L'Evacuation

L'EVACUATION (1)

Avant de céder la parole aux personnes qui ont répondu à notre appel dans le précédent Bulletin, nous avons jugé utile de replacer l’EXODE ardennais dans le contexte historique de l’époque, très difficile à appréhender par nos jeunes générations.
         Pour des raisons de place, nous nous sommes limités à l’exode proprement dit, sans évoquer le séjour en terre d’accueil.

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¤ POURQUOI L’EVACUATION ?

+En septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne selon la tactique de la Blitzkrieg ou guerre-éclair qui met en œuvre simultanément l’aviation et les blindés.
     La France et le Royaume-Uni déclarent alors la guerre à l’Allemagne, mais ils adoptent une stratégie défensive. Leurs armées restent en effet abritées derrière la ligne Maginot et attendent que l’ennemi les attaque : c’est la « drôle de guerre ».

+Mai 1940 : la ruée vers l’ouest.
         Le 10 mai 1940, Hitler déclenche son offensive à l’ouest. La Wehrmacht se rue vers les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, puis perce le front français dans les Ardennes. L’armée allemande se précipite ensuite vers le Sud, provoquant l’exode de millions de civils complètement désemparés.
         Pourquoi l’attaque allemande dans les Ardennes a-t-elle autant surpris l’Etat-Major français ?
         La « surprise ardennaise » était-elle vraiment imprévisible ?
         Toujours est-il que le 12 mai, les troupes allemandes franchissant le canal Albert près de Liège et atteignent la Meuse.
         Le lendemain, Liège et Dinant sont prises, avant que ne soit établie une tête de pont près de Monthermé ainsi qu’à Sedan.
         Ainsi, en cinq jours seulement, du 10 au 15 mai, notre département, déjà lourdement frappé en 1914, se sera vidé de sa population en quasi-totalité.

¤ LE GRAND DEPART :

         « On dit souvent que les Ardennes ont été le seul département français entièrement évacué sur ordre des autorités militaires. C’est exact. Toutefois, cela ne rend pas bien compte de la réalité. 
         Dans ce véritable « catéchisme de l’évacuation » que constitue « l’Instruction générale à l’usage de MM. Les Préfets sur les mouvements et transports de sauvegarde » - instruction publiée en juillet 1938 et complétée par la suite – l’évacuation est définie comme une « mesure d’ordre militaire consistant dans le retrait à l’arrière des populations de la zone de combat ». Il s’agit par cette mesure de faciliter le déroulement des opérations militaires dans les zones frontières ainsi que les déplacements des troupes sur les arrières immédiats. Il s’agit également d’éviter, en cas de prolongement du conflit, de laisser tomber aux mains de l’ennemi le potentiel économique et humain des régions qu’il viendrait à occuper. »

                                      Revue « Terres ardennaises »n°7-Juin1984

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         Malgré les efforts du Préfet PASCAL, l’exécution du plan d’évacuation sera très difficile, et cela pour diverses raisons :
          -les populations concernées ont rapidement cédé à l’affolement. Ne leur avait-on pas répété que les ouvrages de la ligne Maginot étaient infranchissables par les blindés au même titre que le massif ardennais avec sa large rivière Meuse et ses imposants éperons boisés ?
          -le plan préfectoral d’évacuation était théoriquement bien établi, chaque village ardennais possédant « son » village d’accueil. Hélas, ce plan avait été tenu secret… pour ne pas affoler les habitants à l’avance.
         -enfin, les réquisitions militaires se sont multipliées depuis la mobilisation de 1939, et les moyens en transport et en personnel se trouvent de ce fait lourdement amputés.
         Pour parachever le tout, les bombardements du 1é mai ont provoqué l’immobilisation des trains en coupant les voies ferrées, notamment à Poix-Terron où les vagues de Stukas ont semé la panique et la mort parmi les civils.

¤ UN TROUPEAU DE BETES HUMAINES

         A Charleville, Poix-Terron, Launois, Rethel, Liart, puis ensuite dans l’Aisne, les cohortes de civils se mêlent à celles des militaires parmi lesquels de nombreux Spahis.
         A propos de ces Spahis, in détachement était hébergé à Thilay. Les chevaux étaient abrités dans l’annexe de l’usine Mangon ainsi que dans plusieurs écuries voisines. Dès les premiers grondements du canon en Belgique, ces valeureux soldats ont franchi la frontière mais, n’ayant que leur courage à opposer aux panzers ennemis, ils ont été exterminés.
         En quittant son village, il a fallu tout abandonner : maison, meubles et animaux.
         Vêtements, objetprécieux, souvenirs et victuailles ont été entassés à la hâte dans des valises ou des sacs, à leur déposés dans les landaus ou des brouettes, sur des vélos, des charrettes à bras ou à cheval, les automobiles étant réservés à une minorité de personnes.
         Une ardennaise née en 1864 avait déjà dû évacuer avec ses parents en 1870 devant les Prussiens. En mai 40, conservant son humour en dépit des circonstances, elle ne put s’empêcher de s’exclamer : »Evacuer en 70, en 14 et en 40, les gens vont dire : On ne voit qu’elle sur les routes ! »

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         « Nous avons croisé des évacués de tous les pays, des débris d’armées, des pauvres gens n’en pouvant plus, des malheureux transportant leurs vieux parents sur des brouettes, des mioches se cramponnant à la guimbarde que traînaient leurs parents, des attelages abandonnés, des chevaux poussifs, des troupeaux dont les conducteurs avaient mille peines à leur frayer un passage, des automobiles qui obligeaient cette lamentable colonne à se ranger sur le côté de la route. Des véhicules de toutes sortes, des pleurs, des gémissements. Et lorsque le ronflement d’un moteur se faisait entendre, telle une volée de moineaux, toute cette masse grouillante se précipitait dans les bois ou dans les fossés. »
                            M. Ernest LOCART, ancien maire de Poix-Terron.

         Pour pousser l’affolement à son paroxysme, les avions allemands, maîtres du ciel, prenaient les routes et les gares en enfilade et mitraillaient en rase-mottes. Lors de ces multiples attaques, les risques étaient énormes : y laisser sa « peau » ou perdre le reste de son groupe disséminé dans ce troupeau humain.
         Exténués, couvert de poussière et de gravats, certains mangeaient dans les fossés, d’autres cherchaient de l’eau, d’autres soignaient leurs pieds déchaussés, d’autres enfin… pleuraient en silence.

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Photo : Thérèse Bonney

¤ LE TRAIN DU SALUT

         
         La plupart du temps, c’est une gare que cherchaient les réfugiés, un train, le train de l’espoir, le train du salut.
         Ils ne le trouvèrent souvent qu’au terme d’une longue marche de cent ou deux cents kilomètres pour certains, voire davantage, marche qui les mena jusqu’à leur point d’accueil en Vendée, dans les Deux-Sèvres ou …. Ailleurs.
         A noter que certains furent rattrapés et dépassés par l’ennemi en cours de route.
         En ce qui concerne notre secteur, les « points de chute » officiels étaient les suivants : Thilay (et ses hameaux) à la Guérinière et Barbâtre, Hautes-Rivières à Noirmoutier et l’Herbaudière, Haulmé et Tournavaux à Bouin, Monthermé à St Jean-de-Mons ou Fromentine et Bogny à St Gilles-Croix-de-vie ou autour de Challans.

¤ L’EXODE DES THILAYSIENS

Juliette BOZIER, née COLLARD en août 1918

         « En 1940, j’étais institutrice « remplaçante » à Navaux, car les instituteurs avaient été mobilisés dès septembre 39 pour la « drôle de guerre ».
         Avec mon bébé âgé de six mois, j’ai quitté le village le 11 mai par ordre. La sonnette du « Baptiste », appariteur, avait en effet retenti dès 5 heures du matin.
         Je ne raconterai pas les pérégrinations de ce terrible voyage que nous avons subi dans la peur, la misère, sous les bombes, la mitraille, les affreux sifflements des « stukas » etc. Je les garde enfouis au plus profond de moi-même. A quoi bon remuer toutes ces horreurs 60 ans après ? Nos « jeunes » ne comprennent pas, ne peuvent pas comprendre…
         Moyen de locomotion utilisé ? …Mais le « train onze » bien sûr, c'est-à-dire « pédibus » pour une grande partie du « voyage » et ensuite train aux multiples arrêts.
         Village d’accueil : Messac (Ile et Vilaine) entre Rennes et Redon, où nous sommes arrivés le lundi 20 mai au soir.
         Je conserve comme des pieuses reliques les deux étiquettes en carton, semblables à celles que l’on attachait sur les sacs à boulons, et sur lesquelles nous devons mentionner notre identité avant de les fixer sur nos vêtements.

Andrée CACHARD, née BUREAU en 1922

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         « Le 9 mai au soir, les soldats normands cantonnés à Navaux reçoivent l’ordre de rejoindre leur unité à Gespunsart. Ils quittent le hameau par le chemin de l’Epinée. Tout le village est en émoi.
         Papa nous rassure : « Ce n’est pas demain la veille que les Allemands franchiront la ligne Maginot ! »
         Apaisés, nous ne bouclons pas nos valises.
         Pourtant, samedi à 5 heures, le garde champêtre traverse Navaux en agitant sa sonnette.
         Quelle panique ! Vite, les bagages ! Je décide instantanément d’emmener ma robe et mon chapeau plat achetés pour la pentecôte.
         Rassemblement sur la place de Thilay. Là-bas, le père de Noël Laurent attends avec un attelage devant permettre de transporter les bagages des habitants.
         Les ordres sont formels : « Direction les Hauts-Buttés ».
         Papa nous dit : « Pas question ! Direction la gare de Château-Regnault ! » Sur une brouette, il a empilé sacs et valises. Mon frère et moi poussons chacun un vélo avec une valise à l’avant et une à l’arrière.
         A la gare, pas de train de la journée ! Ordres et contre-ordres se succèdent. Rumeurs les plus diverses, informations erronées.
         En désespoir de cause, papa décide le retour vers Navaux. (toujours à pied avec nos bagages)
         Sur la place de Thilay, nous nous trouvons nez à nez avec un groupe de gendarmes belges en déroute. Juchés sur des vélos à haut guidon, ils nous crient : « Les Allemands sont à Palizu ! (Paliseul)
         Assis sur son pas de porte, M. Leclet, boulanger, bondit. Il est affolé.
         Les soldats français qui gardent le pont nous en interdisant l’accès. Ils nous affirment qu’ils vont faire sauter l’ouvrage dans peu de temps.
         Nous repartons alors vers… la gare. Au cours de la nuit, nous avons enfin la chance d’avoir un train. Hélas, en arrivant dans l’Aisne à Mattigny, les mitraillages se succèdent. De nombreux civils sont tués ou blessés.
         Nous décidons de marcher la nuit et de noous cacher le jour. La famille Dromaux de Naux nous accompagne. Emprunter les routes secondaires est moins dangereux. Par contre, à chaque carrefour, le même problème se pose : « A gauche ou à droite ? » Lorsque les avis diffèrent, la discussion est animée.
         Il existe un moyen pour trouver le plan des routes en arrivant dans un autre département : pénétrer dans l’une des nombreuses maisons vidées de leur occupants et de décrocher le calendrier des Postes accrochés au mur.
         Papa s’est fixé pour but de rejoindre la fonderie Malherbe dans l’Oise, à cause des liens  de parenté avec nous.
         Après 15 jours de marche, le directeur nous accueille. Enfin de quoi se laver et manger à sa faim !
         Un train nous emmène ensuite vers Paris où nous quittons la famille Dromaux pour rejoindre la Guérinière en Vendée.
         Pendant les longues et pénibles marches, nous avons rencontré Marie Parizel (Mme Bockoltz) et sa famille.
         Souvenir poignant : une dame que nous connaissions portait son bébé mort et ne savait où l’enterrer.
         En cours de route, nous avons dû abandonner des bagages, en particulier six kilos de café vert en vrac dans une taie d’oreiller. La fatigue nous obligeait à agir ainsi. Les fossés étaient d’ailleurs emplis d’une multitude d’objets hétéroclites abandonnés entre deux alertes.
         A près toutes ces péripéties, nous avons été parmi les derniers à rejoindre l’île de Noirmoutier et nous avons emménagé dans une petite maison au plafond bas, car nous n’avions pas le choix. »

André CUNIN, né en 1923

         « Le samedi 11 mai, j’étais au Cours Complémentaire de Monthermé où nous devions avoir cours toute la journée.
         L’un d’entre nous dit au directeur : « il paraît que les Allemands sont entrés en Belgique ; des voisins l’ont entendu au poste ! »
         Le directeur, d’abord sceptique, dut rapidement se rendre à l’évidence. Tous les élèves furent renvoyés le matin même et ils évacuèrent « dans la foulée » avec leurs familles ».
         C’est ainsi qu’André quitta Thilay avec sa Tante et ses cousins.
         La gare de Château-Regnault était noire de monde.
         Certains eurent la chance de trouver un train disponible comme par miracle, et ils purent atteindre rapidement leur région d’accueil.
         Par contre, d’autres furent beaucoup moins « chanceux ».
         Après avoir reçu le baptème du feu à Faissault et dans l’Aisne, André parvint dans les deux-Sevres.
         De nos jours, quand on lui fait remarquer la très bonne mémoire des Anciens concernant l’exode, André réplique en souriant : « Celui qui a reçu des bombes sur la g…s’en rappelle toute sa vie ! »

Yvonne MAHY, née SAUVAGE  en 1919


         Yvonne et sa famille ont quitté Navaux le dimanche 12 mai, jour de la Pentecôte, et ils sont arrivés à la Guérinière 5 jours plus tard.
         Moyen de locomotion : à pied jusqu’à Monthermé, puis jusqu’à Charleville, faute de train.
         A Charleville, tous ont pris place avec soulagement dans un train mais à Pois-Terron, le soulagement a très vite cédé place à la désillusion puis à la panique lors des bombardements.
         Sur la route d Rethel, retrouvailles avec Juliette Bozier qui a perdu une partie de sa famille. A chaque mitraillage par les avions à croix noire, tous se précipitent dans les buissons, sous les arbres ou dans les fossés.
         Un souvenir très particulier : lors d’une attaque aérienne, l’une des jeunes femmes se mit à hurler autour d’elle : « Même si vous n’êtes pas croyants, priez ! »
         Après Poix-Terron où ce dimanche de communion solennel a rapidement tournée au carnage avec près de 300 victimes, la Famille Sauvage a poursuivi son exode à pied jusqu’à Beaulieu près de Soissons, puis en train jusqu’à la Roche-sur-Yon et en bus jusqu’à Fromentine avant de gagner l’île en bateau.

Geneviève JADOT, née en 1931

         "Le jour de l’évacuation, les automobiles étant peu nombreuses, mon père, qui avait acheté auparavant un Citroën d’occasion, était occupé à transporter les personnes âgées des Hautes-Rivières jusqu’à la gare de Monthermé.
         A la maison, tôt le matin, ma mère et mes grands-parents écoutaient la TSF d’une oreille attentive, car les nouvelles étaient de plus en plus mauvaises.
         Plus aucun doute : nous devions partir nous aussi au plus vite !
         Et papa qui ne revenait pas !
         Nous habitions la même maison qu’aujourd’hui face à la poste. Assise sur l’escalier du couloir, je surveillais la rue de la Motte avec anxiété.

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         Enfin, papa apparut au bout de la rue et nous pûmes préparer le « grand départ », mon frère Denis n’ayant pas encore deux ans.
         Mais que faire des moutons dans l’écurie de mon grand-père ? Avant de quitter Thilay, nous les avons emmenés dans un enclos auprès de l’étang Mangon. Là-bas, ils auraient au moins de quoi manger !
         Et ce samedi 11 mai à 13 heures, ainsi que le mentionne le petit carnet rédigé chaque jour par ma mère, nous prenions la direction de l’Aisne, première étape vers la Vendée.
         A cette époque, je n’avais que neuf ans, mais je me souviens parfaitement du flot ininterrompu des évacués qui gravissaient la côte de Deville. Il y avait de lourds chariots tirés par les chevaux ainsi que du bétail, divers attelages, quelques autos et des camionnettes.
         Près de Château-Thierry, nous avons été bombardés à trois reprises et nous avons dû modifier notre itinéraire.
         En cours de route, des centres d’accueil permettaient aux gens de faire une halte et de se reposer autour d’une boisson chaude ou d’un bol de soupe. Au centre de Doué la Fontaine, près de Saumur, nous avons retrouvé la famille Debarre, avant de passer la nuit chez des pépiniéristes.
         Le samedi 18 à 15 heures, nous avons atteint le passage du Gois, mais nous avons dû attendre la marée basse en compagnie d’autres réfugiés parmi lesquels des voisins de Thilay, à savoir l’abbé Aubenton, sa gouvernante Mélanie et Berthe Muller.
         En fin d journée, nous étions sur l’île, soulagés d’être au « terminus », mais inquiets de devoir découvrir une région inconnue."

Juliette MOUS, née PIGEOT en 1909

         « A Haulmé, de nombreux Spahis séjournaient depuis le 20 mars 1940.
         Le 10 mai à 11 heures, ils prirent tous rapidement la direction de la Belgique. Mauvais présage !
         Effectivement ; le lendemain matin dès 3 heures30, nous partions avec mes parents quatre enfants et mes voisins. Pour tout bagage, chacun portait en bandoulière une musette en toile de matelas confectionnée auparavant au cas où…Direction le plateau d’Haulmé et la gare de Levrézy où un train charge le groupe à 5 heures dans un wagon à bestiaux.
         En gare de Rethel, nous sommes accueillis par un intense bombardement. Gilberte Meunier alors âgée de 17 ans, est tuée par un éclat ? Auprès d’elle, Yvonne Remacle est blessée. Un marchand de journaux est étendu ; il est mort et le contenu de sa musette est éparpillé sur le sol. Non loin de là, une scierie est en flammes. Lors d’une attaque, Francine, allongée dans un carré d’orties, a tellement eu peur qu’elle n’a ressenti aucune piqûre. Le voyage se poursuit à pied jusqu’à Reims. Enceinte de cinq mois, Juliette résiste au gré des nuits passées dans les granges.
         Enfin un train pour rallier des Sables d’Olonnes ! Dans certaines gares, les voyageurs étaient ravitaillés en viandox, en sandwiches et en biberons pour les nourrissons.
         L’ultime étape en camion nous permit d’atteindre Bouin, notre village d’accueil. »

Christiane SAUVAGE, née LALOUETTE en 1928

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Jacques LAURENT, né en 1922

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Embarquement à Fumay

L’évacuation vécue par la famille Laurent pourrait se résumer en ces quelques mots : « Le mauvais train ».
         Reprenons la chronologie des évènements en laissant la parole à Jacques, alors âgé de 18 ans.
         « A Thilay, la journée du 9 mai a été vécue comme les précédentes. La population vaquait à ses occupations, tout comme les militaires : deux escadrons du 1er régiment de Spahis algériens et quelques réservistes chargés de la garde du pont, en cantonnement dans la commune.
         Depuis septembre 1939, les jours s’écoulaient dans la monotonie. Pourtant, depuis une quinzaine de jours, une certaine activité aérienne se manifestait, mais rien de bien grave.
         La surprise a donc été très grande quand le 10 mai au matin, nous avons appris par la radio la « nouvelle » de l’invasion allemande.
         Le village perdit d’un seul coup sa belle tranquillité. Les conversations allaient bon train et l’aviation ennemie était bien présente, passant par vagues successives sans rencontrer de résistance.
         Le départ immédiat des Spahis laissa un grand vide dans le pays.
         Le 11 mai, après avoir rassemblé quelques bagages et mis les animaux domestiques en liberté, nous avons pris la direction de Monthermé.
         Vers 18 heures, un train composé de wagons à bestiaux attendait en gare, mais la locomotive était absente. Elle arriva à la nuit tombante. Après une longue attente, nous sommes enfin paris, soulagés.
         La nuit fut pénible : arrêts successifs, coups de tampons, température fraîche…
         Très tôt le lendemain, le convoi s’immobilise en pleine campagne ? Où sommes-nous donc ? Près de Reims ? Près de Paris ?
         Un cultivateur nous renseigne : nous sommes près de …Liart. La nouvelle se propage de wagon en wagon et la consternation s’empare de chacun d’entre nous. Une nuit de voyage pour parcourir 40 km ! En plus, nous n’étions pas dans la direction du sud, celle de la « Terre promise ».
         Après un nouveau départ, toujours au ralenti, nous traversons la gare de Liart bombardée. Vers Rumigny, nous recevons notre premier baptême du feu. Dans l’Aisne, peu avant Martigny, un nouveau mitraillage transforme notre locomotive en passoire et immobilise le convoi.
         Nous trouvons refuge dans une étable pour quelques jours. Les militaires et les habitants ravitaillent les évacués, mais les nouvelles sont pessimistes, et un nouveau départ semble inévitable.
         Vers le 16 ou 17 mai, nous prenons la direction de Laon… que nous n’atteindrons jamais.
         En effet, la route regorge d’évacués et de convois militaires montants ou descendants, à tel point que nous devons marcher dans les bois et les pâtures en franchissant les fils barbelés.
         Un jour à midi, nous avons entendu un bruit ininterrompu de camions et de véhicules hippomobiles. Armée anglaise ou arméé allemande ?
         En un instant, la lueur d’espoir s’effondra : l’ennemi nous avait rattrapés et nous étions à nouveau envahis comme nos parents l’avaient été en 1914.
         Nous avons donc pris le chemin du retour par petites étapes. Sur le bord des routes, le désastre était indescriptible : militaires non enterrés, matériel abandonné…
         Plus nous approchions de Thilay, plus nous avions peur de retrouver des ruines. Par bonheur, il n’en fut rien.
         Pour nous, l’évacuation était terminée, et une autre vie allait commencer… »

Georgette FONTAINE, née en 1926

         La famille Fontaine a quitté les Vieux-Moulins de Thilay le 11 mai et a atteint l’île de Noirmoutier seulement un mois plus tard.
         La plupart des habitants du hameau ont évacué en groupe et ils vécu de multiples péripéties.
         Pour clore cette série de témoignages, nous vous proposons quelques extraits notés « sur le vif » par Marguerite FONTAINE, mère de Georgette et née en 1900.
         *Vendredi 10 mai :
         « Les allemands sont entrés en Belgique et en Hollande. Les douaniers et les gardes mobiles préparent leurs paquetages en hâte. Des soldats du 337ème R.I viennent prendre position à quelques centaines de mètres des Vieux-Moulins. Deux bombes sont tombées à Rienne et l’une d’elles a fait deux victimes.
         Le soir en famille, nous commentons tristement les évènements de la journée. C’est alors que le bruit d’une auto conduite nerveusement nous inquiète à nouveau. C’est M. Maurice Bouché. Il vient de la part de M. le Maire de Thilay pour nous avertir de nous préparer à une évacuation éventuelle.
         Et la nuit fut courte car l’aube pointait à peine quand M. Bouché réapparut. « Cette fois, ça y est, j’apporte l’ordre d’évacuation ! » s’écria-t-il.
         Il nous faut être à Monthermé pour 8 heures, et 6 heures sont déjà sonnés.
         « Pas plus de 30 kilos par personne. Les attelages seront réquisitionnés et les familles partiront au train », tels sont les ordres officiels.

  • Samedi 11 mai :

Très tôt, le petit convoi se forme devant notre maison. Il y a là un groupe de 34 personnes, adultes et enfants. Les quelques bagages sont chargés sur deux voitures légères et quatre charrettes tirées par sept chevaux. Il y a aussi deux jeunes poulains que nous ne voulons pas abandonner.
M. Bouché a remis le « papier » officiel à M.Delmont, Conseiller municipal, qui prend la tête du convoi.

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A Vireux-Molhain : Photo Thérèse Bonney 
Les femmes et les enfants conduisent le troupeau de vaches, mais devront l’abandonner aux Woieries.

La première étape nous conduit à Sormonne, où nous passons la nuit.
Je signale en passant l’accident survenu à mon frère Gaston, victime d’une ruade de cheval à Sécheval.
La seconde étape nous amène à Draize où nous restons deux nuits et deux jours à cause de l’état de santé de mon frère qui a une hémorragie lors d’un pansement. Son état est sérieux et il convient d’être vigilant.
         La troisième étape se termine à Gomont, au terme d’une progression de 35 kilomètres.
     Ensuite, nous traversons les départements de l’Aisne, puis de la Seine-et-Marne, du Loiret, du Loir et Cher. Nous atteignons alors les Deux-Sèvres.
     A Chatillon, nous partons en car jusqu’à Nantes. La ville est tranquille. Quel contraste avec ce que nous venons de vivre pendant presque un mois !
         Nous restons une journée au bord de la route avant d’être pris en charge par une jeune fille de la Crois rouge qui nous conduit dans un centre d’accueil.
     Le lendemain matin 10 juin, un car nous emmène à Fromentine où nous pouvons embarquer sur un petit bateau-navette. En fin de matinée, nous arrivons à la Guérinière.
     Nous avons mis du temps pour parvenir en Vendée, mais nous avons vécu l’évacuation sans trop d’ennuis, n’ayant pas été directement visés par la mitraille. Je souligne le dévouement des personnes qui oeuvraient dans les centres d’accueil, ainsi que la bonne entente qui régnait dans notre petite troupe, les femmes se chargeant de préparer les repas, les hommes de la cuisson et du café, le tout avec les moyens du bord et en pleine nature. »

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     En guise de conclusion, nous n’avons pu résister à l’envie de vous citer ces quelques phrases émouvantes de Mme Th. Blondet-Bish (Musée d’Histoire contemporaine à Paris) ainsi que ce poème intitulé « Mai 1940 » écrit dix ans plus tard par M. Christian-A Pilardeaux, membre de la Société des Ecrivains Ardennais.
     « Etranges et saisissantes images de guerre jalonnées de portraits d’enfants et de vieillards égarés dans la tourmente de l’exode ardennais. Longues cohortes d’hommes perdus dans cette atmosphère particulière, envahissant les routes, transportant le peu de leur vie happée par la guerre : transhumance humaine insolite.
     En charrette à bras, à chevaux, à pied, sur des bicyclettes alourdies du sauve-qui-peut quotidien, tout un peuple se traîne avec le regard inexpressivement vide de l’incertitude.»

Mai 1940


Quand vint le mois de mai, il fallut s’en aller
Partir sur la grand-route et loin de la maison
Quand le terrible orage, qui devait dévaster
Mon cher pays, grondait là-bas à l’horizon.
La foule qui fuyait sur la route, effrayée
Par l’ennemi si proche, perdait toute raison.
Les femmes s’affolaient, et moi, petit garçon,
Dans la panique atroce, je ne pouvais pleurer.

Les yeux secs, je voyais des enfants égarés
Appeler leurs maman par l’exode emportées,
Et je voyais des mères appeler leurs enfants.

Pauvres enfants perdus, spectacle déchirant.
Et là-haut, des oiseaux de fer crachant le feu
Dans un fracas horrible écorchaient le ciel bleu.

         Au terme du long voyage vers la Vendée : la « mer », que beaucoup n’avaient encore jamais vue, puis une route pavée que la marée basse laisse apparaître au milieu des flots, avant de conduire nos réfugiés ardennais vers un autre « univers ».

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         Selon une estimation de la Préfecture vendéenne, la Vendée, terre d’accueil, aurait hébergé à la fin 1940 de 250.000 à 300.000 personnes, dont 80.000 Ardennais.

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Le « dernier » voyage
La plupart des Ardennais ont pu « évacuer » sans problème majeur, avant de regagner les Ardennes quelques mois ou quelques années plus tard.
Hélas, certains ont eu beaucoup moins de « chance ».
Les uns ont été blessés, tels que Charles Bourguignon, dernier habitant de la Dauphinée, touché au dos après avoir sauté du train ou Mme Botté qui a eu les deux jambes sectionnées alors qu’elle s’était réfugiée sous le convoi à Launois.
Les autres ont été mortellement atteints avant même d’avoir rejoint leur village d’accueil. Ce fut le cas pour M. Léon Rondeaux, décédé le 25 mai à Martigny, et pour Mme Renwez, blessée le 13 mai à Poix-Terron et décédée dans un hôpital de Reims.

Documentation :

  • Revue « Terres ardennaises » numéros6-7-9 et 15
  • « Les Ardennais dans la tourmente »
  • « Les Ardennais dans la guerre 1939-45 »
  • « Les réfugiés pendant la seconde guerre mondiale »