Notes de Jeanne Potet pendant la guerre 14/18

Neuf millions de morts et 800 000 invalides, 300 000 disparus, toutes régions confondues, des régions entières à reconstruire… le lourd bilan de celle qu'on avait appelée la Der des Ders résonne encore, même après la disparition de tous ses combattants.

Les premières colonnes allemandes pénètrent dans les Ardennes à partir du 24 août 1914 et neutralisent les ouvrages de Charlemont et des Ayvelles. Pour nos villages, c'est le début de 52 longs mois d'occupation, de privations et de brimades.

De jour en jour, certains habitants de nos vallées ont tenu un cahier sur lequel ils ont consigné les contraintes endurées et les faits marquants. C'est le cas de Mme Jeanne Potet, institutrice. Voici le contenu de son cahier.

 

 Notes de Jeanne Potet

Jeanne Potet-Léger naquit en 1887 à Château-Regnault. Elle épousa  Fernand Potet, né en 1885 à Remilly-les-Pothées. Tous deux furent enseignants dans les écoles primaires de Nohan, puis de Thilay.

Pendant le premier conflit mondial, Fernand participa à la bataille de Salonique. Jeanne, restée en pays de Semoy, consigna sur un cahier d’écolier la vie des villageois placé sous le joug de l’envahisseur pendant l’occupation, principalement pendant l'année 1916.

Ses notes ont été transcrites sans modifications ni fioritures, même si elles ne ménagent parfois ni le comportement de l’occupant, ni celui de certains occupés.

Après avoir terminé leur carrière professionnelle à Thilay, Jeanne et Fernand Potet, grands-parents de Guy et Jean-Claude Avril, prirent leur retraite en 1937 rue de la Semoy à Nohan.

29 juillet 1916 :

Avis : Par ordre de l'autorité allemande, tous les faucheurs doivent se rendre demain matin à la Dauphiné pour terminer la fenaison ; il en est de même pour toutes les faneuses. Un appel sera fait sur place par le chef de culture de Thilay. Les hommes qui rentrent le foin dans les magasins resteront aux voitures.

1er août 1916 :

Avis : Le maire de Thilay informe la population que la moisson doit commencer de suite pour les parties mûres. Chaque propriétaire coupera sa récolte et la laissera sur place. La rentrée sera faite par les soins de l'autorité municipale. Tout détournement sera sévèrement puni. Des perquisitions seront faites par l'autorité allemande.

 2 août 1916 : 

Avis : L'autorité allemande informe la population que le vétérinaire passera une revue sanitaire des vaches, bœufs, veaux sur la place de chaque village. Il commencera à Thilay le jeudi 3 août à midi. Les animaux doivent être conduits sur la place en temps voulu.

Un soldat retourné en permission affirme que la misère est épouvantable ; un autre cherche des provisions pour remporter et malgré cela, la guerre dure ; ils aiment mieux mourir de faim que de s'avouer vaincus. Trop forts pour reculer. Trop faibles pour avancer. Trop forts pour capituler. Telle est leur devise. Attendons la fin...

 3 août 1916 :

Les propriétaires de bestiaux ont peur. Revue des animaux aujourd'hui. Les ouvriers de Phades sont sans entrain. Ils touchaient du pain des allemands, il est supprimé. Encore de bonnes nouvelles, les allemands battus partout en France, en Autriche. On parle d'une conférence à La Haye, où l'Amérique offre de l'argent à la France pour continuer la guerre. Les Autrichiens se rendent en masse. L'espoir est général puisque les prisonniers espèrent venir manger des grives.

 5 août 1916

Avis : Il est strictement défendu de rentrer du seigle et de couper du regain. Toute désobéissance sera sévèrement punie.

Le butier est arrêté au moment où il prenait du seigle dans son champ et convoqué à la Kommandantur pour après-demain.

7 août 1916 :

Avis : Par ordre de l'autorité allemande, il est défendu de jeter au fumier ou à la rivière les vieilles pommes de terre pour s'en débarrasser.L'autorité allemande s'offre à les acheter au prix de 1 à 2,50 frs les 100kg. pour la nourriture des animaux de la ferme.


Butier condamné à 100 marks pour avoir pris dans son champ une poignée de son propre seigle.Le volé payant le voleur !

A Nouzon, un avion a, paraît-il, lancé des journaux français. Depuis, perquisitions à outrance. Il ne faut pas que l'on sache. Rien !

Depuis qu'ils ne donnent plus de pain, les ouvriers ne vont plus travailler. Ils paient avec des bons émis par eux et ils refusent de les recevoir dans leurs magasins. C'est une preuve de leur honnêteté.

La revue des bêtes a été vite faite. Ils doivent prendre quatre vaches à Thilay.

Le certificat approche, mais ils ont refusé un passeport à l'Inspecteur pour Monthermé, nous-mêmes n'en avons peut-être pas pour Monthermé ; le certificat aurait lieu à Thilay.

 10 août 1916 :

Pas de passeport pour le certificat ; à Deville, les garçons en ont un, les filles pas.

On bat son seigle pour les Allemands.

Ils disent que la moitié va au comité américain, mais est-ce vrai ? Ils ont enlevé trois vaches à Thilay. Ils n'aiment pas le nom de Boches, une évacuée est appelée à la Kommandantur pour avoir donné ce nom à un gendarme, prétexte à perquisition dans la maison où elle loge chez une institutrice, Clarisse Rousseaux. Le gendarme retourne les lits. Système allemand… dit la jeune fille. A la Kommandantur et 10 jours de prison !

La pêche est fermée jusqu'à la récolte complète des orties, c'est-à-dire que s'ils restent toujours

là, elle ne rouvrira jamais. Ils commencent la récolte des pompes en cuivre.



Femmes réquisitionnées à Nohan pour le battage :

De gauche à droite : Lucienne Bourgerie, Andrée Parizel Mayeux, Lucile Sprimont, Olga Sprimont, Germaine Gommeaux, Renée Roger, Marie-Thérèse Badré, Jeanne Parizel, Marcel Bourgerie, Léa Briard, Lucienne Drolière, G. Sprimont, Armande Godart, Aimée Parizel, Jucherin, interprète, soldat allemand.

Toute la Kommandantur de Monthermé est venue à Nohan pour vacciner un cochon. Le Kommandant a soulevé lui-même le couvercle d'un poêle pour découvrir une fraude, mais il en est pour ses frais. Toujours de bonnes nouvelles, ils n'avancent plus, mais toujours ils reculent, seulement c'est toujours en avant après Soyécourt, Maurepas et Deniécourt dans la Somme.

 12 août 1916 :

Avis : Par ordre des autorités allemandes, la pêche est interdite dans la rivière Semoy. Elle ne sera autorisée que lorsque les orties seront toutes ramassées. Toute contravention sera punie d'une amende de 200 marks ou de 40 jours de prison.

16 août 1916 :

Ordre concernant les objets de ménage et ustensiles en cuivre, étain, nickel.

1– Tous les objets de ménage et ustensiles qui sont composés entièrement ou d'une façon prédominante de cuivre, nickel, étain ou alliages de ces métaux, surtout laiton, bronze, cuivre rouge, argentan, alpaca sont saisis par la présente et leur confiscation aura lieu prochainement.

2– Seront confisqués ou saisis tous les objets mobiliers. Seront frappés également les objets destinés à la vente, ceux qui ne sont plus en usage ou qui se trouvent sous la garde de personnes faisant partie de l'armée allemande. Seront exempts de la saisie et de confiscation : les objets d'église et les armatures de conduites d'eau ou de gaz ainsi que celles de chauffage central, chauffe-bain, les loquets de portes et fenêtres, les appareils d'éclairage fixes et les garnitures des meubles montés.

3– Les personnes ayant sous leur garde des objets saisis sont responsables pour leur conservation et mise en sûreté. Jusqu'à leur confiscation, l'usage régulier est permis. La vente est défendue.

4– Les personnes ayant des objets saisis sous leur garde sont obligées de délivrer ces objets aux jours et lieux fixés publiés par les commandants d'Etape. Les objets fixes ou difficiles à transporter dont la livraison à l'endroit indiqué n'est pas opportune ou même impossible aux propriétaires doivent être déclarés pour être démontés ou transportés.

5– La confiscation d'objets saisis se trouvant dans les maisons, édifices quelconques ou appartements évacués sera réglée par les commandants d'Etape (de place). Il en sera de même si les maisons, édifices quelconques ou appartements sont habités par des personnes faisant partie de l'autorité allemande.

6– A la réception des objets saisis, leur valeur sera payée au propriétaire ou à son fondé de pouvoir en bons de ville aux prix suivants :

Par kilo de cuivre : 1,50 à 2,5 frs, de laiton : 1 à 1,50 frs, bronze, cuivre rouge, argentan : 1,20 à 1,75, nickel pur : 4 à 6, étain : 3,50 à 5,50.

En fixant les poids, il ne sera pas tenu compte des garnitures composées de matières non saisies. Celui qui refusera le paiement en bons de ville recevra un bon de réquisition.

En cas d'absence du propriétaire, le bon de réquisitionnement sera remis au maire.

7– Pour les objets d'usage indispensable, particulièrement pour les chaudrons, lessiveuses, poêles à frire, marmites, chandeliers, baignoires et pompes, peuvent être fournies des pièces de rechange contre paiement. Les paiements peuvent être effectués en bons de ville. Les demandes pour les pièces de rechange doivent être adressées aux Kommandanturs d'Etape.

8– Sera puni de prison jusqu'à 5 ans et d'une amende jusqu'à 10 000 marks ou d'une de ces peines :

- Quiconque n'aura pas, contrairement à l'article 3, mis à part ou soustrait d'une autre manière des objets saisis.

- Quiconque n'aura pas, contrairement à l'article 4, délivré ou déclaré  les objets saisis.

Toute tentative peut être punie. En outre de ces peines, les confiscations des objets auxquels la contravention se réfère peuvent être ordonnées sans différence si ceux-ci appartiennent au coupable ou non.

Fait au quartier Général de l'armée, le 28 juillet 1916.

                                                          Le général commandant l'armée, V. Enem

Avis : tous les conscrits de 17 à 48 ans sont informés qu'ils doivent se rendre à 6 heures du soir, temps allemand, sur la place de la Kommandantur à Thilay pour se faire vacciner

 

Dans tous les villages environnants, les femmes et enfants sont réquisitionnés pour les travaux des champs.

 18 août 1916 : 

Quatre évacués, des collégiens, se sont sauvés ; on est resté plusieurs jours sans en parler, puis on a dit qu'ils étaient repris.

Ils ne sont toujours pas revenus à Thilay. Les autres sont casernés mais ils ne se plaignent pas, ils souhaitent que les camarades passent, mais cela est si difficile. Les Allemands ont fort à faire avec cela, ils ne sont occupés qu'à rattraper les évadés. Hier encore, un Allemand sauvé de Verdun a été repris à Hautes-Rivières. Beaucoup d'Allemands Kaput Verdun. Beaucoup de sauvés racontent. Puis ce furent deux russes de Thilay qui essayaient de s'enfuir, ils furent rattrapés et pour leur ôter l'envie de recommencer, on les roua de coups. L'un d'eux fut relevé à moitié mort, la figure tout en sang. Ce sont deux femmes qui sont en cause de cela. Le lendemain matin, ils étaient devant la porte, gardés par des allemands. On leur avait enlevé les boutons de leur pantalon, on les emmena ensuite à Monthermé où ils furent condamnés aux travaux forcés jusqu'à la fin de la guerre.

 20 août 1916 :

Clarisse est revenue, elle a fait 5 jours de prison. Elle fut quelque peu malmenée par la grande rosse qui voulait lui faire dire qu'elle avait appelé le geôlier, sale bête. Les traitements infligés aux prisonniers sont expéditifs. Une femme ayant eu une crise de nerfs, on la calma en lui lançant deux seaux d'eau froide sur la tête. Pour la sécher, on l'enferma pendant deux jours dans un cachot noir. Voilà comment ils traitent les Françaises ! Et il faut que nous les trouvions bons.

Les Allemands de la Dauphiné vont aux pommes de terre des habitants pour manger. Les Russes en ont pris environ 100 kg dans un champ. Est-ce pour eux, ou est-ce parce qu'eux aussi n'ont pas à manger ?

Quelle affaire avec le seigle ! Les uns le battent, les autres le rentrent, les propriétaires seront forcés de payer ces ouvriers alors qu'eux auraient pu faire le travail. D'autres essaient d'en prendre le plus qu'ils peuvent, leurs voisins sont jaloux, quelques-uns jettent les gerbes par terre pour faire sauter les grains. Ils nous volent, disent les autres, puisque le ravitaillement américain en prend moitié. Enfin, tout le monde est mécontent.

A Thilay, les gendarmes perquisitionnent sans motif apparent. Eux savent ce qu'ils cherchent, probablement.

Toujours, on charrie les sapins ; il n'en reste presque plus.

Tous les jeunes gens et tous les hommes soldats ont dû se faire vacciner. Plusieurs se sont trouvés mal. L'un d'eux s'étant reculé, le major s'est lancé trois fois et l'a piqué profondément puis il lui a dit : Vous m'avez fait plaisir. On sait qu'ils sont heureux de faire souffrir les Français. Aurons-nous notre tour un jour ? Ils doivent y retourner dans dix jours pour une autre vaccination. Que leur inoculent-ils ? Ils disent que c'est contre le typhus, le choléra, la variole ! Tous ces jeunes pensent que bientôt on les lèvera. Les Allemands en ont déjà pris onze à Hautes-Rivières, des tourneurs et des forgerons ; c'est probablement pour cela qu'ils avaient demandé la profession de chacun.

Les betteraves, les navets, les carottes sont saisis. Heureusement qu'ils ne manquent de rien. Que serait-ce s'ils avaient faim, ils nous mangeraient au moins !

Il faut aussi piocher tous les champs récoltés pour semer des navettes, on ne sait pas ce qu'ils veulent dire avec leurs navettes, sont-ce des navets ou des navettes avec les graines desquelles on fait de l'huile ? S'il faut attendre la récolte de juin ou juillet prochain, on pourra bien se passer de pommes de terre, à moins qu'ils ne coupent cela en vert comme fourrage.

Avis : par ordre de l'autorité allemande, tous les hommes valides doivent de suite piocher les terres récoltées pour semer des navets. Se munir de graines au magasin de ravitaillement de Nohan.Il est rappelé à la population que les rigoles et les rues doivent être balayées tous les jours.

21 août 1916 :

Avis : Informer ceux qui ont des chevaux qu'ils doivent les présenter demain mardi 11 heures 1/2 temps allemand sur la place de l'Eglise à Thilay.

Par ordre des autorités allemandes, tous les hommes de 17 à 48 ans doivent se rendre sur la place de la Kommandatur à Thilay le mardi 22 août à 7 heures du soir temps allemand pour la vaccination.

Prévenir la Dauphiné sans faute. Ranvé Léon, Villeval, Auguste et Jénius Parizel, Paul Daune, Aimé Poncin Louis, Dominé Julien et Parizel Charles qui ne se sont pas présentés la première fois.

 

 

Lors d'une revue rue des Paquis à Thilay. Ph. Dominique Cher

22 août 1916 :

Avis : Par ordre des autorités allemandes, la récolte des avoines doit commencer de suite pour les parties mûres.Les terres récoltées doivent être ensemencées de suite en navets. Les propriétaires qui ne feront pas ce travail seront punis.

24 août 1916

Au moment où l'on s'y attendait le moins, voilà que l'on parle d'émigrer. Beaucoup vont se faire inscrire, quoique ce train paraisse louche. On sent que cela n'est pas franc. Pourquoi, nul ne peut le dire, mais tout le monde pense de même. Je me fais inscrire également. Partir, aller n'importe où mais ne plus voir ces Allemands, ne plus trembler, ne plus se demander chaque matin :

Serai-je encore là, ce soir ? Ne va-t-on pas me prendre pour m'enfermer dans la prison, pour une ou l'autre raison car, comme dit le gendarme de Thilay : il faut que tout le monde y aille. Je n'ai qu'une peur, c'est qu'on ne m'accepte pas comme institutrice, mais il faut attendre car le train n'est pas sûr. Vous ne partirez pas, il n'y en aura pas, voilà ce que tout le monde dit, qu'en sait-on ? Ce que je souhaite maintenant, c'est d'avoir des nouvelles avant de partir. Quelle appréhension en arrivant en France, en attendant de savoir, mais tout n'est pas préférable à ce doute qui vous tue, à cette attente de nouvelles chaque mois, à cette désillusion si souvent renouvelée.

 

 

Soigneusement encadrée, cette photo du 106ème de ligne a été retrouvée par Philippe Colin dans la maison de Marguerite Hénon à Naux. A noter que l'académicien Maurice Genevoix, grièvement blessé aux Eparges, a combattu lui aussi dans ce régiment basé à Châlons-en-Champagne.

 

28 août 1916

 

Avis : Par ordre de l'autorité allemande, tous les hommes de 17 à 48 ans doivent se rendre à Thilay pour la vaccination demain à 7 heures, heure allemande.

 

 

Le 10, un aéroplane survola Charleville, il était éclairé de trois couleurs : bleu, blanc, rouge. A 300 mètres, les Allemands tirèrent après, très longtemps, on pensa que c'était un aéro suspendu à un autre bien plus élevé et qui nargua les camps ennemis.

Depuis hier, Nohan est commune. L'adjoint spécial a été élu à la dernière réunion à Monthermé comme maire.

 30 août 1916 :

Encore vaccination des hommes.Les évacués de Thilay qui s'étaient évadés ont été repris à Dinant ; ils furent malheureux, les Belges avaient peur et ne donnaient même pas un morceau de pain. Ils furent ramenés à Givet où ils furent bien traités puis à Monthermé où on les mit au cachot, puis à Thilay, il leur est défendu de sortir de la caserne. La Roumanie est en guerre contre l'Autriche. Roumanie Kaput avant même d'entrer en guerre, il n'y en a plus.

Lés émigrés n'auraient pas le droit d'emporter plus de 2 Frs ? Et pas de valeur. Dans ces conditions, le train serait impossible mais il n'y a encore rien d'officiel, attendons toujours, rien ne décourage, à n'importe quelle condition, je pars.

31 août 1916 :

 

Avis : L'Officier commandant la place de Thilay rappelle que tout le monde doit travailler. Toute personne prise en état d'oisiveté sera dirigée sur la Kommandantur à Monthermé.

Avis : Par ordre de l'autorité allemande, la récolte des avoines doit être faite pour le 1er septembre. Passé ce délai, elle sera faite aux frais du propriétaire. Le nombre des verges ensemencées doit être déclaré à la mairie. Les personnes qui n'ont pas déclaré le nombre exact de verges ensemencées en seigle et en blé ne recevront aucune indemnité. Le regain est à disposition des propriétaires.

Prise encore à Hautes-Rivières de 14 hommes, ils s'étaient sauvés mais ils sont repris. Les évacués partent aussi, ceux de Nohan restent, ils sont tristes, mais où vont-ils ? Sûrement, ils ne repartent pas chez eux, alors nulle part, ils ne seront mieux qu'ici.

 

7 septembre 1916 :

Les évacués des Hautes-Rivières ne sont pas allés loin, ils sont à Monthermé, occupés à écorcer des sapins, dur métier pour les femmes.

Beaucoup de soldats repartent, ils lèvent ici 60%, il en reste 4 sur 10 dans les environs. "Guerre bientôt finie", disent-ils en passant. "Pas encore pour vous !" leur répond-on. Ils ne chantent plus Gloria comme l'an dernier mais ils passent la dernière nuit à boire. Ils reculent dans la Somme, ils l'avouent mais si peu ! Cela est visible à la loupe sur la carte. En Russie par contre, ils avancent, c'est plus loin et personne ne peut les démentir, mais cela est étrange. Dans beaucoup de communiqués, ils occupent des positions préparées à l'avance. Les Russes sont bien aimables de les leur préparer ainsi. Enfin, attendons ! Mais que cela est donc long !

Le regain est aux propriétaires, mais ils doivent déclarer la quantité. Comme ils n'ont pas encore payé les faucheurs et les faneurs, ils n'auraient pas trouvé d'ouvriers. Mais à mon avis, si les propriétaires veulent en profiter, qu'ils le fassent manger tout de suite. Ils viennent d'enlever deux vaches à Nohan et trois à Thilay. Mais il est probable qu'avant les nôtres, ils ont pris les leurs car le chef de culture qui est à Thilay et qui a Gros jardin en Allemagne avait 15 vaches et je crois 12 chevaux, il lui reste une vache et quatre chevaux. Le commandant de Thilay, pas commode celui-là non plus, il a des accès pendant lesquels il faut le tenir et il trouve que par ici, nous ne sommes pas patriotes car on ne veut pas leur donner notre cuivre. En Allemagne, plus de cuivre, tout donné. Si c'étaient des Français qui le demandaient, nous le leur donnerions bien volontiers, mais fournir aux Allemands des balles pour tuer les nôtres, qu'ils n'y comptent pas. Quoique certaines personnes le feraient bien, celles par exemple qui disent qu'elles n'ont pas dit ne pas vouloir être allemandes.

Le 150ème de ligne à Saint Mihiel (Meuse). Debout à gauche : Emile Bozier, mort en 1915 dans la tranchée de Calonne. Ph. Raymonde Sauvage

Les malheureux prisonniers russes doivent partir. Beaucoup d'allemands qui les gardaient sont retournés.

Pénasse, le voleur, qui était allé en permission, est revenu, il est triste, il n'a peut-être pas pu boire de café là-bas, s'il n'en avait pas emporté, qu'il avait volé, il a dû se brosser !

 

8 septembre 1916 :

Les Russes sont repartis pour l'Allemagne, croit-on. Adieu, nous reviendrons après la guerre ont-ils dit.Encore 14 jeunes pris à Hautes-Rivières. Les Allemands sont forcés d'aller les chercher. Tous les hommes des environs se préparent.

11 septembre 1916 :

Encore 22 hommes levés à Monthermé. Parmi ceux de Hautes-Rivières partis, il y a quelque temps, trois sont déjà blessés dont un assez grièvement.

On ne parle pas d'émigrer, sauf l'administration qui défend aux instituteurs d'émigrer. Celles qui passeront outre seront révoquées. Qu'elle nous donne nos mandats et du repos. Je dirai comme les Allemands : égaâl. Après la guerre, s'il y a un après, on retrouvera bien d'autres places.

En attendant, les Allemands prennent les pommes, ceux à qui appartiennent les pommiers n'ont droit qu'aux tombées et aux pourries, il n'est pas défendu de les faire tomber et puis en ce moment, il fait beaucoup de vent...

Il faut aussi saler les tiges de pommes de terre, c'est peut-être avec cela qu'ils font la choucroute.

On croit qu'ils ont eu une défaite à Verdun, les Français auraient pris pas mal de matériel mais eux n'en parlent pas.

 15 septembre 1916

Avis  : Par ordre de l'autorité militaire allemande, les personnes possédant des pommiers, des poiriers, des pêchers doivent en faire la déclaration à la mairie jusqu'à demain à midi.

Ce matin, réquisition d'échelles et de paniers. Cueillette des pommes pas mûres par les évacués gardés par deux soldats. Une femme se démène, les traite de voleurs, ils tirent la baïonnette, la frappent à coup de bâton. Quel exploit ! Aussitôt, ils font annoncer que ceux qui cueilleront une pomme seront punis. Cela n'empêche pas les gens de secouer les branches, en peu de temps, la moitié des fruits est rentrée.

Encore levée de douze jeunes gens à Hautes-Rivières, trois à Nohan : Gaston et René Leheutre, Sprimont. 42 à Monthermé. René Leheutre ne se rend pas, il est malade, un autre part à sa place, il n'est pas content. Un de Navaux ne se rend pas non plus, un autre désigné se sauve aussi, un 3ème est nommé de Thilay, il part. Le maire qui n'y peut rien doit comparaître devant le Conseil de Guerre. Tous ces jeunes gens partent sur Sedan. Les Allemands sont méchants en ce moment, ils ne veulent rien entendre.

 

A gauche, Zilda Bozier et ses enfants Hélène et Henry, évacués à Lyon. A noter les pancartes numérotées au cou.       Ph. Raymonde Sauvage

20 septembre 1916 :

Toujours des vols de fruits.  Au village des Hautes-Rivières, une femme qui ne veut pas se laisser voler, qui dit que les pommes sont à elle, est condamnée à 80 jours de prison ou 400 marks. Le maire qui n'est pas intervenu assez vite et qui n'empêche pas les jeunes gens de se sauver est condamné à 10.000 marks. En ont-ils besoin de ces marks, toujours des marks ?

 

A Thilay, découverte de trois vélos. Le propriétaire est condamné à sept semaines de prison. Plus on en a , plus on gagne, pour un on a quatre semaines, pour trois on en a sept, ils font une remise...

Des télégraphes arrivent de temps en temps. Pourquoi les autres en reçoivent-ils et moi pas ? Je commence par ne plus rien espérer. Si seulement on émigrait mais on n'en parle plus et personne n'y croit, on nous occupe pendant les batailles de la Somme, pense-t-on.

 

 

Jean Baptiste Vivent Dominé, de Nohan, avec ses camarades de combat au Moulin de Laffaux, près du Chemin des Dames (Aisne) Ph. Martine Husak

 

 

Avis : Toute personne possédant dans le rayon de l'Etape de la 3ème armée, des animaux atteints d'une maladie contagieuse ou soupçonnée telle devra tenir à l'écart les animaux malades ou soupçonnés tels des endroits présentant un danger de contagion pour les autres animaux.

On devra immédiatement signaler les bêtes malades ou soupçonnées au vétérinaire compétent ou au commandant de place, ceux-ci en feront le rapport à l'Inspecteur de l'Etape, section 6 (Vétérinaire de l'Etape).

Les maladies contagieuses que l'on sera tenu de signaler sont les suivantes : peste bovine, charbon, charbon symptomatique, rage, morve, pneumonie infectieuse et fièvre typhoïde des chevaux, fièvre aphteuse, péripneumonie contagieuse des bovidés, clavelée des moutons, dourine des chevaux, gale des chevaux et de l'espèce bovine, pneumonie contagieuse des porcs (septicémie), peste des porcs, rouget des porcs, choléra des poules, tuberculose des bovidés à indices visibles.

Les contrevenants au présent ordre seront punis d'un emprisonnement jusque deux ans ou d'une amende jusque 3.000 marks.

EHO du 29-16 Signé : Graf von Vestarp

Genlt u Etappen Inspeckteur

 21 septembre 1916 :

Avis : L'autorité militaire allemande informe les personnes qui ont demandé pour émigrer en France qu'il leur est défendu d'emporter plus de 28 frs en argent ou en billets et 2 frs 20 en monnaie de billon. Toute personne qui désire emporter des valeurs quelconques doit adresser une demande écrite à la Kommandantur de Monthermé en donnant le détail des dites valeurs. Les valeurs non autorisées pourront être saisies.

22 septembre 1916 :

 

Encore enlèvement de 21 hommes à Hautes-Rivières. Quatre se sont sauvés, deux refusent de se lever. Comme punition, les hommes des Hautes-Rivières sont forcés de venir chaque soir répondre à l'appel. Les femmes et les jeunes filles se préparent, elles croient qu’elles aussi vont être levées pour tarauder ou peler des pommes.

 

Les premiers hommes levés sont à Monthermé, ils travaillent à la forge, d'autres réparent le pont de service.

 

On voit percer la malice, il n'a jamais été question d'émigrer. Les Allemands veulent savoir quelles sont les valeurs qui restent dans les pays envahis, mais on commence à s'habituer à la malice, et personne n'ira déclarer les siennes, perdues pour perdues, ils ne les auront pas, on partira sans, du reste, il n'y aura pas de train, cette longue préparation était pour la déclaration de titres !

 

 

26 septembre 1916 :

 

La cueillette des pommes continue à Haulmé, Thilay, Navaux, elle semble abandonnée momentanément à Nohan.

 

Les bonnes nouvelles circulent toujours mais elles sont accueillies de plus enplus froidement. 42 000 prisonniers dans la Somme, mais quelle avance pour nous ! S'il faut les repousser ainsi  pied à pied, nous serons encore là dans 10 ans. Alors que nous importe tout cela.

 27 septembre 1916 :

Avis : l'autorité allemande informe la population que l'inspecteur sanitaire passera dans le village demain à 8 heures du matin. Les rigoles et les rues devront être nettoyées. Chaque propriétaire est responsable de la rue devant ses propriétés.

Les propriétaires de ruchers doivent déclarer le nombre de ruches qu'ils possèdent jusque demain à midi.

 28 septembre 1916

Rien de neuf. Tout le monde se hâte de rentrer ses navets, carottes, betteraves car tout le monde est saisi. Tous les jours, nouvelles levées d'hommes tantôt vraies, tantôt inventées. Encore changement de poste à Hautes-Rivières, La Dauphiné. L'an dernier, il en revenait 180 à Hautes-Rivières, maintenant 12 ou 15. Ils ont tant de réserves. Ils font courir le bruit que l'on émigre à la fin de la semaine. La tenderie aux valeurs ne prend guère, un peu d'excitants ne nuit pas. Deux camps se forment ceux pour et ceux contre. Pour : ils sont peu nombreux et encore ils ne sont pas bien convaincus. Contre : il y a presque tout le monde. Les valeurs déclarées, dit-on, sont déposées à la Caisse des Dépôts et Consignations. Tant pis s'il y a des valeurs aux porteurs.

1er octobre 1916 :

Avis : Par ordre de la Kommandantur de Monthermé, il est défendu de vendre des pommes de terre dans le rayon de l'Etape. La vente de commune à commune se fera par l'intermédiaire du maire. Toute contravention sera punie d'une amende de 1.000 marks et de trois mois de prison. Les personnes ayant des pommes de terre à vendre peuvent les annoncer à la commune qui paiera 20 frs les 100 kgs, prix fixé par la Kommandantur.

 3 octobre 1916

 

Avis bordé des couleurs allemandes :

Quiconque endommagera le télégraphe ou le téléphone sera fusillé.

Quiconque déchirera cette affiche sera très sévèrement puni.

Si le coupable n'est pas retrouvé, des peines très sévères seront prononcées contre les communes où le dommage aura été causé ou bien où l'affiche aura été déchirée.

 4 octobre 1916 :

A Hautes-Rivières, le commandant hurlait sur la place, beaucoup de jeunes gens refusent de se rendre, d'autres sont évadés de Bazeilles. A Thilay, perquisitions journalières car il y a aussi des évadés (ils sont tellement heureux), patrouilles jour et nuit dans les bois, les gendarmes sont infatigables et impitoyables. Si vous êtes rencontrés sans carte d'identité au coin de votre maison : 10 marks, toujours des marks.

 

Mort pour la France : Emile Bozier, mort en 1915 dans la tranchée de Calonne. Ph. Raymonde Sauvage

 6 octobre 1916 :

Avis : L'autorité allemande informe la population qu'un bureau de change sera ouvert à la Kommandantur de Thilay demain jeudi de 10 heures du matin à 5 heures 1/2 du soir. Pour 100 frs en or, il sera donné en monnaie allemande 117 frs 50 ou 122 frs 50 en bons de commune.

 

Pour 100 frs en monnaie d'argent, il sera donné en monnaie allemande, 112 frs,50 ou 117 frs en bons de commune.

Pour 100 frs en monnaie allemande, il sera donné 104 frs en bons de commune.

Consulter l'affiche en mairie.

 8 octobre 1916 :

La cueillette des pommes reprend, ce sont les évacués de Thilay, les collégiens, les gens du pays les insultent s'ils n'en laissent pas sur les arbres. L'Allemand qui les surveille leur donne du bâton s'ils en laissent ou s'ils ne vont pas assez vite. A Nohan, cela ne va pas mal, le chef de culture n'est pas mal disposé, les propriétaires peuvent en avoir quelques-unes. Malheur, la guerre gross malheur, en Allemagne, plus de pommes non plus, pommes de terre au tas, réquisition comme ici. Chez eux bon, ils ont voulu la guerre mais nous pas, pourquoi ne s'en vont-ils pas ?

Changement de poste à la Dauphiné, ils ne se reposent pas longtemps. Ceux qui sont levés depuis le mois de septembre, ils ne savent marcher, ce sont leurs troupes fraîches.

 

Maurice Aubry (sur le cheval) à Gros-Fays (Belgique) et son frère Ruffin. Ph. Nelly Hyat

9 octobre 1916 :

Pénasse enfin parti, quel débarras pour la commune, mais il en reviendra un pareil, il faut qu'il y en ait un de cette espèce dans chaque pays.

Encore un bureau de change, tout cela c'est pour leur emprunt, ils donnent 1 fr 30 pour 1 fr 25. A Charleville, dit-on, à tous les coins de rue, il y a des appels à leurs soldats, on leur demande 2 marks. Après les valeurs, les billets. Une femme de Château-Regnault a, dit-on, porté pour 3 000 frs d'or, mais il n'y fera pas bon pour elle après la guerre, elle a déjà été volée je crois car on a dû lui donner un billet payable après la paix.

Un ballonnet est venu tomber au Terne, les gendarmes étaient là pour le recevoir, cela me semble louche ! Beaucoup croient que cela est lancé par les Français, mais cela me semble bizarre de voir que les Allemands sont toujours où ils arrivent, enfin.

Les chevaux ont été marqués au pied. De nouveaux hommes partis, ils trouvaient traînards ceux qui ne travaillaient pas pour eux. Qu'ils se réjouissent !

Les faneurs, faucheurs ont été payés, mais cela a été drôlement fait, ceux qui n'ont guère travaillé ont touché comme les autres. A Charleville, ce sont les femmes allemandes qui remplacent leurs hommes dans les magasins, aux ponts pour donner les tickets.