ont animée : Emile Badré décédé en 1920 et quelques années après lui, son neveu René qui se donna pendant plus de vingt ans au service de la musique. Et André Cunin de conclure : Que tous ceux qui ont apporté leur contribution, modestement et obscurément, en soient honorés et remerciés. La société s’est déplacée pour le concert de la fête à Monthermé en 1948.

 

Fête à Navaux en 1948 devant le café repris en 1946 par M. Mellakh et son épouse Marie-Madeleine Bertholet. Au 1er plan : Eloi (l’un des deux yougoslaves), Marceau Viart, Albert Thomassin, Vital Mahy, Marcel Bozier, Marcel Lejeune (chef  de musique), Pierre Aubry, Roland Dalcette, Franz (Polonais), Henry Lejeune et Jean Lejeune. Au second plan : Pierre Laurent, André Parizel, Germain Murguet, Arthur Sauvage, Roger Sauvage, Pol Hatrival, René Pilard, Henry Brasseur et Claude Legrand. Enfant : Gérard Sauvage. Cliché Robert Deloche (Monthermé)

 

Après avoir défilé depuis l’entrée de Navaux, les musiciens exécutent plusieurs morceaux sous la direction de Marcel Lejeune. A l’arrière plan, le chariot garni de branchages est prêt pour le bal du soir.  Ph. famille Lejeune

 

 

 

Composition du Comité :

Président : André Noizet Directeur, Marcel Lejeune. Trésorier : Pol Hatrival. Membres : René Pilard, Pierre Laurent, Marcel Bozier, Arthur Sauvage, Roger Sauvage

 Les dommages de guerre :

  18 juillet 1946 : Un courrier de la Fédération Musicale des Ardennes adressé à René Badré, secrétaire de l’Harmonie de Thilay, demande la liste du matériel disparu et cela avant le 31 juillet. Les prix 1939 serviront de référence, mais les délais ne sont pas garantis malgré les nombreuses démarches effectuées.

3 décembre 1953 : envoi d’un état descriptif des instruments.

26 février 1960 : l’Harmonie reçoit trois titres nominatifs de 350 NF remboursables pour l’un à 3 ans et pour l’autre à 6 ans.

 

 

4 septembre 1955 : Ci-contre, le courrier reçu du Ministère du Logement et de la Reconstruction.

 

 

 

 

 

 

13 novembre 1958 : Versement par le Crédit National de 37 033 francs pour faciliter la réparation des dommages causés par la guerre.

Des jeunes endimanchés, voire porteurs de jouettes donc le jour de la fête, immortalisés sur la pellicule vers 1925 avec les musiciens ayant accompagné leur passage dans les rues du village.

 

Bals, aubades et fêtes

 Témoignages de Nicole et Claude Paris (suite)

Dans ce même livret, (Soleil d’Automne) est évoquée la fête locale de 1928, copie conforme des fêtes locales  d'avant 1914, au temps de Emile Badré.  Fête qui se déroulait à l'époque en octobre. Une photo datant obligatoirement de cette époque montre une formation musicale réduite avec au premier plan les deux frères Badré, Emile , non pas dirigeant mais musicien  (cornet ou bugle) et Gustave (clarinette) accompagnés de quelques cuivres et des percussions traditionnelles. Evidemment derrière, la jeunesse au grand complet, parfois déguisée.

Les conscrits et les musiciens avant 1940

 

Et Annette Varoqueaux, la Présidente, de conter : Dès le samedi soir, la  jeunesse réunie organisait les aubades de la fête. Musique en tête, garçons et filles quêtaient de maison en maison, se présentaient en disant : Acceptez-vous les honneurs de la fête ? En cas de réponse affirmative-le plus souvent-on versait dans l'escarcelle de la jeunesse une pièce de monnaie et l'on recevait une jouette (insigne fait d'un petit ruban muni d'une épingle) qu'on arborait fièrement le lendemain, et on avait droit à une aubade musicale.

Un vaste jeu concernant toute la population et les musiciens permettait de racheter de la musique et de la revendre, afin de poursuivre ladite fête.

Fête à Monthermé

Une photographie prise sur la place de Laval-Dieu en septembre 1948 lors d’un concert donné pour la fête à Monthermé nous prouve que les musiciens de Thilay acceptaient l’invitation des villages voisins.

 

 

 

 

 

 

 

Fête à Tournavaux

La photo ci-après a été  prise à la veille de la guerre 39-45, le 7 août 1938, devant un café lors de la fête à Tournavaux.

Fête à Tournavaux : 7 août 1938

Sur cette photo dite du trentenaire, prise la veille de la guerre devant un café, au centre du groupe, la bannière nous parle. Debout à gauche : René Badré (chef), André Camus, André Pilard, René Pilard, Marcel Lejeune, Marcel Bozier, Joseph Zucchi (porte-drapeau), Alfred Pilard, René Mahy, Nestor Pierlot, André Mahy, André Cunin, Gaston Viart, Henri Viart, Marceau Viart et Albert Thomassin. Accroupis : Guy Schérin, Maurice Guillet, Arthur Sauvage (Navaux), Roger Sauvage, Arthur Sauvage (Thilay) et Pierre Laurent.

Témoignages d’André Cunin

La fête à Thilay donnait lieu aux aubades conduites par quelques musiciens disponibles l’après-midi du samedi à Thilay, Naux et Navaux. L’harmonie assurait le concert du dimanche après-midi sur la place, après le tour du village. Quelques musiciens animaient les différents bals. Une coutume réservait aux garçons ayant loué la première danse l’exclusivité de celle-ci (avec la cavalière de leur choix), le dimanche à midi et le soir, les lundi et mardi soir, ainsi que la danse clôturant le bal de nuit du mardi (pour deux couples). J’ai retrouvé un petit carnet portant les noms et l’indication de la somme payée pour bénéficier de ce privilège en 1947.

Précisons que Naux, Navaux et Nohan avaient aussi leur fête.

Halte à Blossette

Le mardi après-midi lors de la fête, la jeunesse faisait la tournée du village, musique en tête. Des hommes mariés survenaient et prenaient la musique, c'est-à-dire qu’ils s’emparaient des musiciens et des jeunes filles et allaient d’auberge en auberge. Pendant ce temps, les garçons ainsi dépouillés emmenaient les jeunes femmes mariées et partaient à la recherche des musiciens.

Accueil des conscrits

 

 

 

Fête au tir

Au cours des année 30, la fête du Tir donnait lieu à un joyeux rassemblement sur la platelle. Les saucisses grillées sur place permettaient de se restaurer. On ne redescendait au village qu’après le bal improvisé sur la platelle en fin de journée.

Les événements douloureux voyaient les hommes rassemblés pour accompagner l’un des leurs en jouant la Marche funèbre de Chopin.

Sainte Cécile était également célébrée et fournissait l’occasion de remettre aux Anciens la distinction dont ils avaient pu faire l’objet. J’ai retrouvé l’allocution prononcée par le chef René Badré en 1937, lors des obsèques du plus ancien des leurs qui, cette année-là, aurait dû recevoir, à la Sainte Cécile, la médaille gouvernementale décernée pour trente années de présence au sein du groupe. Il adhérait donc depuis la formation ! (André Cunin )

 

Les sociétés de musique des villages du canton participaient à la Sainte Cécile à Bogny-sur-Meuse où un défilé était organisé dans les rues du village et un repas était pris en commun.

1959 : restaurant Bourgeois à Monthermé, le chef de musique de Levrézy était alors Gaston Grosdidier.

1960 : salle de répétitions à Château-Regnault.

Jour de l’an

Emile Badré et Marcel Lejeune, place Bayard à Bogny-sur-Meuse.

Mais il faut évoquer entre autres le premier jour de l’année. Dans la matinée, tous les membres de la société se rassemblaient devant la maison du chef pour l’honorer d’une aubade avant qu’il ne prenne la tête du défilé dans les rues du village pour l’aubade au Maire, selon un rituel bien rôdé. Une ambiance guillerette régnait au village, marquant cette journée si particulière où chacun recevait enfants, parents, amis ou voisins pour les souhaits de l’An neuf, arrosés comme il se doit d’une liqueur accompagnée de biscuits ou gaufrettes maison. La convivialité chaleureuse rapproche la communauté pour cette journée vécue de façon exceptionnelle et sans doute … inoubliable!

Commémorations patriotiques (11 novembre, 14 juillet), deuils, manifestations festives, participations occasionnelles à des célébrations religieuses exceptionnelles à titre individuel ou privé (sans la bannière), dans le respect des consciences et des convictions, participations aux Congrès départementaux, examens organisés par la Fédération, fournissaient à l’Harmonie l’occasion de manifester sa solidarité tout au long de l’année.

Témoignages

Simon Cocu

Il y avait plusieurs sociétés de musique. Comme il n'y a jamais eu de kiosque à Neufmanil, les musiciens jouaient sur la place. Ils assuraient les aubades de la fête. À la Sainte-Cécile, ils allaient chez le maire, je n'ai pas connu de fanfares à l'église, comme cela se fait maintenant.

Mon grand-oncle me racontait qu'il avait été président de la musique de Neufmanil. Comme c'était un farceur de première, lui, il racontait toujours qu'ils avaient fait une sortie à Thilay, toute la musique, et, comme ils jouaient par cœur, il avait écrit sur les cartons toutes sortes d'insanités contre les gens de Thilay. Parce qu'il savait que les gens étaient curieux autour des musiciens, qu'ils venaient voir un peu les cartons, les partitions... Cela s'est terminé dans la rigolade.

 Henry Bonnefoy, dans son livre Thilay d’antan

 La Place de l'Eglise est le centre géographique du village, s'y sont déroulés tant de réjouissances et tant de malheurs ! Le Café de la Place est tout en longueur, une salle de réunion prolongeant le débit de boissons. L'harmonie municipale y entretenait chaque samedi son savoir-faire. Nous aimions assister, sagement assis sur un banc, à ce que l'on appelait la répète. Le Chef était René Badré, le doyen étant le Nestor attaché à sa grosse caisse. Lors des sorties, la bannière dorée était portée haut par Joseph Zucchi. De nombreux jeunes étaient formés, encadrés par des anciens bienveillants.

En 1930, Maurice Bonnac battait le tambour à la Lyre de la Semoy. Ses frères Louis et René tournaient la viole au café Noizet lors du bal le dimanche après-midi.

 André Cunin, né en 1923 à Thilay

Pour l’apprenti comme pour le maître, c’est un engagement à pratiquer quotidiennement dans la durée pour s’améliorer jusqu’à la maîtrise totale. Les gamins préféraient parfois s’affranchir de cette contrainte journalière. Je cite l’un d’eux : un soir, en rentrant de l’école, pressé d’ aller jouer avec mes camarades, je me dépêche de sortir la flûte, de jouer l’exercice et je m’élance dans la rue pour me trouver … face au chef René Badré.

- C’est ti qui vins d’jouer ça ?

- Oui.

- Eh bin tu peux aller r’comachi… Tu f’rais attation à c’qu’on t’ai dit !

 Je ne me le suis pas fait dire deux fois. J’ai fait demi-tour et j’ai repris le travail en m’appliquant à respecter tous les conseils donnés. Le garnement était bien conscient d’avoir saboté l’exercice et manquer ainsi au contrat implicite de son engagement dans l’apprentissage. Le chef était-il passé tout à fait par hasard ? La petite flûte s’entend de loin… et les deux maisons n’étaient pas si éloignées (rue du Moulin, rue de la Motte) !

 Françoise Vanderkeelen, née en 1938

Pendant la guerre 1940, j’habitais avec mes parents une maison qu’ils louaient rue de la Motte (remplacée depuis par les établissements Pair).

Nous disposions d’une pièce à vivre en bas et d’une chambre à l’étage. Les cours d’apprentissage individuel d’un instrument dispensés par papa se faisaient chez nous, du moins l’hiver (je pense qu’il n’y avait pas de local chauffé). J’ai dû être traumatisée par les sons discordants sortant du bugle (comme je le serai plus tard quand j’essaierai vainement de faire chanter un violon). C’est sur le petit violon de Cécile Badré que durant quelques semaines lors des vacances scolaires, ma cousine Cécile tentait de me familiariser avec la pratique instrumentale. Six semaines par an, ce n’était pas suffisant et je me suis vite lassée. Je ne serai pas musicienne ! Papa n’a jamais exprimé sa déception qui, pourtant, devait être profonde.

 Jean Lejeune, né en 1934, retraité à Elven dans le Morbihan

Mon père Marcel est né en 1902 à Orchimont en Belgique. Soldat au Palais du Roi de Bruxelles, il devint premier clairon. Il vint ensuite en France avec sa famille pour y travailler et il continua à pratiquer la musique malgré la présence de neuf enfants.

La Lyre de la Semoy a connu ses années de gloire et de bonheur. Ses nombreux membres honoraires et tous ceux qui aimaient la musique, sans être musiciens et qui ne manquaient pas un concert sur la place publique, aux fêtes locales  et les bals qui suivent tard dans la nuit.

Les aubades, la veille des fêtes à Thilay, Navaux, Naux avec quelques musiciens et la jeunesse enrubannée, permettaient à la jeunesse de recevoir un peu d’argent pour payer les festivités. Je me souviens que mes grandes sœurs et mon grand frère offraient la galette à la rhubarbe et sans doute un café.

Au jour de l’an, il était de tradition de présenter ses vœux chez le chef de musique. Air de musique et vin chaud étaient de rigueur. Mon père offrait un paquet de tabac à celui qui en voulait, tabac finement coupé au rasoir qu’il avait confectionné lui-même.

Quand l’harmonie était allée en déplacement à Deville, nous étions sans doute invités par Monsieur le maire Pierlot, alors, nous avons joué quelques morceaux au terrain de foot puis défilé en ville avant un vin d’honneur à la mairie. Le transport était assuré par Joseph Zucchi et son GMC non bâché.

A la fête à Thilay, un concert avait lieu vers 15 h. Julien Dupuis, époux de Maria, frappait la grosse caisse avec entrain. Chaque musicien portait une musette qui contenait les partitions. Pour les bals du soir, je me souviens de Vital Mahy à la basse et Roger Sauvage à la clarinette.

 Michel Lejeune, né en 1943

Etant moi aussi le fils de Marcel, je ne pouvais qu’apprendre la musique. Né en 1943 dans la maison familiale, rue des Paquis, j’ai appris le solfège vers l’âge de 13 ans. En hiver, pour répéter dans la cuisine place des Paquis, nous allumions une flambée. J’avais pour amis Daniel Maillot, fils des gérants des Comptoirs Français en face du café-tabac. Daniel jouait du saxophone. Parmi mes copains de solfège figuraient aussi Antoine et Noël Laurent ainsi qu’Yvon Sauvage. Je n’ai jamais participé ni aux défilés, ni aux concerts. Par contre, j’ai pu découvrir Anvers et le Luxembourg avec les harmonies des Hautes-Rivières et de Monthermé dans lesquelles mon père jouait. Je me souviens qu’un musicien de Monthermé venait chercher mon père en Dauphine pour l’emmener aux répétitions. Retraité près de Reims, j’ai quitté mon village pour raisons professionnelles, mais je suis Thilaysien à vie et je conserve précieusement le cornet à pistons de mes jeunes années.