les lavoirs

Dans l'article intitulé «Les débâcles de la Semoy» et paru dans le précédent bulletin municipal, nous écrivions : «Le climat ardennais n'a pas bonne réputation ; il est associéà l'image de la pluie, de la neige et du froid persistant».

En fait, il existe plusieurs climats locaux.

Par souci de simplification, l'on peut diviser le département des Ardennes en deux parties :

 -Au Nord : le massif primaire schisteux, avec un climat assez rude oùse mêlent l'hiver pluie, vent et neige.

-Au Sud de ce massif : l'altitude est plus faible, et il est difficile de discerner un climat type. La température y est en général plus clémente.

Cela suffit pour entraîner en partie des conséquences sur l'architecture rurale. Il serait très imprudent de penser que le climat est seul responsable de ces différences entre Nord et Sud. On peut néanmoins affirmer qu'il est une des raisons pour lesquelles ces distinctions existent. 

Sur le massif et dans la Vallée de la Semoy, les habitants recherchent la mitoyenneté. C'est pourquoi, dans les villages, les bâtiments sont construits en extension linéaire, comme par exemple à Naux ou à Nohan.

L'habitat est groupé. C'est sans doute cette disposition qui est la mieux adaptée pour la protection des habitants et des bêtes contre les agents atmosphériques.

Les maisons sont très profondes, et possèdent de petites ouvertures, peu nombreuses. Les lavoirs ne font pas exception aux lois climatiques. Ils datent pour la plupart de la deuxième moitié du 19ème siècle, ou de la première moitié du 20ème siècle.

 

LES DIFFERENTS TYPES DE LAVOIRS :

Ce que nos Anciens appelaient les «fontaines» sont en fait des lavoirs. En effet, si ces bâtisses permettaient aux habitants de s’approvisionner en eau pour leurs besoins domestiques à une époque où le réseau de distribution n’existait encore pas, elles permettaient surtout de laver le linge pour toute la famille.

LES LAVOIRS PEUVENT ETRE CLASSES EN DEUX  CATEGORIES

1- Lavoirs construits en voûte en dehors du village :

La voûte existe dans le cas où l’on doit aller chercher la source sur le flanc de la colline. Cette voûte est construite en appui sur la pente, comme à Nohan ou à la fontaine de la roche. Dans ce dernier cas, l’eau de la source est recueillie dans deux saignées taillées autrefois dans le roc à coups de burin.

La grande voûte, tout comme celle des caves anciennes, est formée au moyen d’un coffrage en bois sur lequel on a placé de champ les moellons en schiste de la carrière voisine. Des renforcements sont prévus dans les murs de côté pour permettre aux lavandières de déposer leur hotte ou leur panier à linge.

Le lavoir-voûte de Nohan

2- Lavoirs construits dans le village :

 La voûte a disparu, et les murs droits sont maçonnés en dalles de schiste. Le lavoir est fermé par une porte, et éclairé par une ou deux fenêtres (comme à Naux, à Navaux ou aux Vieux- Moulins).

Globalement, l’ensemble des lavoirs ardennais pourrait être classé ainsi :

  • selon l’alimentation en eau : eau de ruissellement, nappe phréatique, rivière, mare, étang, impluvium ou eau du réseau.
  • selon la technique de lavage : debout ou à genoux.-selon le type de goulette : au dessus du bac ou «noyée».
  • selon l’architecture : lavoir-voûte, ou lavoir cathédrale avec charpente chevillée en bois.

 

Thilay, on note la présence de nombreux lavoirs : La Roche, les fontaines Pasteur, de Nabruay, de Wachelot et la Neuve Fontaine.

 

  • LA ROCHE 
    Lavoir Fontaine de la Roche Thilay 08 08800 Ardennes Histoire
  • Fontaine PASTEUR 
    Lavoir Fontaine Pasteur Thilay 08 08800 Ardennes Histoire
  • Fontaine de NABRUAY
  • Fontaine de WACHELOT
  • La NEUVE Fontaine 
    Lavoir La Neuve Fontaine Thilay 08 08800 Ardennes

 

Les sources étant abondantes, chacun des hameaux possède également son propre lavoir : Vieux-Moulins , Six-Chênons, Naux, Navaux, NohanDauphinée (aujourd’hui en ruines), et même «Famont» au Champ Bernard.

 

Lavoir fontaine naux   Lavoir fontaine nauxLavoir Fontaine de la gire Thilay

 La plupart de ces lavoirs sont construits à flanc de colline. Ils comportent deux bassins bordés de plans inclinés en chêne, en pierre ou en béton. On y lave à genoux, et à l’arrivée l’eau de source est «noyée».
Lavoir Fontaine Thilay 08

L’eau qui rend fou :
Thilay, l’eau de la fontaine de la Roche faisait office d’"eau minérale" chez nos anciens.

Navaux , M. Delaite utilise encore de nos jours l’eau très fraîche de la fontaine pour «refroidir» son beurre de ferme.


Lavoir Fontaine Navaux

 

Naux, par contre, les anciens vous diront que l’eau de la fontaine rendait fou celui qui en buvait…Que chacun se rassure, ce «bruit» était autrefois répandu par les parents du hameau pour dissuader leurs enfants de consommer une eau glacée.

 

Les premiers lavoirs :

En un siècle, l'architecture des bâtiments a beaucoup évolué. Les premiers lavoirs étaient de simples bacs en bois au fond couvert de zinc, ouverts aux "quatre vents", parfois sans couverture.

 

En 1841, le conseil Municipal de Thilay a voté la construction d'une "fontaine" à la Neuville-aux-Haies, conjointement avec la commune.

 

En 1866, M. LEMAIRE, entrepreneur à Hautes-Rivières, est chargé de réparer les lavoirs de Thilay et de ses hameaux, et cela pour la somme de 2.357 F.

 

En Janvier 1895, un projet global de réfection est établi par M. DIE, Architecte à Fumay. Ce projet concerne les fontaines de la Roche, Pasteur, de Navaux, Naux, Les Vieux-Moulins et les Six-Chênons.

 

Quant à la fontaine de Nohan, le projet établi en 1897 avec aqueduc de décharge à la Semoy est chiffré à 6.479 F. La "Neuve Fontaine" de Thilay date de 1905. Elle a été construite par l'entreprise de maçonnerie AVRIL Frères d'Haulmé, sous la conduite de M. DESPAS, Architecte. voisine des Hautes-Rivières.

 

LA  LESSIVE D’AUTREFOIS :

La maîtresse de maison lavait son linge aidée d’autres personnes. Elle pouvait aussi le faire laver par la lavandière. Etre lavandière était un métier.

Jusqu’à la fin du 19ème siècle, époque à laquelle n’existaient ni savon, ni lessive, la femme lavait à la cendre. C’était l’évènement de l’année. Cela se passait le plus souvent au printemps.

Il fallait bien plusieurs jours pour laver les quelques dizaines de draps, serviettes, torchons qui constituaient le linge de maison, et d’autres linges qu’on appelait sur le massif «la relaverie» ou "le petit linge ". Chaque tournée était préalablement mise à tremper un jour et une nuit à la maison ou au lavoir ; pendant ce temps, le feu était allumé dans la cheminée, et l’on triait les cendres les plus blanches ne provenant ni du hêtre, ni du chêne. Le jour suivant, la femme préparait son premier «cuveau» (sorte de grand tonneau d' un mètre de haut environ, avec au fond un trou pour l’évacuation).

Il semble que deux techniques existaient pour le lavage à la cendre.

  1. La belle cendre était répandue sur le linge entassé dans le "cuveau", et des seaux d’eau d’abord tiède puis de plus en plus chaude étaient versés sur le tout.
  2. L’opération était la même, sauf qu’un sac de linge blanc contenant la cendre était posé au fond du "cuveau". On employait de la cendre de bois car elle contient de la potasse au pouvoir nettoyant.

Une fois le linge lavé, la femme le mettait dans une brouette ou dans sa hotte à linge tressée en coudrier, et s’acheminait vers le lavoir qui pouvait se situer  quelquefois à plusieurs kilomètres de chez elle. Arrivée au lavoir, elle s’agenouillait sur son «lavau»(boîte à laver en bois), prenait sa «batte», et en battant, rinçait ainsi son linge.

En une journée,la maîtresse de maison pouvait faire plusieurs "cuveaux". Le linge était alors étendu dans la nature. Il parsemait de taches blanches et colorées les haies ou les prés.

Au début du 20ème siècle, on voit apparaître les cristaux de soude, les premières poudres à laver, les boules bleues, le savon, et après 1918, la lessiveuse à champignon. Cela devient plus facile de faire la lessive. On la fait plus souvent : une fois par mois, et puis une fois par semaine.

LES LAVANDIERES

1934 : Madame Octavie MAHY lave à la Semoy avec sa nièce et sa petite nièce agenouillées dans leur boîte à laver

Lavandières fontaine lavoire semoy thilay

Mais les conditions n’en restent pas moins difficiles, car il faut laver par tous les temps.

L’été, c’est agréable, et les femmes vont même laver à la Semoy ou dans les ruisseaux. Sur leur brouette, elles emmènent les paniers de linge superposés, le «lavou» (planche en bois munie de deux pattes à l’arrière pour constituer un plan incliné), la boîte à laver, la batte pour le linge, le savon de Marseille et la brosse en chiendent.

Dans la Semoy, les lavandières font le bonheur des pêcheurs, car l’eau savonneuse attire les poissons.

 Madame Marthe Meunier remonte de la rivière avec sa brouette de linge et son landau que pousse sa soeur.       

Par contre, l’hiver est souvent un cauchemar, car il faut transporter le linge par le froid, sous la neige ou la pluie. Lorsque le sol est enneigé, il arrive que le mari pousse la brouette, alors que l’épouse tire à l’aide d’une corde. Rappelons que les lavoirs sont souvent construits à flanc de colline, comme par exemple à Nohan ou à la Roche.

Avant la guerre, certaines mères de famille de la rue de la Motte montent même laver à la fontaine Pasteur ; à lui seul, le trajet est déjà épuisant.

Parfois, sur les côtés du bassin, l’eau, pourtant courante, commence à geler. Avant que les gants en caoutchouc n’existent, il faut lessiver et rincer à mains nues dans l’eau glacée. Que de mains gercées, que de genoux blessés et crevassés par l’eau et la boîte à laver ont eu nos aïeules.

Que d’échines courbées sous le poids des hottes ou des brouettes de linge !!!

En cas de fortes gerçures, le soir, on se frottait les mains, soit avec du saindoux, soit avec une couenne de lard. Pour limiter les effets du froid, on enroulait une brique tirée de l’âtre ou du four du poêle flamand, bien chaude, dans un chiffon, et on la posait entre son ventre et la boîte à laver. On ne ménageait pas l’ "huile de coude" , car il fallait savonner, brosser, battre et tordre le linge.

LES HABITUEES DU LAVOIR

Le lavage à la «fontaine» présentait plusieurs avantages par rapport au lavage à la Semoy : niveau constant, eau plus propre, rinçage plus facile, et bien sûr  protection de la pluie et du vent.

Si l’on exclut les périodes de grand froid, il régnait dans les lavoirs une ambiance qui n’engendrait pas la monotonie, et les langues allaient bon train. Souvent, chaque femme avait son jour, son heure et sa préférence pour tel ou tel lavoir, soit à cause de l’endroit, soit à cause de la saison (le lavoir-voûte étant plus tempéré en hiver), soit à cause …. de la fréquentation.

La lessive était l’affaire des femmes, et les hommes n’apparaissaient que rarement pour aider à porter la lessiveuse bouillante.

Quand aux enfants qui accompagnaient leur mère à la  fontaine, il s’attiraient souvent les foudres des laveuses lorsqu’ils venaient puiser l’eau avec une vieille boîte pleine de terre.

Lorsque le lavoir comportait deux bassins, le « haut » servait à rincer le linge bouilli et rincé une première fois, d’où l’expression "mettre son linge à la buse".En dessous, c’était le linge qu’on décrassait (bleus, chaussettes, serpillères…)

"- Dites donc, Madame, c'est pas la place pour laver vos bas, les bas se lavent au cul !

- Oh ! vous savez, mes bas ne sont pas sales, je me lave les pieds tous les dimanches."

Pour les jeunes (de 1930), le lavoir était un lieu de détente : "Ca délasse les femmes qui ont travaillé toute la journée à l'usine, ça se termine en chantant, et si on y va le lundi, alors ce sont les racontes du bal... ; c'est pas une heure qu'on est au lavoir, mais aussi bien deux parce qu'on fait le pas de danse en chantant ; c'est un plaisir, une corvée, c'est dur, fatigant, on a froid, mais c'est un plaisir !"

CONCLUSION

Malgré les longues heures de travail pénible passées à genou dans la boîte à laver, le rire et la gaieté étaient de mise. Plus d’une femme n’aurait voulu manquer son  tour de lessive pour rien au monde, car les lavoirs étaient le lieu privilégié des commérages.

«On va aller laver une pougnie, on sarait des nouvelles». Le plaisir était vif également de voir une lessive bien propre flotter sur l’eau limpide du bac de rinçage. Déjà à cette époque, chaque lavandière mettait un point d’honneur à laver «plus blanc» que ses voisines.

De nos jours, chaque famille ou presque possède sa machine à laver, et seules subsistent quelques  "habituées" qui se rendent à la «fontaine» pour y rincer la lessive, ou pour y laver le linge délicat.

Depuis 1980, année du patrimoine, un gros effort a été fourni pour sauvegarder les lavoirs, reflets de la structure sociale d’un village, et il est à souhaiter que la restauration de ces témoins du passé se poursuive.

( Bulletin municipal n°7 de 1989)