Le tabac à Thilay

LE TABAC A THILAY
 
Historique :
 
Pendant la Seconde Restauration (1815-1830), l'autorisation de cultiver le tabac est donnée à un grand nombre de départements français. Les Ardennes n'en font pas partie. Face à cette décision, certains habitants de Linchamps et de Failloué ainsi qu'une famille des Hautes-Rivières trouvent une solution alternative en achetant par adjudications des terrains belges en provenance de biens personnels.
Désormais soumis à la loi belge, les planteurs ardennais ne peuvent commercialiser leur récolte qu'en Belgique où ils doivent se conformer aux accises (taxes). Mais la législation n'est pas la seule à imposer ses petites exigences. Bien que douée d'une faculté d'adaptation sur des terres appauvries, l'herbe à Nicot nécessite des soins minutieux au fil du printemps et de l'automne. Le 19 mars de chaque année, jour de la Saint-Joseph, les fines graines de tabac (5000 tiennent dans un dé à coudre) sont semées sous couche.
L'humidité et les brumes des Ardennes belges ne sont pas les ennemies jurées de la noble plante. Bien au contraire, elles lui confèrent un arôme unique apprécié par les fumeurs de pipes et de cigares.
(L'Ardennais de février 2018)
 
 
Note sur la culture du tabac (Archives)
 
Ce fut un instituteur qui lança à Alle la culture de l'espèce de tabac Semois. Il possédait une fiole de graines provenant du Kentucky, qu'il sema au printemps 1856. Prévoyant les profits que la production pouvait apporter, il essaya de diffuser cette plantation, mais ce n'est que vingt ans plus tard qu'il put généraliser cette pratique dans les villages environnants. C'est vers 1905 que la culture prit une certaine extension dans la vallée, pour s'accroître d'année en année, à tel point qu'à l'heure actuelle, elle est très rémunératrice et y constitue la principale richesse. Elle portait en 1950 sur plus de 10 millions de plants.
La vraie patrie du tabac, c'est là où règne une température chaude et humide. La Semois procure cette climatologie spéciale, le parcours sinué et tourmenté de la rivière fait que la culture y est abritée et jouit d'une température supérieure de cinq degrés à celle qui règne sur les hauteurs. Durant la saison d'été, les brouillards prolongés jusque bien tard dans la matinée donnent au tabac un arôme agréable tout particulier que l'on ne sait obtenir ailleurs.
La nature de la terre a également une grande action. C'est pourquoi les terres de désagrégation de roches schisteuses de cette contrée conviennent volontiers à cette culture et ne font qu'augmenter la qualité.
 
Courrier archives municipales en 1885 :
 
Naux, le 20 septembre 1885,
Monsieur le Rédacteur,
Veuillez bien me donner par la voix de votre estimable journal un petit bout de conseil s'il vous plaît.
Un propriétaire a-t-il le droit de planter du tabac ? Si oui, combien de plants a-t-il droit ?
Agréez, monsieur le Rédacteur, mes sincères salutations.
Doudoux Auguste à Naux par Thilay (Ardennes)
 

A l'époque, de nombreux documents reçus étaient utilisés comme brouillon, d'où les multiples annotations sur ce courrier.

 

 
Chez nos voisins belges : (Terres Ardennaises n° 0 de juin 1982)
 
En 1888, après l'impulsion décisive donnée à la culture du tabac par Joseph Pierret, Bouillon cultive 71 000 plants, Poupehan 53 000 et Rochehaut autant. La surface cultivée augmenta dès lors continuellement, passant de 85 hectares en 1895 à 339 en 1910, 440 en 1929 et 630 en 1935, année qui marque son extension maximale, correspondant à une production de 1 200 tonnes pour un peu moins de 1 500 planteurs. Dès 1936, en effet, la tendance se renverse et le déclin qui commence alors n'est interrompu que par deux reprises limitées (1946-1951 et 1957-1960), la chute la plus rapide se situant entre 1952 et 1962.
La production passe de 23 ha à Bohan et de 11 ha à Alle en 1885 à 65 ha et 50 ha en 1910.
Avant 1914, les planteurs s'approvisionnent en fumier de cheval auprès des casernes de Sedan.
Origine des séchoirs : Juste avant la première guerre mondiale. Couverts en tôle, ils sont ouverts aux quatre vents, afin de favoriser le séchage des plants superposés sur trois ou quatre niveaux.

Séchoir à tabac de la vallée de la Semois.

Boudriot : bâton d'épicéa d'un mètre de long environ, sur lequel on a cloué deux rangées de pointes où chaque pied est fiché par la racine.
A Bohan, les champs de tabac ont fait place à des champs de fraisiers, depuis l'auberge du Printemps jusqu'à la douane belge. De nos jours, le maïs a pris le relais.
 
Témoignage de Jean Lejeune en avril 2013, retraité en Bretagne depuis 1994.
 
Dans les années 1949 à 1955 il me semble, il y a eu à Thilay des planteurs d'une variété de tabac à cigares à larges feuilles Dragon Vert. Un contrôleur de la SEITA est venu essayer de trouver des planteurs auprès de mon père.
 
 

Un  tire-ligne fabrication maison (Dessin : Jean Lejeune)

L'écartement des dents est conçu pour respecter la densité voulue.

 

 
La première année, seul mon père Marcel décide de planter dix mille pieds. Chose facile, puisque nous avions alors deux vaches et un bœuf. La terre bien fumée avec de l'engrais complet, le climat de la Semoy favorable à cette culture, les conditions semblent remplies pour prendre exemple sur la vallée en Belgique.
Le bœuf va labourer la terre, herser et préparer les futures plantations. Les gelées de printemps sont passées. Avec un tire-ligne fabrication maison selon les mesures données, il faut tracer des lignes en longueur du champ et perpendiculairement au travers du même champ. Donc, mes parents vont à Nouzonville chez un jardinier au lieudit La Cachette chercher des jeunes plants. Seulement la première année, car les années suivantes, nous aurons nos semis, la SEITA nous fournira la graine. Les gelées de printemps sont passées, nous commençons la plantation des petites salades. Attention aux limaces ! Il suffit de quelques plaquettes de Méta-alcool solidifié que l'on écrase avec du son et que l'on  dépose en petits tas en bordure des champs pendant 100 jours.
Quelque temps plus tard, il faut enlever les trois feuilles du bas (épamprer) qui seraient petites et sales. Les pieds vont grandir vite. Avec les deux mains, en partant du bas du pied, on compte les feuilles main droite (trois feuilles) et main gauche (quatre feuilles) puis on casse la tête. S'il y a une feuille en plus, ce n'est pas grave, ça compensera avec un pied qui est resté plus petit ! A chaque aisselle de feuille va pousser un bourgeon qu'il faudra enlever quatre ou cinq fois au cours de la saison.
 
 

Couteaux à tabac (Ph. Le Pays des Hautes-Rivières)

 

 
Parfois, il n'y a pas de bourgeon aux feuilles du bas, mais sur le haut du pied, il ne faut pas oublier de les casser. C'est un travail d'équipe, chacun prend deux lignes. C'est aussi un plaisir d'être au champ en équipe avec les frères et sœurs, on chante, on fredonne des airs de jeunesse.
 

Une manoque de 25 feuilles

 

Le contrôleur va venir compter les pieds. C'est facile, il compte ses pas et en même temps, il note les pieds manquants. Ainsi, 10 000 pieds pourront donner 100 000 feuilles.
Puis arrivera la saison de la récolte à mi-septembre avant le risque des premières gelées.
Avec un talon de faux, on coupe le pied de la plante au sol et on la couche précieusement sur le sol, c'est assez fragile, il ne faut pas casser les feuilles. Ainsi fait, la plante va faner quelques jours puis avec la charrette, on va commencer à rentrer la récolte.
Au cours de l'été, il a fallu prévoir deux grands séchoirs. Monsieur Mangon nous a donné la ligne électrique qui allait de l'usine de Thilay à l'ancienne usine du Moulin de Navaux en passant tout au long du chemin communal de Soumont. Ainsi, nous aurons de gros poteaux en bois pour construire nos deux hangars (comme on peut encore en voir dans les champs de Bohan et des villages voisins de la proche Belgique). Nous allons avec la charrette attelée du bœuf chercher un chargement de tôles à la Senelle Maubeuge à Monthermé. Nous entrons dans le parc, le pont roulant magnétique arrive avec son chargement et le dépose en douceur sur la charrette ; le bœuf regarde en l'air cette mécanique inhabituelle qui s'approche et fait du bruit.

Pour le séchage : un bâton de 2 mètres de long environ, garni de goujons sur lequel on pique le pied, tête en bas.

Maintenant, il faut planter un petit crochet au pied du plant, puis l'accrocher dans le séchoir sur les fils prévus à cet effet. Autre technique : sur des bâtons munis d'une double rangée de goujons (clous sans tête pointus aux deux bouts) comme en Belgique. Les petits crochets seront coupés dans les mailles d'un grillage.
Deux mois après, le tabac a séché, une bonne odeur parfume l'air. Il faut commencer à décrocher, à éplucher sauf les jours de gelée où il est plus brisant. Alors, les jours de pluie, le travail d'épluchage commence, travail délicat et sérieux.
 
Les trois feuilles du bas feront un tas, les quatre feuilles du milieu un autre et les trois feuilles du haut de la plante un autre tas. Il faut également faire attention aux couleurs : les feuilles trouées ou déchirées iront à la découpe.
 
 

Un autre mode de fixation : le crochet

 
Avec toutes ces feuilles, il faut faire des manoques de 24 feuilles qu'on lie avec la 25ème. On les rangera ensuite par catégories au grenier, dans un endroit sec. Puis viendra le temps de préparer les balles, les bottes. Dans une caisse sans fond, il faut prévoir les ficelles qui serviront de liens, croiser les parties feuillues dans le milieu et les tiges vers l'extérieur. Nous ferons ainsi quelques 50 bottes de 20 kg (je crois, je ne sais plus).
La livraison se fera sans doute début février, nous serons prévenus par la SEITA. Un wagon SNCF sera en gare de Château-Regnault avec un contrôleur pour réceptionner la marchandise. Léon Davreux avec son petit camion vert assurera le transport.
La SEITA aurait voulu que l'on enfile les feuilles sur une ficelle, mais c'est moins facile car les feuilles risquent de se coller les unes aux autres et ainsi mal sécher et rester de couleur verte.
A cause des résultats très variables, d'un manque de main d'œuvre et de savoir-faire, presque tous les planteurs vont abandonner les années suivantes. Ainsi sont passées plusieurs années entre les champs de patates, les champs de tabac, la saison des foins et tous ces bons souvenirs du travail en famille.
Mais il y aura une dernière année : lors d'une livraison à Vervins dans l'Aisne, nous étions en retard sur la date prévue. Toujours avec notre transporteur de Thilay, Léon Davreux, ce jour-là, il y avait du verglas sur Vervins, mais le chauffeur était prudent et le voyage se passa bien.
Le contrôleur dit à mon père : C'est fini, les plantations sur la Vallée de la Semoy !
Mon père lui répond : Nous irons faire nos livraisons à l'usine de Béthune s'il le faut.
Non, réplique le contrôleur, c'est fini !
 
Je crois savoir qu'à Bohan, il y a encore un planteur. Au musée du tabac, à Vresse, il n'y a plus rien après l'incendie. Maintenant, c'est une exposition de peintures.
 
Madame Lejeune, mère de Jean, avait également planté un châtaignier dans la Couture d'en Bas, où seuls existaient des terrains cultivés. Ce châtaignier est probablement celui qui subsiste au fond de la rue de la Couture et qui, chaque année, fait le bonheur des amateurs de châtaignes.
 
Cette terre à tabac avait été achetée à la succession de la famille Mangon. Une autre terre existait au milieu de la Couture entre les deux chemins, à l'emplacement de l'actuel N° 44. D'autre part, les frères Ruth (Raoul et Gaston) possédaient une terre à tabac entre la Semoy et la route, là où ont été construites les maisons n° 53 et 55 (Propriétés de F. Ladouce et D. Pruvost).
Les familles Hubert à Tournavaux et Meunier à Haulmé avaient tenté la même aventure du tabac à cette époque.  Louis Meunier, cordonnier  de métier, cultivait le tabac sur des terrains situés à l'emplacement du camping d'Haulmé.
 
Témoignage de Michel Lejeune, retraité près de Bazancourt (51)
 
Deux hangars existaient dans le jardin familial, rue des Paquis. Mes grandes sœurs travaillaient dans les champs de tabac de la Couture d'en Bas, à casser les bourgeons et ramasser les feuilles au sol.
Lors des premières années, on emmenait le tabac en charrette à bras jusqu'à la gare de Monthermé ; ensuite, bœuf et remorque prirent le relais. On récupérait une partie de feuilles séchées pour les transformer en cigares après les avoir mouillées.
 

Vue générale de Thilay : Les champs cultivés de la Couture d'en Bas et de Navaux.

Mon père avait acheté un motoculteur à Reims en 1958. Ce motoculteur fut récupéré par Henri à Haulmé. Culture du tabac et des pommes de terre permettaient de nourrir plus facilement les familles nombreuses de la vallée. Nous n'avons pas de photos de cette époque, car seul Francis possédait un appareil 6x9 à soufflet ramené d'Allemagne.
Gaston Thomé avait lui aussi cultivé du tabac dans la Couture, puis le père de Gilbert Cazareth.
 
Témoignage de Mme Fernande Crépin, de Navaux
 
Peu après 1945, mes parents exploitaient une petite plantation de tabac dans les Battis, au fond de Navaux, pas loin de la chapelle, entre le chemin et la rivière. Les feuilles n'étaient pas suspendues sous un hangar, mais enfilées en guirlandes pour permettre un bon séchage.
Le commerce du tabac était très surveillé par l'Etat.
Une anecdote :
Des tailleurs de pierre occupés à la reconstruction du pont de Thilay logeaient dans une maison près de M. Cachard, rue de l'Ecole à Navaux. Pour améliorer leur ordinaire, ils avaient mangé des soi-disant champignons de Paris qui poussaient dans le champ de tabac des Battis. N'ayant pas fait le bon choix, ils avaient été bien malades.
 
Témoignage de Marc Avril, de Thilay
 
Vers 1950, M. Henri Avril de Navaux cultivait lui aussi une parcelle de tabac de dix ares à Navaux, dans la côte de l'Epinée. Cette exploitation était de taille modeste, mais la culture du tabac avait lieu après la journée à l'usine. En période d'après-guerre, l'exploitation des jardins cultivés était au goût du jour, les aspects Loisir et Economie étant parfaitement complémentaires.
 
Il est difficile de parler tabac sans évoquer la contrebande.
 
Les Pacotilleuses
 
La fiscalité française particulièrement dissuasive et la guerre de 14-18 qui avait laissé les Ardennes françaises exsangues firent les beaux jours des passeurs de chaque côté de la rivière qui sert de frontière aux deux pays. Pour les gens de la Semoy, la fraude permettait de rapporter un peu d'argent au foyer, car on n'était pas bien riche en ces temps-là...
Malgré la saison, la patronne suait. Elle pesait de gros sacs  couleur brique et les passait à des contrebandières, des pacotilleuses, qui se chargeaient dans un petit réduit. On pouvait les voir par la porte vitrée. La chemise serrée à la ceinture, l'une se versait par l'encolure du café entre les mamelles. Ça devait lui couler froid sur la peau moite et ça l'arrondissait comme une barrique. À même le ventre, l'autre se nouait un long sac plat que dissimulaient trois jupons et une sombre cotte de futaine.
Sans honte, elle avait baissé son linge jusqu'aux hanches et montrait ses flancs maigres et musclés. La troisième cachait de la poudre de chasse entre ses cuisses. Le gabelou ne songerait jamais à la fouiller là !
(Extrait du Fer et de la Forêt de Jean Rogissart, article paru dans la Brèves de Sentier d'Ardennature.com)