NFin des témoignages guerre 14/18

Léon Petit, enfant du pays

 

Léon Petit, né à Thilay le 28 août 1885, est mort au combat en mars 1918.

Nous publions ci-dessous le courrier envoyé cette année en mairie de Thilay par sa famille et qui résume le parcours militaire de ce combattant.

 

Nous vous avions rencontré l’année dernière avec ma cousine Annie Gug-Chentrier, à propos de l’histoire de notre Arrière-Grand-Père Auguste Petit, qui fut emmené en Lithuanie en janvier 1918 avec plusieurs centaines d’otages de représailles du Nord et des Ardennes, et dont l’histoire n’est pas connue localement.

 

Cette fois, il s’agit de son  fils Léon, notre Grand-Père et Grand-Oncle, qui a été tué à l’ennemi le 28 mars 1918 dans les combats de Moreuil (Somme). Son corps n’a pas été retrouvé et il n’a pas de sépulture. Son nom figure sur le livre d’or de la commune de Thilay, et sur le monument aux morts de Signy-l’Abbaye où sa veuve, Laure Petit, et son fils Marcel (pupille de la Nation) ont vécu.

Je vous informe que la famille a organisé une importante commémoration de son décès le samedi 24 mars 2018, avec la participation et le soutien de la municipalité de Bouchoir (Somme, 31 km au Sud-Est d’Amiens, proche du lieu de sa disparition), notamment de la Maire, Madame Magali Crappier, du Souvenir Français, des Anciens Combattants et de la fanfare locale.

Une plaque sera posée si nous arrivons à la faire exécuter sur de l’ardoise de pays de Meuse, ce qui semble maintenant possible après un second appel à M. Hélin (Marbrerie de Bogny).

Vous trouverez ci-dessous le projet de commémoration et le récit de la guerre de Léon Petit.

Avec mon meilleur souvenir, cordialement,

Daniel Petit     

 

Léon Petit : sa Grande Guerre

Même s'il a fini son service militaire de deux ans, le 25 septembre 1908, comme caporal (deux chevrons rouges),  Léon Petit n'en a pas encore terminé avec ses obligations militaires car il reste affecté à la Réserve pour une durée de 11 ans. Il a repris son métier de plafonneur (plâtrier) chez son père Auguste. Trois ans plus tard, ayant épousé Laure, il emménage aux Hautes-Rivières, à quelques mètres de la Belgique.

Pendant que les tensions avec l'Allemagne s'accroissent, Laure met au monde le petit Marcel (14 février 1914). Des évènements qu'on ne devait guère comprendre à Hautes-Rivières parce qu'ils se produisaient très loin de la vallée de la Semoy aboutissent en très peu de temps au déclenchement de la guerre contre l'Allemagne, le 1er août 1914.

Léon, qui va fêter bientôt ses trente ans, prend le train à Charleville et quand le convoi s'ébranle, chante la Marseillaise.

Léon est incorporé dans le régiment où il a effectué son service militaire, le 91ème Régiment d'Infanterie (RI). Il est actuellement au nord-est de Stenay, dans la région de Vittarville. Dès le 22 août, il participe à de violents combats vers Neufchâteau. Mais il faut se replier par Stenay et Grandpré jusqu'à Vitry-le-François. L'ennemi est arrêté sur la Marne au prix de terribles combats les 8 et 9 septembre. La contre-attaque se fait dans la région boisée et ravinée de l'Argonne. Le 18 octobre, Léon est évacué à Reims, blessé au genou gauche et évacué. Cette hydarthrose est sérieuse puisqu'il met six mois à se rétablir.

 

A son retour en avril 2015, son régiment va en première ligne à Verdun, avant même le  début de l'offensive allemande, subit de violents combats au plateau de Bolante les 12 et 13 juillet 1915.  L'offensive allemande sur Verdun se déclenche le 21 février 1916  alors que son régiment est en forêt de Hesse. C'est le début d'une terrible épreuve : Les Eparges, Mouilly... Dans cet enfer, Léon tient le coup, reconquiert le terrain perdu jusqu'à la fin de la bataille. C'est un poilu chevronné qui est nommé Sergent (deux chevrons d'or) le 27 octobre 1916. Le 8 novembre 1916, il passe en renfort au 401ème RI, lui aussi à Verdun  et terriblement éprouvé. Il est affecté à la 1ère Compagnie de Mitrailleuses, donc au 1er bataillon (1ère, 2ème, 3ème Compagnies et 1ère Compagnie de Mitrailleuses), poste particulièrement exposé. Lorsque Léon le rejoint, le régiment vient de se battre entre Douaumont et le fort de Vaux avec de nombreuses pertes mais a aussi fait 1000 prisonniers et part se reconstituer à Fains. Il s'entraîne pour une attaque sur les hauteurs d'Hardaumont le 15 décembre. L'attaque est un plein succès, comme en octobre. Fin décembre, le régiment quitte définitivement Verdun.  Léon a déjà été décoré de la Croix de Guerre.

Le 5 avril 1917 il écrit une carte postale désabusée : souvenir  de guerre, 1914, 1915, 1916, 1917,?...  Il sent qu'il a eu beaucoup de chance jusqu'à présent et qu'elle pourrait tourner. Après diverses péripéties, le régiment arrive le 16 avril 1917 sur le chemin des Dames, au pied de la pente de Vendresse où ont lieu de violents combats, puis à Cerny le 21 mai pour une grande offensive.

Léon se montre très compétent, et sait diriger au mieux les tirs. C'est par son action sur le chemin des Dames qu'il est cité à l'ordre de la Brigade 213 (ordre n°32) le 28 mai 1917 : chef  de  pièce chargé le 5 mai 1917 de tirer sur l'embrasure d'un abri bétonné, a choisi judicieusement son emplacement de tir et a atteint rapidement son objectif malgré le tir violent de l'ennemi .

Il passe ensuite à la 4ème Cie du Dépôt Divisionnaire le 7 septembre 2017 où il entraîne les nouvelles recrues. A nouveau, il repart en renfort au régiment le 15 janvier 1918 où il est affecté à la 1ère  Compagnie de Mitrailleuses avec un canon de 37 mm.

Est-ce à cette époque qu'il obtient une permission tant attendue ? Le petit Marcel qui n’a vu que des allemands en uniforme l’ayant traité de Boche recevra une claque.

Il quitte ensuite la  France pour la Belgique : Coxyde,  Wahren, West-Vleteren... les localités se suivent de semaine en  semaine. Le régiment arrive à Nieuport, puis Bergues, Coudekerque, Cappelle, Téteghem...

 

Dès le 21 mars, les allemands lancent une offensive à l'Ouest, l'opération Michaël-Schlacht vers Amiens. Le régiment prend le train le 25 mars pour rejoindre le champ de bataille à Boves et à Moreuil. Le 28 mars, après un violent bombardement, l'ennemi  attaque aux deux ailes vers 11 h. Après un début de résistance, il faut se replier vers Beaucourt. Le 1er bataillon (I-401) perd 250 hommes dont Léon, mort à l'ennemi et le lieutenant Tournier, blessé  de deux balles. La cavalerie anglaise vient porter secours au régiment et le soir, la situation est rétablie, bien que précaire. Après un dernier recul, très éprouvé, le régiment est relevé par le 8ème cuirassiers à pied.

 

Il existe de nombreux récits de ces journées sanglantes où notre grand-père est tombé après avoir survécu à Verdun, au chemin des Dames, et à presque toute la guerre, en  particulier, un récit  du lieutenant Tournier accompagné  d'un croquis. Son corps ne sera jamais retrouvé. L'avis officiel de décès E.P. n°9745 est daté du 22 avril 1918.  

 

Il s’agit certainement d’un groupe de jeunes recrues originaires de la vallée qui effectuaient leur service militaire ensemble au sein du 91ème RI cantonné à Mézières.

Cette photo date du 13 juin 1907, et Léon Petit est bien reconnaissable assis en tailleur tout à fait à droite au premier rang. Un mois plus tard, il allait être promu caporal.

Il écrit au dos de cette carte-postale adressée à Monsieur Petit Cercelet, plâtrier, à Thilay, Ardennes, portant le cachet de Mourmelon-le-Grand au départ le 15 juin 1907 et celui de Thilay à l’arrivée le 16 juin 1907 :

Camp de Châlons le 13 juin

Chers Parents, je rentre demain à Charleville. Les tirs sont finis et on gagne 2 jours.

La vie au camp est un peu chaude et je suis content de retourner. Je rentre mercredi à Charleville. J’irai voir Jeanne (NDLR sa sœur) en rentrant. Je viens de recevoir des nouvelles de Gespunsart et c’est toujours la même chose. Il est temps que je rentre car je commence par battre la dèche. J’ai encore 48 sous (NDLR environ 2,50 francs)...

 

Portefeuille de Elie Gervaise conservé par Genviève Jadot

© Amendes aux Vieux-Moulins de Thilay

 

Le 25 juin 1918, une contribution de guerre de 16 380 marks fut infligée à la section des Vieux-Moulins de Thilay qui faisait alors partie des cantons de Givet-Fumay.

La commune de Thilay ne fut pas non plus épargnée par l'occupant : deux lourdes amendes en 1915 et deux autres en 1917.

 

Ainsi, pendant ces interminables 52 mois d'occupation, la vie quotidienne n'a pas été de tout repos, autant pour la population que pour les élus de nos vallées. Tous devaient se soumettre aux décisions et contributions de guerre, sous peine de lourdes amendes, d'emprisonnement et parfois même de mise à mort après un simulacre de jugement.

Pour que nos jeunes générations sachent, afin que la paix l'emporte face à la haine dans un monde meilleur où l'avenir doit prendre le pas sur le passé.

 

La Gazette des Ardennes était un journal de propagande allemand publié en français deux fois par semaine en zone occupée (France, Belgique) et dans les camps de prisonniers. Le siège était situé à Charleville.  La publication parut tout au long du conflit. De nombreuses listes de prisonniers et de blessés rapatriés furent notamment diffusées.

 

Merci à toutes les personnes qui nous ont fourni documents et photos.

 

En guise de conclusion, voici un poème traduit par Jean Pariseau et paru dans la Brève de Sentiers (Ardennature) de juillet 2017 intitulé Au champ d'honneur (Traduction du poème, in Flandres Fiedls, de John Me Crae).

Au champ d'honneur, les coquelicots

Sont parsemés de lot en lot

Auprès des croix ; et dans l'espace

Les alouettes devenues lasses

Mêlent leurs chants au sifflement

Des obusiers.

Nous sommes morts

Nous qui songions la veille encore

À nos parents, à nos amis,

 

C'est nous qui reposons ici

Au champ d'honneur.

À vous jeunes désabusés              

À vous de porter l'oriflamme

Et de garder au fond de l'âme

Le goût de vivre en liberté.

Acceptez le défi, sinon

Les coquelicots se faneront

Au champ d'honneur.