Notes de Jeanne Potet (suite)

 

Les notes de Jeanne Potet (suite)

12 octobre 1916 :

Julien Hubert qui, soi-disant, avait été acquitté, est condamné à 5 ans de forteresse, ils sont si bons !

Je reçois des nouvelles de Limoges, quelle joie après si longtemps, mais aussi inquiétude pourquoi a-t-il quitté Vannes. Il faudrait plus de détails, on n'est jamais content. Si seulement on émigrait, mais il paraît que c'est officiel, la France n'en veut pas mais on ne le croit pas, la France ne peut pas nous refuser, ce sont les Allemands qui ne veulent pas nous laisser partir.

Armée Hauptquartier le 12 octobre 1916

Décret :

Vu le manque toujours croissant de vêtement pour les civils, je décrète :

1- Si le besoin de la population en vêtements et chaussures ne peut plus être couvert de manière satisfaisante, soit par achats, par livraison du comité hispano-américain de secours, le maire est autorisé à faire des perquisitions dans les domiciles des habitants qui ont quitté la ville à l'effet de rechercher les effets précités et à saisir les pièces utilisables et ceci contre dédommagement payable après la conclusion de la paix.

2– La perquisition sera faite par le maire ou un représentant désigné par celui-ci en présence

de deux habitants de la commune choisis par le conseil municipal. Immédiatement après la

perquisition, un enregistrement devra avoir lieu de manière à faire ressortir exactement chaque objet saisi ainsi que sa valeur approximative ; après avoir dressé les listes de ces objets, celles-ci formeront un dossier qui sera déposé à la mairie.

Il est défendu d'étendre la perquisition au-delà du dessein envisagé à ce sujet.

Der armée Oberfehlshaber

Signé : V. Einem

 18 octobre 1916 :

On raconte encore que Péronne est repris mais c'est faux, personne n'y croit. Il doit assurément se passer quelque chose car sur la Gazette, ils sautent les communiqués anglais du 9 et du 10, ils les remettent après puis ceux du 11 qui ne sont pas les mêmes que les premiers.

Il va arriver des bœufs à Thilay, Hautes-Rivières dit-on. Pour manger le foin, ne serait-ce pas le ravitaillement qui reculerait car il n'y a pas tant de nourriture par ici.


Les évacués et les hommes non conscrits pensent partir après demain, ils espèrent rentrer chez eux, ils sont heureux, mais ils auront encore sûrement une déception, car eux comme nous, vont de déception en déception, nous aussi nous ne pensions pas repasser l'hiver, mais nous voyons bien que si. La guerre n'est pas prêt de finir, il faut se préparer encore pour 2 ou 3 ans. Que l'on est donc lâche de vivre avec cette perspective, car qu'attend-on ? La misère, la souffrance, au bout de ce temps, pas un homme ne reviendra. Haine à l'Allemagne. Maudite soit-elle, ils ne veulent pas que l'on pense ainsi, et pourtant, c'est par elle que nous sommes là, par elle que nous souffrons. Croient-ils donc les Allemands que les Français sont comme eux, que ce qu'ils n'ont pas chez eux, ils vont le chercher chez leur voisin. L'affiche d'aujourd'hui le ferait croire.

 21 octobre 1916 :

Quelle canonnade, jamais encore nous n'avons entendu cela, on est épouvanté, partout au Nord, sur la Somme, en Champagne. A Verdun, le canon tonne jour et nuit et dire que cela ne fait rien, les Allemands ne cèdent pas ou ne veulent rien dire car il doit y avoir tout de même un résultat mais nous ne saurons rien.

Ils réquisitionnent la soie dans les magasins pour faire des bourres, des rubans, les étoffes, tout y passe.

Les femmes évacuées et cinq hommes  sont partis hier, retournent-ils chez eux ? Personne ne peut en répondre, on a si peu confiance. Les autres hommes pensent que leur tour viendra un de ces jours, ils sont plus croyants que nous, ils tiennent beaucoup du parisien !

On fait circuler le bruit qu'il va arriver 300 Prussiens à Hautes-Rivières, autant à Thilay, on prépare les granges pour les recevoir, mais combien de fois l'a-t-on déjà dit. On prépare aussi l'atelier Rousseau pour recevoir des vaches, il en est arrivé 90, elles sont dans des parcs à la Moussière, on leur porte un kilo de foin à chacune par jour.

 23 octobre 1916 :

Passage des vaches et des bœufs pour Hautes-Rivières, quel troupeau ! A Thilay, il en arrive 234, on les remet dans une autre pâture qui le soir est une bouillie, on les trait mais on jette le lait, ce sont au moins des bêtes malades. Une tombe, elle est portée à Monthermé. Dans le pays, quand une bête meurt, vache, cochon, etc, il faut la porter à la Kommandantur. L'autre jour, il est passé une vache morte couchée dans une voiture entourée d'un essaim de mouches. Et l'hygiène ? Arrivée à Monthermé de Flamands, ce sont, dit-on, des volontaires, mais la chose est facile à dire car on ne peut leur causer ; ils viennent couper le bois, les évacués ne vont pas assez vite. Et dire que l'an dernier, on empêchait les gens du pays d'aller au bois, on le conservait pour les Allemands.

 26 octobre 1916 :

Le canon tonne toujours effroyablement.

Remue-ménage chez les évacués qui comptent partir demain. Pauvres gens

Visite des chevaux à Monthermé, on leur tire à chacun quelques gouttes de sang que l'on met dans une bouteille. Est-ce que vraiment leurs bêtes seraient malades ?

J'ai encore reçu une carte de prisonnier, cela vous redonne espoir pour quelques mois, on n'a pas le droit d'être difficile.

Distribution de galettes aux enfants de l'école. Circulaire :

Les maires devront indiquer au chef de magasin où ils prennent le ravitaillement de leur commune, le nombre d'enfants fréquentant les écoles.

Les biscuits qui leur seront délivrés doivent être distribués à ces enfants à raison d'un par jour. La distribution doit être faite dans l'école même par l'instituteur car ces biscuits sont destinés non seulement à procurer une suralimentation aux enfants mais à assurer la fréquentation régulière des écoles. A distribuer un biscuit par jour. Pour 10 jours de classe.

29 octobre 1916 :

Avis : L'autorité allemande informe les jeunes gens de 14 à 16 ans qui désirent travailler ou apprendre un métier à Rethel ou Amagne qu'ils doivent se faire inscrire à la mairie aujourd'hui dimanche jusque 11 heures.
Le commandant de l'Etape de Monthermé informe les intéressés qu'il ne recevra plus les lettres de demande de passeport à moins que pour cas urgent ou pour maladie et après avis du major.

 


 

Paul Auguste et Jean-Baptiste Vivent Dominé.

 

Ph. Martine Husak

 

 30 octobre 1916 :

Les Allemands trouvant sans doute que le maire de Thilay ne perquisitionnait pas assez vite, allèrent visiter deux maisons de Thilay dont les habitants sont partis, ils prirent deux chemises d'homme (ils sont à la guerre), des vêtements d'hommes et de femmes, etc. Puis ils déposèrent cela à la mairie pour les évacués. On va les voir probablement à Nohan un de ces jours.

En ce moment, on déménage les usines pour mettre le regain qui, d'après l'annonce, devrait être aux propriétaires. Ils cuberont le foin et le vendront à ceux qui en voudront 28 frs les 100 kilos dit-on !

1er novembre 1916

Exposition à Sedan, des produits de la terre, chaque commune est imposée. Nohan doit fournir des choux et des fromages, Hautes-Rivières des pieds de tabac. Thilay une truite, Haulmé un potiron, Tournavaux un bouquet de fougères. Ils ont peu de chose à penser, on va au moins comparer les produits récoltés en Allemagne. Gross ! énormes avec ceux récoltés dans la stérile France du Nord.

On nous annonce aussi que le fort de Vaux est repris. L'autre jour, c'était celui de Douaumont mais il était en flammes, un fort en flammes, cela n'empêche pas de retrouver le commandant dans les souterrains pas asphyxié du tout.

3 novembre 1916

Voilà déjà plusieurs jours, on a appris la mort à Aix-la-Chapelle d'un jeune homme des Hautes-Rivières qui s'était sauvé au moment des levées et qui avait été repris. Les Allemands devaient ramener le corps mais il y eut probablement contre-ordre. Comment est-il mort, on ne le saura probablement jamais !

 5 novembre 1916

Trois évacués sont partis de Nohan. Ils ont raison de se sauver mais où aller ? Ils seront sûrement repris et punis.

6 novembre 1916

 

Quel bombardement cette nuit, on croyait que c'était tout près, les maisons tremblaient mais on ne vit rien, on tira pourtant après l'aéro qui lança des bombes. Ce devait être sur un train car on entendait des sifflements à chaque coup. L'équipe d'ouvriers qui refaisaient le pont de service est partie. Est-ce pour aller réparer les dégâts ? A Monthermé, il faut que les habitants montent de l'eau dans les greniers. Les Allemands ont reformé une compagnie de sapeurs pompiers. Rendront-ils les pompes qu'ils ont volées au début ?

Il est paru un article sur le journal disant que les entreprises, les exploitations dont les propriétaires sont en pays ennemis seraient mises sous séquestre. D'autres valeurs aussi par mesures de représailles seront séquestrées. Il faut encore payer pour cela. Ils font la loi eux-mêmes, mais ils n'ont pas besoin de faire tant d'affaires. Il y a longtemps que tout est séquestré et confisqué. Ils veulent donner à tout cela une apparence de légalité.

Le regain est mis en tas. C'est un ordre de la mairie mais qui sent fort la bocherie, on paie le regain 6 frs le 100 et les propriétaires le rachèteront au même prix au fur et à mesure des besoins. Les propriétaires sont en colère, ils parlent de mettre le lait à dix sous le litre. Que ferait-on ? 

Pater d'un français :

Notre Joffre qui êtes au feu

Que votre nom soit glorifié

Que votre victoire soit faite sur la terre comme dans les airs

Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien

Donnez-nous l'offensive comme vous leur avez accordée

Et délivrez-nous des boches

Ainsi soit-il !

9 novembre 1916

 

Avis : Le commandant de place de Thilay ordonne à ceux qui ont encore des betteraves qu'ils doivent les livrer à la Kommandantur de Thilay pour le 9. Les propriétaires qui ne le feront pas seront punis.

Perquisition après les chiens et comme ils ne savent se faire comprendre, on avait dit de l'étain, puis des chaînes, puis des chèvres. Les maisons sont visitées à Thilay et dans chacune d'elles, on pense mettre qui ? On se le demande, Allemands ou Flamands. Sur les portes, on inscrit le nombre 2, 4, 5, etc.

 10 novembre 1916 :

 

 

Courrier reçu en mairie annonçant le décès du soldat Gaston Eugène Murguet

Vol de poules aujourd'hui matin, ils en prennent 2, 3 suivant la quantité chez les personnes qui ne fournissaient plus d'œufs. Dans quelques jours, ils viendront prendre les lapins sans doute.

A 4 heures, la voiture arrive pour les enlever, les femmes n'arrivent pas assez vite. Quelle colère ! Le Boche roulait des yeux furibonds. Kommandantur, demain, mais comme il crie plus qu'il n'agit, tout se passa à peu près bien.

Le bombardement que nous avons entendu dans la nuit du 6, c'était d'après leur journal un dépôt de munitions français qui sauta mais on ne le croit pas. Quand leur dépôt de Lille sauta on n'entendit rien et là, de Cerisey dans la Somme, nous aurions entendu un pareil fracas. Cela n'était pas si loin quoiqu'ils en disent et du reste, ils auraient consacré au moins cinq ou six articles pour nous raconter les dégâts.

Le 7, lendemain du bombardement,  on annonce la formation d'une compagnie de pompiers à Monthermé, à Thilay, tout cela semble être une conséquence.

 13 novembre 1916 :

Quelques jeunes gens qui furent levés, il y a 3 ou 4 mois, sont revenus en permission. Ils vivent avec les Allemands, cela se voit. Je ne saurais les bien accueillir. D'autres aussi ont été désignés pour partir, ils se sont cachés, ceux-là ont droit à l'estime, les autres, non, ils travaillent contre les leurs. Ils sont heureux de raconter que les gens de Roubaix ne voulaient pas travailler. On les a mis dans la cour pendant huit jours par  une pluie battante, comme ils refusaient toujours le travail, on a fait une cage et où ona mis ce malheureux qui ne pouvait ni s'asseoir, ni bouger, ils furent obligés de céder. J'ai lu dans certains livres des supplices de ce genre infligés par les Borgia à leurs ennemis vers le 16ème siècle. Les Allemands ramassent la sciure dans les scieries, les femmes sont réquisitionnées pour ce travail. Ils font au moins de l'acide pyroligneux avec.

 

Les marrons d'Inde aussi, que font-ils bien de tout cela ?

 

Les évacués ont encore une alerte, ils pensent repartir le 14 ou le 15. Pauvres gens ! Ils ont parmi eux un petit interprète qui est pire qu'un boche, il vient toujours leur annoncer leur départ. C'est moi qui lui ferais passer l'envie de se moquer de nous.

 

Ceux qui veulent rester devront signer, ils travailleront pour les allemands au prix suivant : 4 frs 60 par jour. Ces hommes sont perplexes.

 

 15 novembre 1916 :


 


 

Hier soir, on vient prévenir les évacués qu'ils partent aujourd'hui à 6 heures du matin pour Roubaix, la promesse est belle. Ce matin donc, départ de 12 à Nohan, 40 à Thilay, ceux qui restent sont désespérés mais on leur dit qu'ils partiront dans 8 ou 10 jours. C'est encore bien long. Ils recommandent à leurs amis d'aller rassurer leur famille. Rentreront-ils à Roubaix ? Peu de personnes le croient. Ils travaillaient ici pour la 3ème armée pense-t-on, la 6ème les réclame.

 

Les évacués de Nohan sont allés habiter à Thilay en attendant le prochain départ. Qui va-t-on remettre dans nos pays ?

 

 16 novembre 1916 :

 

Le canon tonne toujours, nos fenêtres ont tremblé toute la nuit, c'est la première fois que cela arrive. Sûrement, les Allemands reculent mais nous ne saurons rien. Un soldat aurait dit que les français avaient repris Péronne avant même le fort de Vaux et que les ruines de Bapaume étaient entre les deux feux. Hier soir encore, on disait que les Français avaient avancé de 20 km dans la Somme !

 

Les maires de toutes les communes ont refusé d'assister à l'exposition allemande. En cela, ils ont bien agi.

 

En ce moment, les Allemands donnent 30% de prime pour l'échange de l'or.

 

La chicorée vaut 4 frs le kilo, la bobine de fil de 0,35 fr à 1 fr, 6 sous un paquet de crème instantanée, 1 fr 30 le litre de vinaigre, 18 frs à 20 frs le litre d'huile.

Pour une paire de chaussures d'enfants, il faut compter 25 à 30 frs On ne pense pas à acheter des chaussures pour grandes personnes. On achète de la doublure pour se faire des vêtements, de la toile à matelas pour tabliers d'enfants. Une femme a acheté pour 30 frs de laine pour faire une paire de chaussettes, 7 frs une paire de bas de coton  de 13 sous avant la guerre. La farine vaut 260 frs le sac, une pelote de ficelle de 1 kg, 4 frs.

 19 novembre 1916 :

Hier, les cochons suivant l'expression, ont changé de propriétaires, les Allemands sont venus les prendre. Les gens n'en sont pas fâchés car il fallait les engraisser à l'œil. Voilà que l'on reparle d'émigrer, cela n'est pas officiel mais cela vous ranime, je reprends espoir mais voilà que d'autres disent que c'est un train payant, que les Allemands vous donnent un passeport pour la Suisse où ils vous déposent et de là, débrouillez-vous mais pour cela il faut de l'argent, beaucoup d'argent et ils ne voulaient pas vous laisser partir avec 25 frs. Enfin attendons, la patience est une de nos qualités forcées. On ne cause plus des évacués de la Somme qu'on devait amener. Ceux de Roubaix pensent repartir tous ensemble cette semaine.

 20 novembre 1916 :

On nous annonce des évacués pour le 23. On attend.

 21 novembre 1916 :

C'est officiel, il arrive 100 évacués à Nohan, 200 à Thilay, 50 à Naux, 50 à Navaux. On se prépare à les recevoir mais pas avec le même entrain que la 1ère fois. Chat échaudé craint l'eau froide. Il y a des billets de logement mais personne ne veut les recevoir. On veut bien les loger dans les maisons vagues mais pas chez soi. Ce sont des disputes, des récriminations à n'en pas finir.

Voilà une chose qui renverse tout le monde, les Allemands rapportent des poules !!

Ils ont voulu voir avec les poules si on ne les trompait pas en ne leur donnant pas d'œufs, ils n'ont rien à leur donner à manger alors ils les rendent aux propriétaires. Ah ! Ils n'avaient rien dans la gaffe, disent les gens.

Avis : Les personnes ayant fourni des poules à l'autorité allemande sont priés de se présenter à la Kommandantur de Thilay, les poules leur seront rendues. Un bureau de change sera ouvert tous les jeudis salle Martin de midi à six heures du soir.

 

23 novembre 1916 :

Arrivée des évacués de Saint Olle près de Cambrai, ce n'est plus la même chose que la première fois, on voit que ce sont des gens convenables, des femmes, des enfants, des vieillards, les jeunes gens au-dessus de 16 ans sont restés pour le travail des betteraves. Ces pauvres gens sont logés en peu de temps, ils ont tous de gros paquets, les Allemands ne voulaient leur permettre que de petits colis à la main, ils se sont hasardés et ma foi, ils ont réussi, en général, quelques paquets ont été perdus, les Allemands en ont jetés.

Ils nous racontent que les Allemands ont fait l'appel sur la place puis ceux qui étaient désignés furent enfermés dans l'église où ils passèrent la nuit sans pouvoir sortir. Le lendemain, on leur a dit de faire leurs paquets, ils rentrèrent chez eux mais les Allemands y furent en même temps et prirent ce qui leur plaisait : provisions, linge, vaisselle ; ils éventraient les matelas pour prendre la laine. Les évacués abandonnèrent toutes leurs provisions et ils en avaient beaucoup, puis on les mit à la gare et ils ne partirent que le lendemain matin, ils arrivèrent le 21 à Monthermé et le 23 à Nohan. En arrivant, ils ne s'inquiétèrent que d'une chose : savoir si le curé était là. Il arriva le soir et tous furent soulagés.

 24 novembre 1916 :

Les évacués des Hautes-Rivières passent ; ils sont de Saint Olle également, les parents, les familles se reconnaissent, ils vont chercher à se réunir jusqu'au dimanche 26. Dans le convoi, il y a bien des désolations, bien des récriminations, un homme voyage en groupe, c'est Chicoré, un fabricant qui salue à la ronde, sourit, s'incline, un pantin quoi, trop poli pour être honnête et qui d'un mot console tout le monde : passez au numéro 55, M. le curé y est.

 25 novembre 1916 :

Messe sur messe, office sur office, quel peuple, les enfants vont en grande partie à l'école libre, ils cherchent paraît-il à en monter une ici, c'est à nous de nous débrouiller. D'autant plus que la municipalité de Nohan est plutôt pour l'école libre. Enfin, quelques enfants viennent à l'école, on les accepte. D'autres ne se montrent pas. L'institutrice est une forte tête, leur a-t-on dit et dame !!Recette : si vous avez une colique, un mal de tête, une indisposition quelconque, passez au n° 55, monsieur le curé  y est, c'est la panacée universelle, c'est Chicoré qui le dit.

 

Il faut leur porter des appareils photographiques, lunettes d'approche sous peine de 2 ans de prison et 10.000 frs d'amende et les appareils télégraphiques et téléphoniques sous peine de mort ou travaux à perpétuité avant le 30 novembre.

 27 novembre 1916 :

Perquisition et réquisition des draps. Dans toutes les maisons, ils prennent un drap et une taie d'oreiller. L'école est épargnée mais ils viendront peut-êtredemain.

Et des gens vous disent de ne pas émigrer, que l'on regrettera de partir. Que l'on émigre vite !

Il paraît que c'est officiel, on partirait fin décembre ou commencement de janvier, on prendrait 3.000 frs et les titres au nominatif. 

Aux personnes devant émigrer, conditions :

Il est défendu d'emporter de l'or, de la monnaie allemande, titres au porteur. On peut emporter 27 frs 50 en monnaie française, des titres nominatifs. Jusque 3.000 frs en billets de banque français, bons de communes et livrets de caisse d'épargne. Toutes ces valeurs devront être déposées à la Kommandantur de Monthermé à une date qui sera fixée plus tard, elles seront enfermées dans une enveloppe qui sera cachetée par l'autorité allemande. Cette enveloppe remise à l'intéressé ne devra pas être ouverte avant l'arrivée en territoire suisse.

L'autorité allemande informe les personnes qui désirent émigrer que le train est payable jusqu'en Suisse : 23 M 75 pour les personnes au-dessus de 10 ans

11 M 90 pour les personnes en-dessous de 10 ans.

Nous allons nous faire inscrire et on attend avec impatience et avec des alternatives de joie et de désespoir. Enfin, nous sommes presque prévenues que nous partons mais une famille plus riche prend notre place. Peut-être a-t-elle obtenu gain de cause avec de l'argent ? Il faut donc se résigner. Je me console en disant que je ne suis pas réclamée en France. Ferai-je bien d'y aller ?

Le Maire de Thilay est arrêté. Un homme évadé est repris à Naux, le père est au cachot, la mère condamnée à 125 M. Le Maire est relâché mais il faut qu'il dénonce ceux qui sont encore cachés.

Encore une victime de guerre. Une jeune fille de 20 ans meurt faute de soins.

Les hommes sont pris en Belgique, c'est ce qui fait qu'on nous fait annoncer l'évacuation des Hauts-Buttés, des Woiries, d'Hargnies.

Aux personnes devant émigrer, conditions :

Il est défendu d'emporter de l'or, de la monnaie allemande, titres au porteur. On peut emporter 27 frs 50 en monnaie française, des titres nominatifs. Jusque 3.000 frs en billets de banque français, bons de communes et livrets de caisse d'épargne. Toutes ces valeurs devront être déposées à la Kommandantur de Monthermé à une date qui sera fixée plus tard.Le canon tremble d'une façon épouvantable. Nos fenêtres tremblent et d'après la Gazette, les combats ont cessé.

Par ordre de l'autorité allemande, tous les passeports anciens doivent être déposés à la mairie jusque demain soir. Passé ce délai, les habitants qui en posséderaient encore seraient punis. Les personnes possédant des objets pouvant servir à la guerre doivent en faire la liste qui sera déposée en mairie. Consulter la liste des objets saisis affichée à la porte du magasin.

Laliste des objets serait trop longue à recopier, les principaux sont les motos, les vélos, le cuir, les courroies, les peaux brutes en tous genres, cuir en tous genres, cordes pour faucheuses, fils retors, tissus de laine, chanvre, coton, jute, lin, graisse. Quand le stock dépasse 10 kg, ustensiles composés exclusivement ou en partie de zinc, plomb, cuivre, bronze, laiton, surtout laiton et bronze, fils de télégraphe, téléphone, etc.

Toute personne ayant ces objets doit en faire la déclaration à la mairie six jours après la pose de l'affiche, sinon 2.000 marks d'amende et cinq ans de prison. Les maires sont responsables, les objets seront pris contre un reçu.

Inauguration du monument aux morts de Thilay

 11 décembre 1916 :

Avis : L'autorité allemande informe la population qu'un photographe viendra photographier demain lundi soir sur la place de Nohan, les évacués doivent aussi se faire photographier pour refaire des cartes d'identité.La liste de déclaration de cuivres et autres matières sera close demain à midi.

On annonce pour demain l'arrivée à Thilay et à Hautes-Rivières de cavaliers avec beaucoup de chevaux. A Monthermé, on annonce l'arrivée de civils allemands.

Le train d'émigrés partira vers le 23. L'argent est déjà déposé à la Kommandantur. J'aurais tant voulu partir, mais peut-être vaut-il mieux que je reste car j'ai peur de là-bas ! Serais-je bien accueillie, jamais je n'ai eu d'appel comme les autres.

On ne va plus à Charleville. Le parents dont les jeunes gens sont partis sont tristes car les hommes meurent de faim, un peu de riz à l'eau pour toute nourriture. S'ils étaient au front seraient-ils plus heureux ?

Avis : L'autorité allemande ordonne aux personnes qui ont encore des passeports verts de les rapporter de suite à la Kommandantur de Thilay, ceux qui ne le feront pas seront condamnés à une amende de 300 marks. Les passeports verts non périmés doivent également être rendus.

Avis : Par ordre de l'autorité allemande, tous les hommes de 17 à 55 ans qui ne travaillent pas pour l'autorité allemande doivent se présenter à 6 heures temps allemand sur la place de la Kommandantur à Thilay.

Les hommes se présentent. Le maître pêcheur, car il y a un directeur de pêche, se démène seul en son jargon par peur probablement car il est le seul au milieu d'eux. Ceux qui veulent travailler se mettent d'un côté, les autres de l'autre puis c’est tout. Il faut 5 ou 6 pêcheurs pour demain.

On raconte qu'à Monthermé, les boches vendent du cheval salé à 50 sous la livre, les soldats par contre meurent de faim. Ceux qui conduisent les flamands offrirent 6 marks d'un kilo de riz à la femme du boucher. Cette femme en avait 5 kg. Elle distribua tout aux flamands, plutôt que de le donner aux boches.

 12 décembre 1916 :

Je reçois la visite du curé, il veut que j'accepte à l'école à 8h1/2 ou 9 heures les enfants qui sortent de la messe. Chaque semaine, il m'enverrait la liste des élèves dont il a besoin. Les curés n'ont pas de chance avec moi. S'ils étaient à Thilay, ils auraient plus de succès.

Avis : Tous les hommes de 16 à 55 ans qui ne travaillent pas pour les Allemands et qui désirent passer une visite auprès du major allemand doivent se faire inscrire à la mairie jusque 4 heures. Chez H. Gommeaux pour Nohan

15 décembre 1916 :

Arrivée à Thilay de 150 soldats avec chevaux, caissons, il faut les loger dans les maisons.

On affiche un discours du chancelier, il demande la paix pour tous. C'est un encouragement aux soldats, malheureusement pour eux, l'Angleterre n'en veut pas.

Avis : Les personnes qui ont fourni des draps doivent en faire la déclaration chez Hubert Gommeaux.

 20 décembre 1916 :

On parle toujours de la paix mais on n'y croit guère. Ils veulent dit-on rendre courage à leurs troupes qui ont faim. Les nouveaux venus à Thilay n'ont rien à manger, ils achètent des pommes de terre, si on ne veut pas en vendre, ils se mettent à table avec les personnes chez qui ils logent. En Allemagne dit-on, la misère est affreuse. On s'en doute, quand la troupe manque, le peuple doit avoir bien peu. Mais avec ce qu'ils ont pris en Roumanie, ils vont pouvoir manger et puis la paix qu'ils vont obtenir les sauvera. Seulement l'Angleterre n'a pas l'air d'en vouloir, la Russie non plus. En France, c'est pourtant le désordre. Poincaré est assassiné, Joffre démissionnaire. Avec ces bonnes nouvelles, ils n'ont plus faim. Et puis on leur organise des fêtes pour Noël. A Thilay, ils ont déménagé une maison, volé un piano pour installer un casino.

Les soldats ont l'air de croire à la paix, ils rendront l'Alsace-Lorraine et garderont Anvers. Dans tous les pays est affiché le manifeste suivant : Conscient de la victoire remportée par notre bravoure, Moi et les souverains des états fidèlement alliés avec Nous, nous avons fait à l'ennemi une offre de paix. Il n'est pas certain que le but voulu soit atteint, vous continuerez grâce à Dieu à maintenir l'ennemi et à le battre.

 

Il n'est pas poli, l'Empereur Guillaume, en France, on dit : les souverains et Moi.

 23 décembre 1916 :

Sur la Gazette commence une campagne contre la campagne faite par les journaux français au sujet de la haine de l'Allemagne. Ils reproduisent des articles dans lesquels on lit le mépris, le dégoût qu'ils inspirent. Je suis heureuse de lire cela. Il n'y a guère que dans ces pays qu’on les aime, ici quand l'intérêt domine, on accueille aussi bien l'ami que l'ennemi, on n’aime que l'argent. Ils avouent aussi avoir reculé à Verdun. Les Français ont repris Vacherauville, Les Chambrettes, Bezonvaux, Louvermont, ils ont perdu beaucoup de matériel. Les émigrés sont partis, cela ne fait pas l'effet d'un train de guerre. Il fallait avoir de l'argent à glisser à ces hommes pour être protégé par un de ces messieurs. Dans ces conditions, j'aime mieux être restée.

 24 décembre 1916 :

Il y a eu des révoltes en Belgique lors de la levée des hommes dans la province de Namur, il y eut des Belges et des Boches de tués et de nombreux déportés en Allemagne.

A Nohan, le maître pêcheur a réuni les hommes, ceux qui n'ont pas voulu pêcher doivent aller au Champ du Trou. M. Parizel Paul est en prison pour refus de travail. On s'attend tous les jours à une perquisition pour prendre les métaux, les loquets de porte, les moulins à café, les ferrures des armoires, les boutons de boîte, etc.

L'autre jour, un gendarme ramassait les œufs. Les personnes qui avaient négligé de donner les leurs, durent donner 2 frs 50, d'autres qui toujours les avaient donné, les versèrent également. Heureusement qu'ils sont honnêtes. Chaque jour, on a des preuves de leur bonne foi. Un soldat vole le savon dans la maison où il loge, un autre les cuillers. Ils racontent que lorsqu'ils sont arrivés, l'ordre était de brûler tout jusque Paris.

 

 26 décembre 1916 :

La nouvelle se confirme de la défaite allemande à Verdun. Les soldats en parlent : Verdun, c'est l'enfer. La misère en Allemagne réjouit le monde ici, on y voit un indice de la fin prochaine, un boche revenu depuis deux jours de permission reçoit la nouvelle que sa femme pour échapper à la misère, s'est asphyxiée avec ses enfants. La livre de viande vaut 15 frs, ils ont 60gr de graisse par semaine.

Le gendarme cherche encore des œufs, 3 marks d'amende de cette semaine, 4 de la semaine prochaine et ainsi de suite. 32 personnes refusent de payer. A la Kommandantur, deux hommes doivent servir de témoins car le chef pêcheur a dérobé des anguilles qu'il a vendues vers Sedan. On l'a ramené les menottes aux mains. Ne les méritent-ils pas tous ?