Carnets d' Eugénie Badré

Cette rubrique "Histoire Locale" complète celle des Bulletins municipaux n° 18 (Le départ) n° 19 (Le séjour en terre d'accueil).

Rappelons qu'en 1940, les points de chute "officiels" de notre secteur étaient les suivants : Thilay et ses hameaux à La Guérinière et Barbâtre, Hautes-Rivières à Noirmoutier et l'Herbaudière,  Haulmé et Tournavaux à Bouin, Monthermé à Saint-Jean-de-Monts, Fromentine, Beauvoir, Notre Dame-de Monts ou l'île d'Yeu et Bogny-sur-Meuse autour de Saint Gilles-Croix-de-Vie, Sallertaine ou Challans.

La plupart du temps, c'est une gare que cherchaient les réfugiés, un train, le train de l'espoir, le train du salut.

Des familles furent rattrapées et dépassées par l'ennemi en route et leur évacuation s'acheva par obligation non loin des Ardennes.

  • Préambule :

 

Eugenie Badré

- MAI 1940

       Carnet de bord eugenie badré thilay

Evacuation vers la Thiérache d'un groupe de personnes âgées de la rue de la Motte, qui ont décidé de ne pas se séparer. Marie Jadot, Camille et Victoria Godart. Eugénie Badré (Cette dernière Grand’mère maternelle de Madame Nicole Paris demeurant 22 rue de la Motte qui a retrouvé le carnet contenant le texte). Eugénie Badré y mentionne jour après jour toutes les péripéties de leur évacuation jusqu’à leur retour à Thilay le Vendredi 28 Juin. Il lui fallait en permanence le porte plume et l’encre. A peine croyable !! L’écriture est belle, l’orthographe est parfaite. Les phrases n’ont subi aucun changement. C’était son langage et il est intégralement respecté. Tout y est. Le mouvement des blindés de la 6ème division de Guderian qui vient de franchir la Semoy et la Meuse et envahit le pays. La débâcle de l’armée française. La violence des combats. Les évacués français et belges dans la tourmente. Des réflexions sur l’Europe. Des croyances religieuses fragilisées. Les souffrances physiques et  morales. Les attitudes très contrastées de l’Occupant. Le courage et aussi les faiblesses de la population et des évacués. Etc. C’est un texte d’histoire pure.   

  •  Que d’incertitudes ! Et quel inconfort !

- DU 10 au 11 MAI

Dans la nuit du 10 au 11 Mai, les gendarmes sont venus prévenir que de grand matin il fallait sonner l’évacuation, ce qui fut fait le samedi matin 11 Mai à 6 heures. Pour 8 heures il fallait être prêts. Quel départ pour Monthermé !!!
Il fallait voir tout ce monde sur la place de la gare de Monthermé. Quel spectacle !!! Elle était couverte de gens avec tous leurs baluchons. C’était rudement triste. Si par malheur les Allemands étaient venus jeter leurs bombes. Quel carnage !!!
Arrivés à la gare, impossible de partir avant 2 heures du matin. Seuls Georges et René et leur famille ont pu partir à un train formé à 8 heures. En attendant 2 heures du matin nous sommes allés chez Madame Duthu où nous avons été reçus comme de la famille.
Marie Jadot, Camille, Victoria et moi, il fut décidé qu’on ne se quitterait pas.
Départ ensuite pour le fourgon à bestiaux placé bien loin sur la ligne du petit train. Il faisait une noirceur à ne savoir se diriger. Dans l’affolement, déjà certains ont perdu de leur famille, des enfants, des paquets.
Grand départ 2 heures du matin. Entassés, empilés sur nos valises et couvertures on s’arrange du mieux qu’on peut.
Ce départ, il sera inoubliable, noir comme dans un four. Il nous semble que le convoi va à petits pas et combien d’arrêts en cours de route, étendus sur nos valises et paquets. Il est impossible de fermer les yeux et cependant on est bien fatigués après une journée pareille.
Mais la nuit fut bien froide. On a peine à se réchauffer. Après bien des arrêts, on arrive à Liart.

  • Les tristes réalités de la guerre. 12 MAI

Mais là, un bien triste spectacle : gare bombardée, voie défoncée. Il fallut même faire reculer le train pour prendre une autre voie non endommagée.

Là encore, qu’avons-nous vu ?? On pensait notre dernière heure  arrivée. Un avion est venu mitrailler notre train et fit l’aller et le retour. Quels cris tout le long du train. On n’entend que des hurlements. Il y eut 1 mort et 16 ou 18 blessés des Hautes Rivières et Nohan. Un jeune garçon de 14 ans en danger aussi. C’est un avion anglais paraît-il qui nous sauva d’une mort  certaine. Nous devions être mitraillés tous. Après bien des arrêts encore, ici il y a quelque chose à dire. On arrive à Martigny-Leuze et là, tout le monde a ordre de descendre des fourgons. Il est 11 heures du matin 12 Mai.
Quel joli jour de Pentecôte !!! A tout instant on crie « couchez-vous ». De tous côtés arrivent des avions. On se cache comme on peut. Dans les petits bosquets il y en a des évacués. Les avions n’arrêtent pas de survoler. On a grand peur. On s’est tenu là dans les bois. On y a même mangé. Je suis allé chercher de la boisson dans le pays à 1/4 heure de là. D’autres ont plus de chance que nous. Les petits soldats français dans le pays sont venus faire la tournée et ont apporté du café et du lait aux enfants. Nous n’avons pas eu cette chance d’en voir. C’est dommage car on avait grand soif. On aurait donné cher d’une tasse de café.
Nous sommes donc restés là jusque vers 5 heures. Une pauvre femme infirme qu’on avait amenée sur une brouette est restée dans le wagon. On la descend comme on peut. Puis tous les évacués et on est en foule. Les infirmes comme les autres sont forcés de descendre. C’est l’arrêt définitif.

  • Coûte que coûte il faut s’organiser pour survivre.

On décide qu’il faut aller se loger dans le pays. Un chef, non loin de là, nous fait un billet pour 15 personnes. On part plus franchement et on arrive chez une dame appelée Madame Debordeaux. Nous sommes 12 : Marie Jadot, Camille, Victoria et moi, Renée Henrot, son père, sa mère, sa tante Marthe Henrot de Tournavaux, son mari et leur fille dont le mari était mobilisé aussi, puis 2 autres personnes des Hautes Rivières. C’est une véritable avalanche chez cette dame. Malgré cela elle nous accueille bien et la maman fait tout de suite une bonne tasse de café bien chaud, ce qui nous fit grand bien. On pouvait disposer de la cuisinière, la dame restant chez sa mère toute la journée avec ses 2 enfants et ne rentrant chez elle que pour coucher.

 Nous disposons de 2 chambres nues en haut. On y apporte de grosses bottes de paille pour notre coucher. Heureuses nous sommes d’avoir un abri car il aurait fallu coucher à la belle étoile et les nuits sont très froides. On aurait récolté un bon rhume.

 Nous sommes restés tous les 12 ensemble, faisant notre popote en commun d’un bon accord, en mettant à la masse jusqu’au Mercredi 15 Mai.

  • Les Belges sont logés à la même enseigne.

 

Plomion, Belgique

Après bien des pourparlers on décide de partir plus loin car toutes les nuits les bombes pleuvent sur le pays et la gare. On décide de partir sur Plomion. Quel voyage encore !!! On part. Il est 7 heures, on a mangé. Après une demi-heure de marche on se trouve avec tous les convois belges.

 Ils sont en foule. Il faut voir ce défilé !!! Enfants, femmes, mobiliers entassés sur des charrettes. C’est un spectacle lamentable. On voudrait avancer avec les brouettes chargées de nos bagages. On ne le peut. Il faut marcher en file indienne et c’est à perte de vue et devant et derrière. On est à un embranchement de route. Il faut attendre un peu que le plus gros soit passé.

  • Mêlés aux diverses troupes en mouvement

Refugiés thilay

On les gêne bien mais quoi faire !!! Il y a des camions, des tanks, des motos, voitures de croix rouge. C’est le recul des soldats gênés par toute cette foule. On avance bien difficilement.

Il est 2 heures du matin lorsqu’on arrive, on est exténués. Un coin dans une grange est notre chambre à coucher, mais il fait très froid la nuit. On a peine à se réchauffer. Presque aussitôt avions, mitrailleuses, canons, tout marche. On a une nuit terrible.
C’est dans cette grange au milieu de la nuit que Léonide et Florent sont arrivés. J’étais bien saisie de les voir. J’ai fait une place sur ma valise pour Léonide. On se serrait bien fort car la nuit était froide. On a hâte de voir arriver le jour afin de pouvoir aller demander un peu quelque chose de chaud. Nous étions venus avec 2 brouettes et le matin nous constatons qu’on nous en a fauché une.

  • Premiers regards sur les occupants

    On va chez un voisin, propriétaire de la grange, pour avoir une tasse de café. Pas aimable le bonhomme. Il dit qu’il n’est pas marchand de café. Il vend tout de même du lait. Puis on décide de partir encore plus loin. Mais Renée Henrot et ses parents sont obligés de nous abandonner. Son oncle Monsieur Poterlot est bien malade, on dirait un mourant. Que sont-ils devenus ces pauvres gens ??

    Traversée semoy guere thilay

    Nous arrivons à Hary où nous nous procurons des œufs et nous avançons toujours. On fait une petite halte pour nous restaurer et là, pour la première fois, nous voyons des Allemands. Nous pensons à des Anglais. On ne peut croire que ce sont des Allemands. Mais il faut se rendre à l’évidence car la croix gammée est derrière sur tous les tanks et camions. Quelle émotion pour nous !!!! Nous en avons les jambes coupées. Voilà donc pourquoi nos soldats de cette nuit se dépêchaient à reculer. Nous nous trouvons avec Gustine Jaumain, Joséphine et Mathilde. Vers les 6 heures du soir nous arrivons à une grosse ferme avec une grange immense pleine de foin. On y couche peut-être à plus de 40. On a là du lait et des œufs. Mais pas moyen de faire quoi que ce soit. Pas d’ustensile. Rien !!! 

  • Exténués et désemparés, nous préférons stopper car nous n’en pouvons plus.

Au lieu de s’arrêter à cette ferme on devait pousser jusqu’à Marle mais Marie Jadot exténuée et n’en pouvant plus dit qu’elle ne pourrait aller plus loin et ce fut notre bonheur. Nous aurions été parqués à Marle dans les pâtures. On a même dit (est-ce vrai ?) qu’une grosse masse d’évacués avait trouvé la mort là car les bombes y pleuvaient. C’est afin de ne pas gêner les troupes que tout ce monde a été retiré dans un camp de concentration. Nous n’avons pas de peine à croire tout cela car nous, dans cette ferme, dans cette grange, sur le foin, où nous étions couchés, qu’a-t-on entendu encore !!! Ce fut terrible.
Quelle nuit !! On tremblait comme la feuille et il y eut certainement un combat pas très loin et ça passait sans arrêt sur la route. Etendus sur notre foin on est haletant, on ne vit plus.

17 MAI

Nous reprenons un chemin détourné le lendemain pour regagner Plomion. Mais on s’arrête à Thenailles. Marie et les autres n’en peuvent plus. Nous trouvons un gîte pour nous tous et on décide de rester. Nous sommes auprès de fermes et les bonnes gens ne nous estampent pas. Nous avons du bon lait à 15 sous le litre, les œufs à 10 sous, du bon beurre à 6 francs la livre. Léonide et Florent sont avec nous depuis hier lundi.

Repas guerre occupation 40 thilay 1940

20 MAI

On popote tous les 6. Marie nous fait de la bonne cuisine. Elle s’y connaît. On n’oserait pas se plaindre. On a le principal et on ne couche plus sur la paille. Ce qu’on faisait depuis le départ. Cela surtout semblait bien dur car on n’y avait pas chaud. Coucher tout habillé, ce n’est pas le rêve.

21, 22 et 23 MAI

La même vie continue mais voilà qu’on manque de pain. On n’a que celui qu’on va chercher au ravitaillement de Thenailles, mais quel pain !!! C’est du véritable mastic presque impossible à le manger.

  • Tous les moyens sont bons.

Vervins guerre thilay 1940 Eugenie

VENDREDI 24 MAI

Toujours la même vie. On trouve lait, beurre et œufs, et on a des patates. Il ne faut pas nous plaindre à côté de tant d’évacués qui manquent du nécessaire. Le canon tonne toujours, les troupes passent sans arrêt et les avions aussi. Des évacués de Château Regnault nous apprennent qu’un magasin de chaussures à Vervins, à 2 heures d’ici, a été ouvert et le public y a afflué. J’y pars avec Camille. Je suis presque sans chaussures. J’y trouve 2 paires de chaussures. Me voilà un peu rassurée. C’est bien triste d’aller prendre, mais la nécessité est là. Quel pillage !!! J’en ai une paire pour Victoria mais trop grande. On dansait sur tout cela. C’est un désastre. Vervins est plein d’Allemands.

SAMEDI 25 MAI

Les troupes passent toujours, ils nous ressemblent, ils manquent de pain. Mais nous avons toujours du lait à volonté ainsi que du beurre et des œufs. On a même une poule, demain on en a une deuxième. On continue à mettre à la masse. Nous avons Marie Jadot qui se charge de la cuisine et qui s’en tire à merveille. Nous sommes toujours contents de notre cordon bleu. Aujourd’hui, une bonne dame charitable nous a donné une moitié de tête de veau que Marie a cuit et fait en sauce vinaigrette. Ce n’était pas encore la guerre pour nous. On a trouvé cela bien bon.

  • Les locaux, bien serviables, souffrent terriblement.

DIMANCHE 26 MAI

Encore un malheureux dimanche de passé. Notre patron a eu un beau cheval d’enlevé. On a eu beau chercher, et quelle bête !!! Des Allemands de passage lui ont pris. Il est bien triste. Pour tous ses travaux d’été, que fera-t-il ??? . Avec Marie, nous sommes allées porter  un bouquet à l’église. C’est toujours une heure de passée. Les journées sont terriblement longues.

 LUNDI 27 MAI

Même vie toujours. On a le nécessaire. Mais le pain est toujours terriblement mauvais. Le patron aidé d’un jeune homme est venu tuer un cochon. Aujourd’hui on est bien content et nous sommes encore gâtés. Il nous en apporte plusieurs livres. Un morceau de museau est déjà dans la casserole. Marie va nous faire du fromage de cochon. Une dame nous donne des épices et une bouteille de vinaigre. Une autre  nous a donné du sel. On a bien peur d’en manquer. Nous avons trouvé à acheter chacune un morceau de savon. Victoria, Marie, Léonide et moi  qu’aurait-on fait si pas moyen de laver un peu son linge.

MARDI 28 MAI

On a été ce matin piocher les pommes de terre de où nous couchons. On a si peur de rester ici et de ne rien avoir. On ne meurt pas de faim avec des patates. Des Allemands ont enlevé aujourd’hui un autre cheval et tué un beau cochon. D’autres ont enlevé des poules et lapins. Il ne restera guère de volaille dans les fermes inhabitées. Tout est pillé. Ils n’ont pas peur de demander dans les autres et ils volent toute la volaille.

MERCREDI 29 MAI

Des Allemands sont passés près de chez nous nous demandant si on avait des poules. On leur a dit qu’on était évacués. Un d’eux parlant bien Français  dit « Oh ! Malheur ! » et il a envoyé l’autre chercher 1 livre de beurre à l’entrée du chemin.

JEUDI 30 MAI

Toujours la même vie. On voudrait bien regagner le  pays mais on n’ose se risquer à rentrer. On a peur d’aller mourir de faim. Ici nous trouvons encore le principal. A Thenailles il ne manque pas de braves gens qui nous donnent des douceurs.

VENDREDI 31 MAI

Rien de particulier. On s’ennuie à mourir. On est avide de nouvelles et rien ne transpire. Que des mensonges. Les Allemands passent toujours. Les leurs sont à Calais et bientôt à Paris. Ils n’en savent pas plus que nous.

SAMEDI 1er JUIN

Rien de bien important. Monsieur Bertin le patron est venu avec un habitant amener un cochon qu’on tuera le soir. La viande ne nous manque pas. Nous n’avons pas encore terminé ce qu’on nous avait donné du  premier. Marie nous avait fait du bon fromage. C’est bien profitant. On tire parti de tout et le pain n’est pas bon. Les patates n’ont pas encore manqué. On n’entend plus guère le canon. Où en sommes-nous ??? Pour combien de temps sommes-nous encore là ??

DIMANCHE 2 JUIN

Nous avons encore eu un énorme morceau de porc. Marie nous a encore fait du fromage. Ça se conserve plusieurs jours heureusement. Le canon retonne. C’est malheureux à dire mais on reprend espoir.

  • La frayeur de notre vie.

LUNDI 3 JUIN

Allemands traversant la semoy thilay

Le canon est très fort et les avions n’arrêtent pas. Le soir, Camille revient du lait en nous disant de remonter à notre maison où l’on couche. En vitesse nous y partons. 3 Allemands pleins, de vraies brutes, sont là qui volent du cidre à notre maison. Mais, furieux d’être dérangés, ils nous insultent. Un surtout. Ils partent avec des bouteilles plein les bras. Monsieur Bertin arrive et nous dit d’en enlever. Et lui et sa cousine prennent le reste dans leurs bras. Au bout d’un moment, les brutes reviennent et vont droit au cellier. Mais en voyant que tout le reste a disparu, toujours le même est en furie. Marie raisonne avec lui mais il écume et plusieurs fois il sort son revolver. Il nous met en joue. A bout, Marie les mène chez Monsieur Bertin pour qu’il rende quelques bouteilles. Mais froussard comme pas un, il est sauvé à travers champs. Sa femme ne sait où sont les bouteilles. Elle tremble comme la feuille en pensant que Marie va peut-être y passer. C’est une bête furieuse. Il va fouiller dans leur cave. Marie et moi en profitons bien vite pour nous sauver comme 2 folles. Nous allons à l’aventure. Il y a des ruelles où nous pouvons nous cacher. Un petit jeune homme nous en indique une qui va rejoindre la voie. Nous entendons encore les cris de la bête fauve. Nous sommes sauvées et ne pouvons y croire. Marie tremble toujours bien fort. Elle est décomposée !! Elle l’a échappé belle. Le petit jeune homme est allé chercher un Allemand pour qu’il vienne à notre secours et emmène cette brute. Heureusement il en trouve un. Nous sommes sauvées. Nous sommes plus mortes que vives. Ne voulant pas coucher à notre maison ce jour-là, pour de l’or on n’irait pas. Nous retournons près de Camille. Ils sont stupéfaits de ce qui est arrivé. Pour un empire on n’irait pas. Marie couche dans un fauteuil et moi au bord du lit près de Victoria et Camille mais quelle nuit !!! On tressaille au moindre bruit. On croit toujours entendre cet Allemand. Vivrions-nous 100 ans nous nous rappellerons cette soirée.

  • Solidarité entre réfugiés.

MARDI 4 JUIN

Toujours le canon tonne et les Allemands remontent vers Plomion. Ils ne s’en vont plus sur Vervins. Il nous semble que c’est bon signe. On remet à la masse pour aller aux œufs et lorsque je veux prendre mon petit porte-monnaie, quelle stupéfaction !!! Pour moi je ne puis en revenir, il a disparu de la poche intérieure de mon sac. Il comprenait 2 billets de 100 Francs, 1 de 50, et 1 de 5, soit 255 Francs. J’en suis malade. Comment cela a-t-il pu se faire !!! Enfin il faut bien se résigner. On a cherché partout et refait le chemin de la veille plusieurs fois (j’avais le sac à mon bras la veille lors de notre équipée). Le porte-monnaie est introuvable. C’est fort heureux que je suis avec de braves gens qui mettront pour moi à la masse en attendant que je retrouve mes chers enfants.

 MERCREDI 5 JUIN

Toujours notre même vie. On a même trop de viande. Il faut en manger 2 fois par jour pour qu’il n’y en ai pas de perdue. On a tué 2 bœufs dont un très gros et alors on a eu une immense portion. Mais comme nous avons avec nous Marie Jadot qui s’y connaît pour mettre tout à profit et nous faire de la bonne cuisine, c’est un bon cordon bleu. On a appris aujourd’hui que lait et beurre seraient donnés gratuitement. Les fermiers ne sont sans doute pas enchantés de cette décision mais c’est un ordre du maire d’aujourd’hui (l’autre s’est sauvé). Les fermiers toucheront cela après la guerre.

 JEUDI 6 JUIN

Rien de sensationnel. On a un rude ennui d’être là sans nouvelles. Certains disent qu’on a lancé des tracts qui disent de patienter et que nous serons bientôt délivrés. On n’ose y croire. On vit toujours bien. On n’oserait jamais se plaindre pour l’ordinaire. Nous sommes mieux que nos pauvres soldats qui se battent sans arrêt. Quand donc mangent-ils nos braves ?? Il se fait un rude trafic. Le canon tonne toujours et les avions passent au dessus de nos têtes constamment.

 VENDREDI 7 JUIN

Rien d’important à signaler. Marie tricote un peu pour une dame fort gentille du pays, une petite robe pour sa gosse de 14 mois et moi, je couds pour cette même dame une robe de soie noire à élargir. Ça passe notre temps. Les journées paraissent moins longues. Nous travaillons dehors à l’abri d’un pommier, il fait une chaleur épouvantable, tout périra si ça continue un peu.

SAMEDI 8 JUIN

Nous avons aujourd’hui un peu plus à dire. Cette nuit des avions français sont venus lancer des bombes par 2 fois pas très loin d’ici sur un champ d’aviation des Allemands. . Oh !  quelle peur !!!On a été tous retournés. Léonide en a attrapé la……courante. Elle n’y était plus.  On aurait dit que les bombes tombaient à 100 mètres de nous. Quelle émotion encore !!!! On croyait notre dernière heure arrivée. En arrivant à notre maison pour déjeuner nous trouvons Victoria qui a été épouvantée comme nous et n’a pu refermer les yeux. Il était à peu près minuit quand le bombardement a eu lieu.

  • Inhumation en toute simplicité, mais quelle émotion !

    DIMANCHE 9 JUIN

    C’est dimanche aujourd’hui. On n’y voit guère de différence. Après avoir mangé, Marie est allée à la recherche d’un bouquet champêtre. Nous n’avons que cela pour porter sur la tombe d’un pauvre soldat français mort peu de temps avant notre arrivée. Il est là en plein champ près d’une petite habitation. Que c’est triste de penser qu’il est là dans la terre, entouré seulement de sa capote. Son casque est à la tête. Sa tunique au pied et sa baïonnette enfoncée sur sa tombe. On y apporte des fleurs, car il a plusieurs bouquets. Les habitants en ont soin. D’où est-il ce pauvre malheureux ?? Comme tant d’autres il n’aura pas de cercueil. On ne peut s’empêcher de penser à tous nos pauvres soldats qui meurent sans soins et qu’on entasse à même la terre. Pauvres Martyrs !!!!

    LUNDI 10 JUIN

    C’est toujours la même vie. Le plus dur c’est le pain qui est si mauvais, de la vraie colle. On n’en mange pas beaucoup. Camille a attrapé la diarrhée. Est-ce cela ou le cidre qu’on boit qui n’est pas fameux (ici c’est leur boisson). On a toujours lait, beurre à volonté et gratuit. La crème nous en avons un bol énorme pour 25 sous. Heureux qu’on est dans un pays de culture. Que deviennent les autres pauvres évacués qui n’y sont pas et qui manquent de presque tout.

  • On pense à sa famille et on rend les services que l’on peut.

    Nicole et Eugenie Badré thilay

    SAMEDI 25

    Qu’est devenue ma pauvre sœur et toute sa famille ?? Je pense souvent à elle. Quand donc se reverra-t-on ?? Et les miens, mes chers enfants. Que c’est dur d’être séparés de cette façon ! Toujours la pensée est avec eux tous, on s’endort avec, et on s’éveille la même chose. 

     MARDI 11 JUIN

    Rien de sensationnel. Nous travaillons un peu avec Marie pour Madame Renaux que nous surnommons Madame Langlais à cause de sa ressemblance avec. Marie tricote un pull à sa fille et moi  je refais une grande jaquette dans un manteau. Cela passe un peu de temps et ça fait plaisir aux gens. Florent s’occupe aussi. Il a recoupé la haie du jardin des gens où nous couchons et maintenant il recoupe chez une veuve en face. Les gens de  Thenailles sont gentils pour nous. Alors on leur rend la pareille. C’est là que nous allons chercher nos œufs à 50 centimes, ce n’est pas cher.

     MERCREDI 12 JUIN

    La diarrhée de Camille ne va pas mieux. Aussi Victoria se désole. On n’a pas grand chose comme médicaments. Toujours ce vilain pain immangeable !!! On en ferait facilement du mastic. Même vie, on s’ennuie à mourir !!! On a eu des évacués de Château- Regnault ; La dame est venue me faire couper 2 tabliers comme j’en ai fait 2 à Victoria.

     JEUDI 13 JUIN

    Aujourd’hui à partir de 11 heures ½ il est passé des troupes sans arrêt pendant des heures . De l’artillerie, des canons, des soldats à cheval, d’autres à pieds. Ils ont l’air fatigués. Où vont-ils ?? Nous ne le saurons pas.

  • Dieu insensible à nos prières.

    Nous allons l’après-midi à l’église du pays qui se trouve assez loin. C’est Saint Antoine. On a bien besoin de prier et pourtant……Les prières n’ont pas l’air de toucher Dieu puisque le fléau ne s’arrête pas. Voilà qu’on dit que d’autres puissances s’en mêlent encore. Toute l’Europe entière va être en guerre. Les 2 femmes de Château-Regnault sont venues nous retrouver à l’église. On en sort, et les troupes passent toujours.

    VENDREDI 14 JUIN

    Cette nuit on a encore entendu des bombes, c’était loin. Malgré cela Léonide était bien épouvantée encore. Elle s’habille dans le noir et pleure tout son content. Le canon aussi tonne toujours mais en s’éloignant. Même vie ici toujours. Quand pourra-t-on aller revoir ses enfants bien-aimés ?? Que pensent-ils je me le demande ?? Ils me croient morte c’est certain.

    SAMEDI 15 JUIN

    Samedi, rien de particulier. Pour passer le temps je couds toujours pour Madame Langlais. J’ai 2 jupes à faire pour la jeune fille. Je les attaquerai la semaine prochaine. On trouve encore des étoffes à Vervins. Des dames y sont allées. On rencontre peu d’Allemands et ils ne disent rien. On ne vit pas trop mal sauf le pain qui est du mastic. On a de la viande plus que chez nous.

    DIMANCHE 16 JUIN

    Pas de changement avec un autre jour. On est allé à l’abbaye et on a porté des fleurs au soldat. Sa tombe est toujours fleurie, à l’église aussi, on a été se recueillir, on n’apprend jamais que des mensonges, des tas de bobards.

    LUNDI 17 JUIN

    Pas de changement. On parle seulement de rapatrier des évacués qui sont du côté de Marle depuis des jours. On le dit. Il paraît qu’il y en a eu tant de tués là-bas, des civils !!! Et pour sûr on en connaît. Ils se sont trouvés dans la mêlée des Allemands et Français. Comme nous devons remercier la Providence qui nous a sauvés là.

    MARDI 18 JUIN

    Nous avons toujours de la viande. On n’en manque pas. Ce n’est pas comme chez nous. Et voilà que le soir nous finissions de manger. Une Madame Berthe (où nous avons beaucoup d’œufs) accourt nous apprendre qu’on dit que Hitler a demandé à signer la paix. Nous sommes folles de joie parce que nous pensons qu’on ne tuera plus nos chers soldats et on dit : « Mais est-ce bien vrai ?? ». Le lendemain on entend encore le canon. C’est une fausse joie qu’on a eue et on dit que les Allemands avancent toujours. Ils sont au-delà de Paris. On retombe de haut et on a encore plus le cafard.

    JEUDI 20 JUIN

    Je continue à travailler pour Mademoiselle Renaux, une jupe blanche en côte cheval à arranger et une jupe bleu marine à faire. Est-elle heureuse d’avoir la couturière ?? J’ai fait aussi un petit peignoir à la femme de Château-Regnault. Elle était contente aussi parce que plus rien à se mettre.

  • On pense sérieusement au retour dans les Ardennes.

    VENDREDI 21 JUIN

    Rien d’important à signaler, on meurt d’envie de retourner mais au train de nos jambes on aurait bien du mal. Il y en a dans nous 6 qui tremblent en y pensant. Marie et Victoria et Léonide ne sont guère en état de faire un chemin pareil. Nous en aurions bien pour 10 étapes. 10 jours !!! C’est une terrible affaire par cette chaleur !!!

    SAMEDI 22 JUIN

    Florent nous dit que c’est aujourd’hui l’anniversaire de leur mariage, 50 ans. Si on avait des fleurs on leur aurait offert un bouquet, mais impossible, ni d’arroser un pareil anniversaire. Nous sommes allées encore Marie, Victoria et moi à l’abbaye chercher du veau. Pour la première fois on en  mangera. Nous demandons à causer à part à Monsieur Rabouille et nous lui demandons s’il ne serait pas possible qu’il nous procure une voiture ou une auto pour nous reconduire. Il nous répond d’une façon tout à fait gentille et nous dit qu’il doit aller à la Commandature à Vervins et demandera un passeport car il pourrait venir sans, mais ne pourrait revenir. Il dit : « Je ferai tout mon possible pour vous être agréable, je veux faire le plus de bien possible. Je suis si éprouvé aussi !!! Jugez : j’ai ma femme partie et mes enfants je n’en ai aucune nouvelle, sont-ils morts ?? Je n’en sais rien ». Il tâcherait de venir nous ramener à domicile avec sa camionnette. Nous revenons le cœur si content, on ne peut croire à une si bonne nouvelle.

    DIMANCHE 23 JUIN

    C’est sans doute le dernier dimanche que nous passons ici. Il nous tarde tant de revoir notre cher Thilay. Dans quel état retrouverons-nous nos maisons ??? Sans doute nous n’avons manqué de rien ici, nous avions plus que chez nous à beaucoup près, de la bonne crème et tout ce qui s’en suit. Mais comme on voudrait être quelques jours plus vieilles. Nous allons encore avec Marie à l’église et au pain et nous nous proposons de revoir Monsieur le Maire. Il vient à l’église comme nous y étions. Il reste tout en bas, nous entendons sangloter. Avec Marie on se retourne et on voit que c’est lui, nous y allons bien vite pour lui dire que nous voulons le payer largement s’il vient nous reconduire à Thilay et que s’il ne veut pas pour lui qu’il accepte pour le bureau de bienfaisance. Il nous répond non, vous paierez l’essence simplement mais les pauvres de Thenailles ne me sauront aucun gré. Soyez sûr que je ferai tout pour vous dit-il. Pauvre homme !! Comme il sanglotait !!!

    LUNDI 24 JUIN

    Nous avons l’espoir de partir mercredi. Aussi nous avons fait le nettoyage de nos 2 maisons. Celle où nous mangeons et celle où nous couchons. Là, dans cette maison il y a un beau jardin. Les bonnes gens trouveront, s’ils rentrent, de beaux haricots, pois, carottes et pommes de terre superbes. Nous allons aller au pain tout à l’heure et saurons peut-être si Monsieur le Maire a eu son passeport. Dans quelle fièvre nous sommes !!! On a eu un orage terrible cette nuit du 24 au 25

    MARDI 25 JUIN

    Jeantes thilay guerreNous sommes allées hier à l’abbaye avec Victoria pour voir Monsieur le Maire. Nous n’avons pu le voir, il n’y était pas (mais nous pensons quand même avoir satisfaction). Monsieur le maire était à Harcigny avec une douzaine d’allemands pour pouvoir prendre des gens qui sont allés piller dans les maisons. Il paraît que c’est incroyable ce qu’ils ont volé de tout, de tout, et on les a pris : 2 hommes et 1 Polonais. On n’a pu prendre la femme. Ils sont conduits en prison à Vervins et on va les fusiller. Nous allons cet après-midi à l’abbaye au ravitaillement pain et viande et nous verrons Monsieur le Maire pour la réponse définitive.
    Hélas le Maire n’a pu nous donner  satisfaction. Les Allemands n’ont guère d’essence ; enfin il faut en faire notre deuil. Notre départ est fixé quand même à demain.

  • Le retour.

    26 JUIN

    Grand départ à 8 heures du matin. On a dit au revoir à toutes nos bonnes gens de Thenailles. Il n’y a pas à dire nous n’avons été privés de rien, sauf le pain qui était bien défectueux ; Nous emportons du beurre salé, des œufs, encore un peu de ravitaillement. On est bien chargés tous. Mais on est courageux. Nous arrivons à Harcigny. Un peu après pas de veine voilà la pluie à seaux. Nous avons des parapluies mais nous avons une chance particulière, une haie épaisse nous abrite. Sans elle nous étions trempés jusqu’aux os !!! Nous arrivons à Plomion et là, une grange abandonnée. Nous nous installons pour un premier repas. Une bonne dame consent à nous faire une tasse de café (nous lui donnons de quoi le faire). C’est Léonide la plus heureuse car le regrette-t-elle son petit café !!!! Il fait beau. Bien vite on se remet en route pour la Sablonnière. On voit là bien des dégâts !!! Maisons pillées et abandonnées. Nous poussons jusque Coingt.

     

     

    JEUDI 27 JUIN

    Nous avons bien du mal là à trouver un gîte. Enfin !! On a pitié de nous. Nous trouvons une bonne grande tasse de lait à boire. On en a tous tant qu’on en veut et on mange des tartines de beurre. Il faut voir à ce pays les maisons pillées. Et plus par les civils paraît-il. C’est écœurant de voir cela.

     On repart le plus matin qu’on peut. On voudrait arriver le plus vite possible. Qu’il nous tarde de revoir notre clocher !!!! notre pays !!! Allons-nous le voir détruit comme bien d’autres. De Coingt nous gagnons Iviers et Brunehamel. Là aussi bien triste spectacle. Toute une rue est détruite. Nous faisons une pose sous le hall de la mairie et on mange. Une bonnne dame nous apporte 1 litre de cidre. Elle est épicière et nous met encore 4 kilos de gros sel, 1 kilo de sucre. Nous nous remettons en route pour Mont Saint Jean. On fait encore une petite pose sur un banc. Nous cherchons là des œufs. On en trouve une douzaine. Nous étions nous 2 Marie Jadot. La dame nous offre une tasse de café. Ils finissaient de manger. J’aurais si volontiers donné ma tasse à Léonide !!!! Mais impossible. Nous reprenons donc la route et nous voilà bien près de Rumigny. Une dame près de la gare nous accueille et même nous mettrait des lits pour 6. Nous lui donnons de quoi nous faire une bonne tasse de café. Elle nous donne son lait. Oh ! le bon café ! Comme nous en apprécions la bonté !! De cette maison nous voyons le passage de camions allemands. Et même ils sont chargés de civils qu’ils reconduisent à Charleville. Nous ratons l’occasion parce que Camille et Florent sont partis à la Commandature pour savoir si nous pouvions prendre le train. Ils rentrent, nous pouvons le prendre. Il est 7 heures quand nous quittons Rumigny. Mais hélas ! Nous n’allons pas jusque Liart au train. Nous sommes bien déçus !! Nous pensions aller à Lumes. Enfin c’est mieux que rien. A Liart, Camille et Florent se rendent près des chefs allemands pour trouver pour nous coucher. On a trouvé des matelas pour nous 6.

  • Les Allemands permettent le retour plus rapidement vers Charleville.

    On se repose sur un banc devant la poste quand des camions passent. Ils vont à Charleville. On leur demande. Il ne manque que le consentement de la commandature. Florent va y voir et ils donnent l’autorisation. En vitesse on charge le contenu de la charrette et voiture d’enfant ainsi que celles-ci. Nous grimpons tous dessus et nous voilà partis. Tout était installé pour notre coucher à Liart mais on s’en moque car nous aurons donc encore une bonne étape de faite. Léonide, Marie  et Victoria jubilent car elles sont de pauvres marcheuses. En route on a plusieurs émotions car nos conducteurs se trompent de route. Au lieu de 32 km nous en avons bien fait 60km et  ça semble bien long. On désespère d’arriver enfin. Il est bien 11 heures quand les camions s’arrêtent. Nous sommes en bas des Allées au monument à Charleville. Il fait bien noir. Il est 11heures1/2 du soir. Nous pensons que la gare de Charleville est ouverte et du bas des Allées il n’y a pas loin. Je les conduis tous (ils ne connaissent pas la ville). Nous arrivons mais tout est bouclé. Au bout, vers la reprise des bagages nous voyons une lueur. Camille frappe plusieurs fois. Au bout d’un certain temps un Allemand se montre. On essaie de lui faire comprendre qu’on voudrait dormir dans les salles d’attente mais il dit : «Nix, impossible ». Tout est si noir que nous n’avons que les bancs du square pour aller nous asseoir et là à l’entrée du square, quel chantier !!!! Tout un monceau de brouettes, voitures d’enfants, poussettes de toutes façons. Tout cela provenant sûrement du jour de l’évacuation. Quel tableau encore de la guerre !!!!! Nous nous installons tant bien que mal plutôt mal que bien. On retire les couvertures de la charrette et on se serre bien fort toutes les trois, Léonide, Marie et moi. Victoria a son Camille. Elle s’entoure dans une couverture avec lui et a plus chaud que nous. La nuit est très froide. Aussi, à 4 heures du matin, n’y tenant plus, nous décidons d’entreprendre la dernière étape.

     

  • Enfin les vallées, la famille, mais le cortège des destructions.

    VENDREDI 28 JUIN

    Ah ! cette dernière étape, avec quelle émotion on l’entreprend. Plus personne ne se plaint et pourtant quelle nuit on a passé et on a l’estomac dans les talons. On mange un peu à Bélair dans une cour, sur un banc, dans une maison pillée. On a peine à trouver un peu d’eau. Les clés d’eau sont fermées partout. En route cette fois pour Nouzonville. Pauvre pays, toutes les maisons aux abords du pont sont démolies. Plus un carreau et toute la rue qui mène à Solférino est aux ¾ détruite. C’est lamentable. La maison de Gabrielle est en ruines. Il y a un pont refait par les Allemands. Heureusement. Qu’allons-nous voir maintenant ?? Notre pays est-il dans le même état ?? On frémit rien que d’y penser. Nous montons donc la côte de Solférino et elle nous paraît interminable. Et puis les forces s’épuisent. On n’a pas bien mangé ni bu depuis la veille à 4 km de Rumigny. Notre bon café, comme on l’avait savouré !!! On décide de s’arrêter vers l’emplacement Gervais et d’y boire un bon coup d’eau (il y en a toujours). On reprend un peu courage. On y arrive et on fait même une petite sieste au soleil. Moi, j’ai dormi. En route maintenant pour le Loup. Ca va défiler maintenant car ça ne monte plus. Un auto croix rouge allemande passe et nous jette 2 pains et 2 boîtes de lait. J’ai de la peine à retenir ma voiture d’enfant que je conduis. Marie est derrière avec une poussette et Victoria mène une brouette. Elles ont pris cela au square de la gare. Ça a allégé un peu nos chargements. Nous arrivons au Grand Péré et nous voyons notre village qui n’a pas souffert du tout.

    Seul le pont est dans l’eau. Un peu plus bas voici derrière nous qu’on entend une auto qui corne !!! qui corne !!! Nous, celles de l’avant Marie et moi on pense c’est peut-être Solange. La voiture ne va plus aussi vite. Les dirigeants pensent que ce sont des gens de Thilay. Quelle émotion  inoubliable !!! Ce sont mes enfants Robert et Nénette. Jamais on n’oubliera ce moment-là. Pour abréger le chemin je passe sur la passerelle improvisée de 40 cm à peu près. Je la passe à genoux. Robert me surveille. Nénette la passe aussi. Et l’auto part pour aller à Naux faire le tour. Léonide et Florent sont partis directement pour Navaux. Marie et Victoria sont allées faire le tour à Naux. Nous arrivons chez nous avec Nénette. Quel soupir !! Notre maison est telle que je l’ai laissée.

    La porte de la remise est grande ouverte. On est venu chercher ce qui restait de ravitaillement. On a forcé le buffet. Mais cela n’est rien à côté de tant d’autres qui n’ont plus ni maison ni mobilier et ne retrouveront peut-être pas encore les leurs. Marie Jadot on lui a pris aussi son ravitaillement mais sa maison est intacte et Victoria aussi, elle qui avait si peur de ne pas même retrouver son lit. Nous avons repassé le pont avec Nénette afin d’aller voir quoi chez Léonide. Pendant ce temps Robert est allé reconduire ses parents à Flohimont. A Navaux rien d’abimé. Le ravitaillement seul est parti mais Léonide est tellement contente d’être rentrée qu’elle n’y pense pas. Il leur reste pas mal de pommes de terre et elle nous en donne ce dont nous sommes rudement heureux car on en manque. Il faut faire la queue des heures pour en avoir 1 kilo. De même pour ¼ de beurre. Le lait pareil.

     

    Epilogue :

    Eugenie Badré en Famille thilay 08 Ardennes

        
    Désormais, Eugénie ne restera plus seule à Thilay. Elle partagera son temps entre la région parisienne et Sedan où vivent ses filles. Chaque été elle reprend un peu possession de sa maison. Elle décèdera à Goussainville le 28 Mars 1955 âgée de 82 ans.

     (Textes et documents nous ont été fournis par M. et Mme Claude Paris, de Thilay)