L'Evacuation (suite)

L'EVACUATION (suite)

La rubrique « Histoire locale » de l’an dernier était consacrée à l’Evacuation de mai 1940 qui a contraint les Ardennais à quitter leur village du jour au lendemain en abandonnant le fruit de plusieurs générations de dur labeur. « On n’ava d’ja rin et il é fallu l’laissi »… »Nous quittions tout ce que nous possédions : maison, meubles, animaux sauf le chien…Maman fit demi-tour pour embrasser le mur de la maison ». De tels témoignages pathétiques sont très nombreux.
         Enfants et personnes âgées, civils et militaires, tous se retrouvèrent sur les routes de l’exode qui, dans une cohue indescriptible, devaient les conduire vers un autre « univers ».
Dès 1938, « l’instruction générale à Mrs les préfets sur les mouvements et transports de sauvegarde » avait pour but de structurer les opérations de retrait des populations en zone de combat.

 

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¤ LES VILLAGES D’ACCUEIL

         En cas d nécessité, chaque village possédait un village d’accueil. En ce qui concerne les Ardennes, la Vendée et les Deux-Sèvres constituaient les « points de chute » désignés par les autorités préfectorales.

Thilay et ses hameaux

La  Guérinière, Barbâtre et l’Epine

Hautes-Rivières

Noirmoutier, L’Herbaudière, l’Epine et la Barre-de-Monts

Haulmé

Bouin

Tournavaux

Bouin et St Jean-de-Monts

Monthermé

St Jean-de-Monts,Fromentine,Notre-Dame-de-Monts ,Beauvoir et l’île d’Yeu

Bogny/Meuse

St Gilles-Croix-de-Vie, Sallertaire et Challans

Deville

La Garnache, Challans et St Hillaire-de-Riez

Laifour

St Jean-de-Monts et ses environs, St Gervais (près de Beauvoir/Mer)

 

     Comme nous pouvons le constater, notre canton devait (théoriquement) évacuer en Vendée, alors que Charleville-Mézières avait pour point de chute Bressuire et Parthenay dans les Deux-Sèvres. Ces lieux d’accueil concernaient en même temps la population et les administrations.
Ceci ne saurait faire oublier que les Ardennais furent vite, soit éparpillés dans toute la France, soit rattrapés par l’armée allemande, tandis que d’autres, très nombreux, ne quittèrent pas le département.

 

¤ LE SEJOUR EN TERRE D’ACCUEIL

      *Juliette BOZIER, née COLLARD en 1918
         Agée de 22 ans et jeune maman à l’époque, Juliette a été accueillie à Messac (Ile et Vilaine) le 20 mai 1940 au soir.
« Nous étions entassés nombreux dans … le musée du Château de Beuvres, Musée ? Etions-nous donc des curiosités ? Hâves, dépenaillés, crasseux...»
     « L’accueil a été des plus chaleureux. Petits cultivateurs généreux, compatissants, accueillants, civilisation en retard de cent ans sur celle des Ardennes ! Régime moyenâgeux : un châtelain, des sujets…
Avec nous et les gens du nord parmi lesquels le hasard nous avait conduits, les hôtes entretenaient des relations excellentes. J’ai gardé jusqu’à ces dernières années des rapports d’amitié avec une Bretonne à présent décédée.
     Puis ce fut le retour en zone interdite, après trois vaines tentatives et maints subterfuges pour retrouver nos villages pillés avant de vivre cinq années de disette et de grandes difficultés. »

     *André CUNIN, né en 1923
      « J’ai quitté Thilay le samedi 11nmai avec mon oncle Henri Hubert, ma tante et mon cousin Jean.(J’avais quitté le cours complémentaire de Monthermé le vendredi 10)
Nous avons marché de jour, de nuit, dormant à la belle étoile le plus souvent et connaissant des difficultés de ravitaillement. De Montmirail, un train nous conduira à Paris et de là, à Bressuire (dans le nord-ouest des Deux-Sèvres) ; mon oncle Marcel retrouve là un collègue de Charleville qui nous dit avoir vu mon oncle Henri (que j’avais quitté en gare de Château-Regnault) dans un petit village à quelques kilomètres de là : nous y filons à vélo et sommes enfin soulagés et heureux de nous retrouver tous ensemble. Nous resterons dans ce village agricole, Voultegon, jusqu’à notre retour à Thilay…
     La commune nous avait attribué un logement (une seule pièce) au premier étage de l’école laïque, à une cinquantaine de mètres de l’autre tenue par des religieuses.
     Contacts assez réservés au début avec les habitants, mais la famille Garabit nous fut plus accueillante et leur jardin nous rendit de grands services.
     Fin mai, le flot ininterrompu de nouveaux réfugiés, parisiens surtout, traversa le village ; un peu plus tard passèrent les derniers soldats français, bientôt suivis par les Allemands. Je les revois, de la fenêtre –comme si c’était hier- passer à pied dans la rue.
     Une petite garnison s’installa ensuite au château dont le propriétaire, M. de la Garde, était aussi le maire du village. Les occupants exigèrent des logements « chez l’habitant » et obtinrent les pièces qui n’avaient pas été attribués aux réfugiés, généralement les meilleures. Seule, l’horloge de l’église indiquait l’heure allemande. Les paysans l’ignorèrent toujours et leurs pendules restèrent à l’heure solaire.
     Avec mes amis de Gespunsart et de Chestres, j’ai participé aux travaux saisonniers dans une ferme, ce qui nous offrait un avantage essentiel : le ravitaillement. Le fermier nous voyait d’un bon œil et nous prêtait son char à bancs que tirait le cheval Bijou…
     En septembre, j’ai été reçu au concours d’entrée à l’Ecole Normale d’Instituteurs, concours passé à Parthenay au titre des Ardennes, mais la rentrée n’a eu lieu qu’au début 1941. Le 2 janvier au soir, jour de mes 18 ans, j’entrais comme interne au Lycée de Poitiers, car le maréchal Pétain venait de supprimer les Ecoles Normales.

 

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Hiver 1940-1941 : Au poste de Rethel, les sentinelles allemandes veillent...


     Revenu à Voultegon aux grandes vacances 1941, j’ai encore participé à la moisson avant de quitter définitivement Les Deux-Sèvres. Je suis rentré à Thilay le 16 août 1941 après avoir franchi la ligne de démarcation à Rethel.

     Juliette MOUS, née PIGEOT en 1909

     Après avoir quitté Haulmé le 11 mai 1940, Juliette et sa famille arrivèrent le 16 mai à Bouin, village côtier face à l’île de Noirmoutier.
     Sous la halle centrale, la soupe était servie aux réfugiés par les « bonnes sœurs ». Francis fréquentait l’école laïque, Francine et ses sœurs l’école des religieuses.
     La maison d’accueil était la dépendance du docteur parti au service militaire. Il n’y avait pas de plafond et des cloisons étaient tapissées avec les feuilles du « Pélerin ». Pendant la nuit, les souris jouaient dans les casseroles. Par précaution, le pain était enfermé  dans le tiroir de la table. Tous les lits étaient entassés dans la même pièce.
     Souvenirs marquants : Un jour, un soldat allemand se mit à pleurer en nous disant : « Moi aussi, j’ai une famille et des enfants loin d’ici » ». Après nous avoir montré la photo de ses enfants, il a donné une tape sur l’épaule de mon père Zéphirin en s’exclamant « camarade ».
     Un ordre bref aboyé par un officier supérieur mit un terme à ce dialogue.
     Le chauffage constituait l’un des soucis majeurs : un trépied en fonte permettait à la fois de se chauffer et de cuisiner. Les fagots de bois secs coûtaient 13 F pièce. Ils avaient belle apparence mais les branches étaient souvent plus petites à l’intérieur, si bien que nous brûlions un fagot par jour.
     La prime de réfugié se chiffrait à 10 F pour les adultes et – F pour les enfants.
     Chaque mois, le garde champêtre nous apportait l’indemnité en argent liquide.
         Relations avec les hôtes :
     « Bonnes la plupart du temps, ces relations étaient moins conviviales avec certains qui nous appelaient les « réfugiés », voire les « boches du Nord ».
     Arrivés en juin 1940, les occupants investirent et pillèrent le château du village. Cet événement contribua à resserrer les liens de cohabitation entre Ardennais et Vendéens. Les uns et les autres réalisèrent en effet qu’ils étaient tous…des Français.

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     Christiane SAUVAGE, née LALOUETTE en 1928
     Ainsi que Juliette Mous, christiane est arrivée à Bouin le 16 mai 1940. Elle a été reçue par les Sœurs et le Maire du village qui rassembla les réfugiés par familles.
         « On nous a conduit rue des Crottes, maintenant appelée rue des Fleurs, dans une grande maison où nous nous sommes retrouvés à 11 personnes. Des crédits nous étaient alloués (allocation de réfugiés) pour subvenir au minimum de nos besoins.
     Mon père est venu nous rejoindre par la suite et des liens se sont noués avec les locaux. Mes parents se sont liés d’amitié avec la famille Guérin.
     L’un appris à l’autre à piéger des lapins, l’autre à ramasser le sel. Les jeunes Ardennais ont pris place dans les écoles bouinaises. A l’époque, j’étais à l’école publique de filles avec ma sœur Nelly. Mon frère Luc était à l’école publique de garçons.
     En 1942, nous sommes repartis dans les Ardennes et depuis ce jour, je garde de nombreux souvenirs de cette époque malgré la guerre.
     Certains Ardennais ont choisi de rester en Vendée. Après mon mariage et depuis 1961, je retourne chaque année en vacances à Bouin.

¤L’ILE DE NOIRMOUTIER, UNIVERS INCONNU

Arrivée à Noirmoutier

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         Une chaussée pavée que les flots dévoilent à marée basse, aucune colline boisée, ce département quasi-total par rapport aux Ardennes natales ne fait qu’accroître l’angoisse des « réfugiés » qui, après avoir côtoyé la mort, vont devoir affronter un « monde » inconnu.

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         A l’extrémité du « Gois » (du patois « goiser » qui signifie : marcher en mouillant ses sabots), l’ « Ile » apparaît, avec ses digues, ses dunes, ses petites maisons de pêcheurs, ses moulins à vent et ses bois de pins.
         A l’endroit le plus étroit de cette bande de terre, blotti entre Barbâtre et Noirmoutier, le village de La Guérinière se prépare à accueillir les « gens du Nord ».
         Selon certains historiens, La Guérinière, 1200 habitants à l’époque, tirerait son nom du séjour des guerriers qui s’étaient fixés à cet endroit de l’île. Selon M. Claude Bouhier (voir article précédent), ce nom viendrait de la famille Guérin, famille attesté depuis 1390.
         Depuis septembre 1939, les réfugiés se trouvant près du front arrivèrent des Ardennes et furent hébergés dans des maisons ou des collectivités libres. Les pensionnaires de l’hospice de Nouzonville allèrent, eux, à la maison de Bon Secours.
         Un second convoi arriva en mai 1940. Pendant leur séjour forcé, quarante personnes environ moururent et furent inhumées provisoirement au cimetière de la Guérinière jusqu’après la Libération.
         Au décès du maire M.Bernard, le 12 mai 1940, ce fut le 1er adjoint, M. Alfonse Frioux, qui eut charge de la commune jusqu’à son décès en janvier 1945.

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L’occupation de l’île

         Début juin 1940, des avions allemands survolèrent l’île, jetant des tracts qui incitaient les soldats français à mettre bas les armes. Des tranchées furent creusées route de Noirmoutier auprès  des écoles pour permettre aux enfants de s’y réfugier en cas d’alerte. Le 21 juin, les premières troupes entrèrent dans l’île en bon ordre avec véhicules et de nombreux side-cars.
         Les problèmes commencèrent alors : heure allemande, couvre-feu, autorisation pour circuler la nuit, fusils de chasse confisqués, cartes d’alimentation et postes de garde à l’entrée de l’île, l’un au Gois et l’autre à la Fosse au passage du bateau. Pour quitter l’île, un laissez-passer était obligatoire.
         Chacun se débrouillait comme il pouvait pour se procurer du beurre et des légumes dans les fermes du « continent », mais des contrôles étaient effectués et les denrées confisquées. L’imagination était très fertile quand il fallait trouver une astuce pour dissimuler les victuailles (beurre, sucre, tabac, savon, etc…)
         Distribuées avec des bons, les chaussures avaient des semelles en lamelles de bois. Une paire de souliers de ce genre valait 200 F et des enfants de l’époque ont fait leurs premiers pas en sabots de bois.
         Les pneus et chambres à air de vélos faisaient défaut. Après avoir réparé au maximum, il fallait se résoudre à enrouler autour de la jante une grosse corde, du tuyau ou même du caoutchouc découpé en rondelles et enfilé sur un fil de fer…

 

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1er rang de g.à dr : André Mahy, Arthur Sauvage (Navaux) et Gaston Fontaine.

2e rang :M. Dumay(garde forestier au Champ Bernard), M. Pierrard (Nohan), Henry Bureau, Georges Fontaine et M. Frioux, maire

Les Thilaysiens arrivèrent sur l’île :
         Andrée Cachard, née Bureau en 1922
         « Nous étions les derniers à rejoindre l’île. Nous n’avions donc pas le choix et nous avons emménagé dans une petite maison seule au plafond bas au lieu-dit « La Cour », car des courettes séparaient les maisons.
         Souvenirs marquants
         -Lors des soirées entre familles de pêcheurs, le litre de vin rouge passait de main autour de la table et chacun buvait une gorgée au passage.
         -On pouvait acheter un petit rosé à la cruche chez les meuniers qui cultivaient aussi la vigne.
         -Dans la table de la cuisine, des trous creusés dans le bois tenaient lieu d’assiettes.
-Chaque année, je téléphone à Mme Jeanne Pineau, qui était notre voisine.
         -Je ne suis retournée que deux fois sur l’île mais je regrette qu’un jumelage n’ait été créé avec notre village d’accueil.

         Le retour :
      Après huit mois passés sur l’île et trois mois à St Jean-de-Monts, nous avons pris le chemin du retour en avril 1941. Pour rassembler l’argent qui nous était nécessaire au voyage, papa a dû travailler sur un champ d’aviation. Un train nous a ensuite ramenés jusqu’à Fismes.
     Près de Rethel, un passeur nous a fait franchir l’Aisne en barque après nous avoir fixé rendez-vous à 5 heures du matin dans un café. Madame Ruth nous accompagnait.
         Ultime étape : Charleville-Navaux à pied avant de retrouver une maison intacte car Céline Godart, notre voisine d’en face, n’avait pas évacué et surveillait notre demeure.

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Georgette FONTAINE, née en 1926
         Le 10 juin au matin, un mois après le départ des Vieux-Moulins, la famille Fontaine arrive à La Guérinière.
         « Là, un déjeuner nous est servi dans une salle aménagée par la mairie. M. Frioux nous conduit dans les maisons qui vont nous abriter pendant quelques mois. Nous n’avons pas eu de chance car nous voilà à 6 personnes dans deux petites pièces et sans électricité. La personne qui héberge est agréable mais, malgré sa gentillesse, je dois dire que nous étions serrés comme dans une boîte à sardines !
         Nous sommes à peine installés quand les Allemands arrivèrent, les ordres et les restrictions commencent : combustible distribué au compte-gouttes, rationnement alimentaire, couvre-feu…finie la liberté !
         Maman fait les courses dans le village et nous parle de marché noir. Je n’y comprends rien et je pense qu’il s’agit d’un marché qui se fait dans l’obscurité ; j’ai compris par la suite qu’il s’agissait de trafic et de profit pour certains…
     Nous avons vécu là-bas en bonne entente avec les gens et nous avons lié des amitiés. Les centres d’accueil sont venus en aide aux évacués, et il convient d souligner le dévouement des gens qui en faisaient partie. Pendant notre séjour, MM. Georges et Roynette (le boucher) allaient chaque semaine en voiture sur le continent pour y faire provision de beurre et de mogettes.
         M. Pineau, le sympathique secrétaire de mairie, restituait la  nuit des fusils de chasse réquisitionnés à l’arrivée des Allemands »
Le retour : « Le menuisier du village nous avait fabriqué une caisse munie de deux anses pour entasser nos provisions.
         En février 1941, par un froid intense, un camion des Eaux et Forêts nous a transportés de Reims à Charleville (à la fois désert et délabré). Le train de la « vallée » nous a déposé à Monthermé, en compagnie de Mme Jadot, M.Gervaise, Charles Bourguignon (de la Dauphinée) et sa fille Marguerite. Retour aux Vieux-Moulins la nuit et à pied. Là, tout était pillé dans la maison, vitres brisées, chaises et vaisselles cassées, draps disparus ».

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Suzette GILLES, née GODART en 1921
     Alors que Robert, son futur époux, a voyagé tant bien que mal jusque la Creuse avant de revenir peu après, Suzette a évacué à La Guérinière.
         Moyens de locomotion : à pied jusqu’à Reims, en train jusqu’à la Roche-sur-Yon et en bus par le Gois.
     La famille de Suzette partageait la maison d’accueil avec un couple de propriétaires très sympathique. La cohabitation était déjà d’actualité…
     En 1940, des commerçants venaient du continent pour vendre du beurre et des légumes. Par la suite, les réfugiés se rendaient dans les fermes en empruntant ou en louant des bicyclettes.
         Pour compléter leur indemnité, certains trouvaient des « petits boulots » chez les  mareyeurs ou les fermiers, d’autres effectuaient des travaux forestiers, du gardiennage ou du ménage chez les personnes plus fortunés.
Souvenirs marquants :
     A 19 ans, c’était la belle époque !
     Nous fréquentons les petits bals du village. Les Allemands patrouillaient avec des chiens, mais ils n’étaient pas agressifs. Ils se rendaient aux bals en uniforme et invitaient les jeunes filles à danser. Les refus étaient mal acceptés. C’est pourquoi les jeunes filles qui n’osaient pas refuser brutalement simulaient une grande maladresse ou des douleurs aux pieds.

Geneviève JADOT, née en 1931
     « Nous sommes arrivés à La Guérinière le 18 mai 1940 à 21 heures. Accueil tiède, il faut se faire accepter, découvrir une nouvelle vie qui commencera par les problèmes de logement. Le premier : une seule pièce sans fenêtre pour sept personnes, c’est la panique. Enfin à 22 heures en bordure de mer, tout près de l’hôpital « Bon Secours » une maison vacante, les propriétaires étant nantais : 3 pièces, 4 lits, pas d’eau potable, un puits d’eau saumâtre ; pour l’éclairage : deux lampes à pétrole. L’inventaire fut fait en présence d’une voisine, Mme Garnier.
     Pour moi, enfant, tout est nouveau. Que nous arrive-t-il ? Je me sens effondrée, dépaysée ; le langage, les habitudes locales, le vent, le bruit de la mer toute proche. Petit à petit, on commence à s’intégrer, les relations s’améliorent.
     Le puits d’eau potable est à environ un kilomètre (au Fier) ; corvées d’eau deux fois par semaine dans des bidons et des brocs ‘on se débarbouillait dans une cuvette). Mon grand-père se chargeait du transport : un âne et une charrette empruntés à la voisine.

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     Pour nous chauffer, nous ramassions des pommes de pin et des joncs séchés. Après le passage du garde forestier, les hommes liaient une corde autour d’une grosse pierre qui, lancée avec adresse, accrochait une branche morte de pin ; les aiguilles étaient destinées à l’allumage.
         En bordure des pins, quelques vignes abandonnées. Interdiction d’aller gaspiller. Sur autorisation, mon père avait déchiffré quelques mètres carrés pour planter des légumes. Une ferme au bout du bourg, à « La Tresson », nous fournissait le lait.
     Munis de passeports, mon père et son ami M. Roynette se rendaient de temps en temps sur le continent pour faire provision de beurre et de victuailles, mais il y avait très souvent un poste de garde au Gois.
     En août 1941, plus de beurre ni de porc, à cause d’une épidémie de fièvre aphteuse sur le continent.
     Je me souviens du marché de Noirmoutier qui avait lieu presque chaque semaine ; figues, haricots, thon, sardines. Mon grand-père aimait la pêche à l’anguille, mon père celle aux crevettes.
     Il me reste un souvenir inoubliable : en allant rejoindre mon père, je me suis enlisée jusqu’à la taille en bordure d’une pêcherie (parc entouré de pierres où les poissons étaient piégés à marée basse).      Entendant mes appels, un pêcheur réussit à me retirer couverte de vase.
     A la sortie de la messe, le dimanche, on se rassemblait et chacun était à l’écoute des moindres nouvelles de notre village ardennais.

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Après le roulement de tambour, le garde champêtre annonce les informations. A gauche, Anne-Marie ROYNETTE, fille du boucher de Thilay.


     J’allais à l’école avec M. Abraham, instituteur à Thilay. Après son départ, en mai 1941 ; école des Vendéens, route de Noirmoutier avec Mlle Jalabert, très autoritaire. Gare à l’écriture ! J’avais de très bonnes copines vendéennes.
     Le catéchisme était alors enseigné par l’abbé Aubenton, curé de Thilay, jusqu’au 6 janvier 1941, date de son départ.
     Le plus mauvais souvenir est celui de la tempête du sur du 16 novembre 1940. Grosses brèches dans les digues. L’île faillit être coupée au plus étroit entre La Guérinière et Barbâtre. Des anguilles dans l’église : du jamais vu. J’étais juché sur les épaules de mon instituteur. Sur la place, les marins consultaient leur montre, attendant vainement la descente des eaux.
     Le 27 mars 1941, déménagement du bord de mer. On se retrouva sur la place, dans une maison libre après le départ de M. Abraham, tout près de l’église et de l’épicerie de « Marie Aimée » face à l’habitation de M. Pineau, secrétaire de mairie.
     C’est en janvier, elle nous donna des nouvelles : nos maisons étaient debout mais saccagées par le pillage dû à des personnes du village et des environs.
     Octobre 1941 : nous nous décidâmes au retour. Les adieux furent pénibles, car nous avions beaucoup d’amis. La zone n’étant pas ouverte, nous avons eu maintes difficultés à trouver une issue. Enfin, par Vouziers, traversée du pont avec de faux papiers. La rentrée à Thilay s’est faite sous la neige.
     A La Guérinière, presque chaque année, je suis très émue de retrouver « nos maisons » et tout le reste. Je ne peux oublier… »

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Marc WANSARD, né en 1923
     Partis de la gare de Monthermé par le dernier train, Marc, sa mère et ses 4 frères sont arrivés à Beauvoir sans être bombardés. Arrivés à Barbâtre en camion, la famille Wansard a été hébergée dans une petite maison dont le propriétaire habitait tout près.
Sur les digues :
     Marc a été réquisitionné par les Allemands pour réparer la digue de Bouin abîmée par la tempête.
     « Nous étions bennés du camion sans ménagement. Payé au rendement, nous devions charger sur des brancards des gazons et de la terre. Les fermes étaient alors inondées.
     Mal nourris, nous avons entamé une ronde autour de l’église en scandant « Pas de boulot ! » , mais les Allemands en armes ont réagi vigoureusement.
     Par la suite, les 40 réfugiés étaient bennés du camion encore plus violemment…
     Marc était employé à la boulangerie Pagot de La Guérinière.
« Le four était chauffé avec des fagots de joncs. Nous nous levions à quatre heures tous les jours : 5 fournées le matin et il fallait nettoyer et réchauffer à chaque fournée.
     Les habitants cultivaient le blé et le faisaient moudre dans les moulins à vent du village. Les boulanger livrait à domicile avec un cheval et une charrette. A chaque client correspondait une baguette sur laquelle une entaille était faite à chaque livraison en cas de paiement à crédit.
Souvenirs marquants :
     *Une digue a sauté à cause d’une mine, à quelques pas du « Père Potet », instituteur bien connu des Anciens.
     *Deux jeunes ont été ensevelis dans le sable en creusant un puits très profond.
     *Pour nous procurer de l’argent de poche, nous vendions des pommes de pin (10 F le sac de 100) ainsi que des palourdes. (les Vendéens nous avaient appris les techniques de pêche)
     *Les filles du village étaient très surveillées par leurs parents. Pour les rencontrer, nous leur fixions rendez-vous… à la messe.
     *Pas de mauvais souvenirs en général, mais j’avais le mal du pays. L’hiver, pas de neige et peu de gel, mais un vent glacial soufflait dans les ruelles.
Le retour :
     En 1942, nous avons retrouvé les Ardennes. Sans papiers, nous avons dû franchir l’Aisne près de Rethel grâce à un « passeur ». J’ai retrouvé ma maison… sans mes trois accordéons. ( l’un acheté à la Manufacture de St Etienne et les deux autres achetés à crédit pour les bals du café Noizet)

Courriers de Mme Gabrielle SAUVAGE (Navaux)

courrier de mme gabrielle sauvage

 

 ¤LA VENDEE, TERRE D’ACCUEIL

     Selon une estimation de la Préfecture vendéenne, la Vendée aurait hébergé à la fin 1940 de 250.000 à 300.000 personnes dont 80.000Ardennais.
     En 1940, l’amalgame de la tradition industrielle des Ardennais et de la tradition paysanne des Vendéens a été délicat à établir en pleine période de pénurie et d’occupation.
     Pourtant, au fil des mois, de multiples liens d’amitié se sont tissés. Des rencontres de football et des représentations théâtrales ont été organisées conjointement par les réfugiés et leurs hôtes, souvent au profit des prisonniers.
     Dans un village vendéen, le mari de la boulangère avait été mobilisé dans les Ardennes et tous savaient l’accueil fait aux soldats.      Dans un autre village, le fils du marchand de charbon, avait été incorporé en 1939 dans notre département. Il se souvenait de l’hiver très froid et de l’accueil chaleureux des « gens du Nord ».
     Après le retour dans les Ardennes, les échanges de courrier ont souvent permis des retrouvailles entre familles et …mariages, à l’image de Denis Jadot dont le père André se ravitaillait sur le « continent » dans la ferme des parents de Michelle Bocquier. Michelle et Denis ont uni leurs destinées en 1966. Quant à M. Henri Thévenin, il a épousé en avril 1941 Marie Maurice, fille du secrétaire de mairie de Barbâtre ; André Jadot était d’ailleurs témoin. A Hargnies, neuf garçons et douze filles ont suivi cet exemple.
     Les évacués et leurs hôtes ont su dépasser durablement les malheurs du temps. Aucun jumelage n’a vu le jour entre nos villages et « l’île aux cents moulins », mais soixante années après l’exode, les liens les plus forts qui ont été établis subsistent.
     En guise de conclusion, citons quelques extraits de courriers relatifs à ce sujet, courriers séparés par un demi-siècle d’existence.

Octobre 1948 ; lettre adressée à M. et Mme André Jadot par M. Pineau ; secrétaire de mairie à La Guérinière :

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Mai et juillet 2001 : courriers de M.Clovis DURAND adressés à la mairie de Thilay

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Documentation :

- Courriers de M. Pineau et de M. Durand.

- Revue "La Guérinière pendant la guerre 39/45" de Clément Corbrejaud.

- 4La Vendée, terre d'accueil" de Gérard Nocquet.

- 3Les Ardennais dans la tourmente" (Gérard Giuliano, J. Lambert, V. Rostowski-Terres Ardennaises)

- Archives Départementales.

M. Claude Bouhier et l'Association "Les Amis de l'Ile de Noirmoutier".