Les cinémas autrefois

LES BALS ET LES CINEMAS AUTREFOIS

Avant-guerre et même longtemps après la guerre, le bal et les séances de cinéma constituaient les principales sources de distractions dans nos villages pour les jeunes... et les moins jeunes.

C'est pourquoi chacun attendait avec impatience le jour du bal ou la séance de cinéma sur la place pour rompre avec la monotonie de la semaine et retrouver le plaisir d'un bon moment entre amis.

• Les bals

- A Nohan :

Dans les années 1960, la jeunesse organisait des bals dans la petite salle des fêtes. Dans ce local pourtant exigu, des musiciens réputés dans la région ont animé des soirées dansantes. C'est par exemple le cas de l'accordéoniste Huguette Lanotte qui a fait danser bon nombre d'Ardennais.

La salle était archicomble et les danseurs tassés les uns contre les autres mais personne ne s'en plaignait. Au contraire, il parait même que les jeunes s'en réjouissaient...

Il n'y avait pas de buvette, pas seulement par souci de gain de place, mais aussi parce que les danseurs pouvaient se rafraîchir dans les deux cafés voisins : le café Pierrard ("chez la Rolande et le Milien ") et le café-boulangerie-épicerie Defossez, là où furent employés Mrs Claude Martin et Jean-Claude Beaudoin avant que Jean-Claude ne reprenne le commerce à son compte.

A cette époque, les danseurs semoysiens fréquentaient également le café Poirson à Hautes-Rivières où il y avait bal chaque dimanche (avec l'orchestre Ray Capri tous les quinze jours à un certain moment), tandis que l'on pouvait danser le samedi chez le "Touron".

- A Thilay :

La Jeunesse de Thilay en 1928. Cette photo a été prise le jour de la fête au village devant le café de Mme Marie Ballot tenu ensuite par M. et Mme Murguet. A la fête, plusieurs musiciens accompagnaient autrefois les jeunes pour la tournée des aubades qui les menait d'un bout du village à l'autre avec de nombreuses haltes.

Photo prêtée par Mme Denise Vindot.

 

L'an dernier, M. Henry Bonnefoy nous a soumis un texte rédigé avec beaucoup d'humour dans lequel il évoque les bals du dimanche tels qu'il les a lui-même vécus :

"Avant-guerre, le bal du dimanche à Thilay.

La double porte de la salle de bal s'ouvrait toute grande à 8 heures (20 h). C'était précis comme était rigoureuse la fermeture à 11 heures (23 h).

Pour accéder à l'aire de danse, il fallait passer devant un comptoir en zinc montant la garde devant l'entrée. Comme celle-ci n'était pas gratuite, le fils du patron, l'André, délivrait des billets de 40 sous. En peu de temps, danseurs et "r'wétans" arrivaient en bon nombre. L'André quittait son poste pour alimenter un tourne-disque installé sur une planche murale. Parfois, son père, l'Emile, repérait un resquilleur. Son fils qui était un costaud se chargeait de remettre le délinquant dans le droit chemin. Et le bal commençait. C'était toujours les mêmes chansons (Y a /'/eu chez Adèle, Sous le pompon y a le képi, Marinella entre autres) et nul ne s'en lassait.

En piste, toujours les mêmes danseurs, les mêmes cavalières : les jumeaux Jean et Emile, "Doudou" attirant par sa toison ondulée, le bout du nez regardant la chevelure, François à la raie (celle de la tête) impeccable, Clovis, plus à l'aise balle au pied qu'à la valse, l'Henry plein de mauvaise foi sentimentale, les deux frères Maurice et Gaston, Tutur peu sauvage, toujours souriant, Raymond de Nohan au visage anguleux, parfois Orner, Normalien peu enclin à une attache sérieuse et le cheveu annonçant une disparition précoce, etc...

La plupart de ce petit monde avait ses favorites : Jean gardait Paulette durant deux dimanches mais au troisième s'accaparait de Louisette, nohannaise, dont les formes, sous la robe verte, attisaient le désir (les méchantes langues disaient qu'il n'existait que des échanges buccaux). "Doudou" plaisait à une jolie fille d'industriel mais qui ne fréquentait pas ces lieux peu bourgeois. Marius, pas très élevé sur pattes, teint basané et béret sur le chef, ne quittait pas les bras de la belle Lucile de Tournavaux.

Que dire des filles ? Elles aussi faisaient leur choix : la blondinette Jeanine ne voyait que son Jean, apprenti boucher sanguinaire, les trois sœurs P... ne s'attachaient pas, trois Sauvage ne l'étaient pas. Il y avait encore Leone à la voix d'or, Odette, mignonne avec ses petites taches de rousseur, "Nénette" de Nohan, Céline de Naviaux...

Il y avait enfin, stoïques sur les bancs entourant la salle, quelques mères attentives aux évolutions de leurs progénitures. L'avenir prouvera que leur surveillance n'a pas empêché les liaisons et... les petits drames de cœur.

Onze heures, la dernière. Chaque amoureux invite sa préférée. Demain, c'est le p'tit train à 6 heures et la boutique à 7. Vivement dimanche !"

 

A l'étage : côté rue, au-dessus du logement des tenanciers : Mme Andrée Noizet, mère de Nelly et de Josiane ; côté place : Mme Pauline Noizet,   la grand-mère.

 

Devant la porte du café, de gauche à droite : Mrs. ... Sauvage, Emile Noizet, grand-père et Maurice Mestriaux, artisan peintre dit "Le Chouri", qui résidait rue de h Roche avec sa mère. A droite du café : la grande salle de bal et de cinéma.

 

Les soirs de bal, les mères des jeunes filles mais aussi d'autres thilaysiennes s'entassaient devant les trois fenêtres pour guetter ce qui se passait à l'intérieur et alimenter ainsi les conversations du lundi à la boutique.

Côté sanitaires, un urinoir extérieur existait à droite de la grande salle. Les WC intérieurs n'existant pas, les dames traversaient la place pour se rendre aux WC... extérieurs à l'école des filles (actuelle salle des fêtes)

A cette époque, ni les trottoirs, ni la place n'étaient goudronnés. Les eaux pluviales s'écoulaient dans les rigoles, ainsi d'ailleurs que les eaux de vaisselle provenant des "glacis".

 

Mme Marcelle Gilles, née en 1920 et actuellement domiciliée à la "Gaieté", a fait ses premiers pas de danse vers 1932 au café Noizet avec les copines de son âge.

A l'époque, un superbe piano mécanique interprétait les tubes de l'époque tels que "Riquita". Les Thilaysiens de cette génération se souviennent de cet imposant meuble en bois aux grandes vitres finement décorées. Marcelle se souvient qu'il fallait introduire une grosse pièce de 2 sous pour obtenir la chanson de son choix. A l'intérieur du piano, un gros cylindre hérissé de fines pointes tournait et soulevait des lamelles métalliques identiques à celles des petites boîtes à musique vendues de nos jours dans les magasins de souvenirs.

Léon" Bonnac" était chargé de tourner la manivelle pour remonter le ressort du mécanisme. Marcelle se souvient également qu'étant âgée de 14 ou 15 ans, M. Emile Noizet lui disait : "Surtout, tu as plus de seize ans, n'est-ce pas ?", sans doute au cas où il y aurait un contrôle par les gendarmes.

Parfois, lors des grandes occasions, un orchestre local remplaçait le piano. Marcelle se remémore parfaitement les musiciens installés sur une estrade au fond de la salle. Maurice Bonnac (frère de Léon) surnommé le "Bédet", jouait de la batterie   tandis   que   Lauralfe   Hulot  jouait   de l'accordéon. M. et Mme Hulot se prénommaient  Laure et Alfred d'où l'origine du prénom donné à leur fils...   La famille Bonnac habitait dans le virage de la mairie rue de la Naux et la famille Hulot dans l'actuelle rue Marie Bonnefoy, près de Mme Christiane Sauvage.

 

 

Pauline et Emile Noizet.

Au dos de la photo.

L'épouse d'Emile se prénommait Pauline. Par la suite, André, leur fils et ....Andrée, l'épouse de ce dernier ont repris l'établissement. Le progrès technique aidant, le "pick-up" a détrôné le piano mécanique. Plus de manivelle à tourner. André n'avait plus qu'à mettre un disque et chacun pouvait danser au son des succès de l'époque. Le piano mécanique a longtemps séjourné au fond de la grande salle en guise de décoration.

Peu après la guerre, vers 1947, un bal concurrent exista au café de la Gaieté, tout proche de la place. Ce café était tenu par Mme Ney, une solide dame, qui vivait ici avec ses deux garçons. Elle était surnommée "La Matelassière" tout simplement parce qu'elle fabriquait des matelas, tout comme M. Balon par la suite.

Tout nouveau, tout beau ! Les jeunes du village se précipitèrent pour "voir" et désertèrent en partie le café de la place, au grand dam de M. et Mme Noizet.

M. et Mme Pierre Pilard se souviennent de cette époque et de M. Noizet qui battait le tambour à l'entrée de sa salle pour attirer de nouveau la clientèle car les deux bals avaient lieu aux mêmes heures. Par bonheur pour lui, le bal de la Gaieté périclita peu de temps après et la jeunesse reprit ses quartiers au café de la place.


Résumons les premiers pas du cinéma pour mieux nous replacer dans le contexte de l'époque. A partir du 28 décembre 1895, le cinématographe Lumière obtient un formidable succès au Grand Café, boulevard des Capucines à Paris. En quelques années, l'émulation est si forte entre les opérateurs, les inventeurs de lanternes, les projectionnistes, que le cinéma réunit dans les plus petits villages de nombreux spectateurs émerveillés et parfois encore effrayés par le mouvement surgissant de la toile blanche.

Le cinématographe est une attraction dont s'emparent les forains pour gagner de l'argent. Le cinéma ambulant est présent sur les foires et les fêtes communales en 1897.

28 décembre 1895 : première séance publique de cinématographie à Paris devant ... 33 spectateurs. Peu de temps après, ils seront plus de 2000 à découvrir journellement l'invention d'Auguste et Louis Lumière.

1897 : apparition du cinéma dans las Ardennes. Le cinéma débutant donnait rendez-vous à ses clients dans les fêtes foraines. Les séances avaient lieu dans des baraques de toile.

1908 : Les premières salles fixes s'installent dans les villes . Quelques années après la Première Guerre Mondiale, les salles ambulantes ont disparu les unes après les autres au profit des salles fixes.Dans nos vallées et sur le plateau, même si les habitants étaient friands de cinéma où ils se rendaient souvent en famille, la taille du village ne permettait pas l'installation d'une salle fixe exclusivement réservée au "ciné" comme l'on pouvait en rencontrer à Charleville, Sedan ou Vouziers.

Les séances eurent donc lieu dans les salles communales ou plus souvent dans les cafés car les salles des fêtes étaient rares à cette époque tandis que les cafés étaient très nombreux(Thilay a compté jusqu'à 12 cafés!). Les spectateurs devaient se serrer et la cuisine du cafetier servait le plus souvent de cabine de projection pour permettre de gagner un peu de place.

A Thilay, Hargnies, Laifour, Bourg-fidèle, Lonny... l'un des cafés du village abritait les séances de cinéma.

A Nohan et à Levrézy, ces séances avaient lieu dans la salle des fêtes municipale.

*Le cinéma à Nohan :

Dans les années 1920, des séances récréatives étaient déja proposées aux habitants de la Semoy. Nous avons retrouvé dans les archives municipales des affichettes annonçant les programmes du cinéma itinérant mais aussi des pièces de théâtre.

 

De 1950 à 1960, M. Jean-Claude Avril se souvient avoir assisté aux séances de cinéma. L'opérateur, M. Maurice Dernelle, arrivait par le bus de Monthermé-Sorendal de 19H30. Ensuite, ce fut M. Guy Dumay et M. Simon de Deville qui assuraient la projection.

Les spectateurs traversaient Nohan avec leur chaise sous le bras pour se rendre dans l'actuelle salle des fêtes. Au retour,même procession comique suivie d'ailleurs par un autre mouvement de troupe. En effet, les riverains de la Semoy profitaient de la nuit tombée pour aller "vider le seau" à la rivière.

Affiche cinéma nohan thilay ardennesDes bancs ont ensuite été installés dans la salle de cinéma mais sans grand succès car le manque de dossiers assurait peu de confort et l'assise en bois était moins confortable que celle en paille.

Tout Nohan était de sortie : anciens, adultes et jeunes. C'était pour ces derniers l'occasion des premières amourettes mais très discrètement car...les parents veillaient.

Le projecteur posé sur une table dans l'angle de la porte de l'Etat-Civil permettait de visionner un documentaire, puis un film et le lancement du film de la prochaine séance. Le lion de la Métro Goldwyn Meyer, l'indicatif de début de film,rugissait déja à cette époque. Quand le film cassait, on rallumait la salle et les spectateurs avaient le temps de "berdaler" pendant que l'opérateur tentait de réparer sommairement avec les moyens du bord. Tant pis pour le passage du film endommagé, les spectateurs très indulgents n'en tenaient pas rigueur au projectionniste ! De toute façon, ils n'avaient pas le choix...

 

Pendant l'entracte, il fallait rembobiner, ranger les bobines dans des boîtes carrées fermées par deux courroies. Une vente de friandises (cacahuètes, caramels...) permettait de patienter. Quelquefois même, une chanteuse animait cet entracte.

*Le cinéma à Thilay :

Au café Noizet, les séances de cinéma avaient déja lieu avant la Guerre, dans la même salle que les bals.L'écran était fixé sur le mur du fond et l'appareil de projection installé dans l'entrée de la cuisine.      Comme pour aller au bal, il fallait traverser le café par la porte à deux battants après avoir payé sa place. Il ne restait plus qu'à trouver une place sur les bancs alignés pour la circonstance, la salle étant comble à l'époque.

Tichet cinema thilay gaumontDans les années 1950, M. Raoul Devis était un "fidèle" du cinéma thilaysien. Né en 1937, Raoul se souvient :

"Nous achetions notre ticket à l'entrée, dans le café. Josiane, Nelly et leur mère servaient les clients et vendaient les bonbons exposés dans des paniers sur le comptoir. L'opérateur était M. Maurice Dernelle, oncle de mon épouse Jeannine. Il était assisté par "Mémé" dont les Thilaysiens de ma génération se souviennent.

Un film est resté gravé dans ma mémoire : "Baril, chien des neiges", Saint Bernard qui portait au cou un petit tonneau afin de secourir les montagnards en difficulté.

A la fin de la séance, nous nous disputions la grande affiche du jour pour garnir notre collection personnelle.

Dans ma famille, nous recevions chacun 5 centimes de prêt chaque dimanche. En plus du cinéma, nous achetions des bonbons. Les chewing- um, eux, étaient rares. Nous allions les acheter aux "Baraques" pour les revendre à l'entracte au cinéma de Monthermé. A pied, il m'est arrivé de faire trois voyages aux "Baraques" dans la même journée. A titre d'information, je gagnais à l'usine 25 centimes de l'heure à l'âge de 14 ans, puis 30 centimes l'année suivante".

Cinéma thilay 08800

Né en 1946, M. Michel Parizel fréquenta le cinéma Noizet entre les année 1955 et 1960. "On ne choisisait pas sa place assise n'importe comment ; c'était toute une stratégie. Les enfants occupaient les bancs vers l'avant. Les adolescents occupaient les ailes afin de mieux scruter les jeunes filles dans les rangées. Au milieu prenaient place les adultes venus souvent en famille. Les rangées du fond étaient réservées aux jeunes couples. Les amoureux occupaient également les deux rangées du fond et l'encoignure de la double porte refermée au début du spectacle.

Nous buvions des diabolos ou de la limonade. A partir de 1960, avec mon prêt de 5 francs "nouveaux" , je pouvais m'acheter quatre "Porter" brunes, un paquet de gauloises et une boîte d'allumettes. Il me restait alors ...5 centimes en poche.

En 1963, alors que j'étais devenu OP1 chez Papier à Naux, je gagnais 2,44 F de l'heure.

Nous venions de Naux à pied quel que soit le temps. Nous étions jeunes et marcher en groupe n'était ni fatiguant, ni monotone. Puis vint l'époque des "mobylettes". Chaque jeune du pays économisait alors pour s'acheter une Flandria, une Vésuvio ou une Peugeot 49 cm3. Ce nouveau moyen de locomotion nous permit de découvrir le cinéma des Hautes-Rivières dans la toute nouvelle salle de l'Espérance à Failloué. Fauteuils confortables, bar à l'entrée, cinéma en amphithéâtre, rideau coloré découvrant une scène prévue pour les spectacles de prestidigitation ou autres, sans oublier les nouvelles copines des "Rivires", ce nouvel horizon nous convenait parfaitement..."

Né en 1942, M. Michel Béasse était jeune homme dans les années 60. Originaire de Deville, il était ouvrier à la fonderie Cochaux. Dès 6 h du matin, il travaillait sur une "machine à secousses" et la tâche était pénible. Chaque soir de la semaine sauf le lundi, Michel quittait le bleu de travail pour attaquer une seconde journée en tant qu'opérateur de cinéma.

En 1959, M. Lefèvre de Deville avait racheté la tournée de M. Dernelle. Ce petit homme au béret penché sur l'oreille possédait plusieurs véhicules dont deux fourgonnettes "Juva quatre". Avec son équipe d'opérateurs, il sillonnait les vallées de la Meuse, de la Semoy ainsi que le plateau de Rocroi. Il fallait obligatoirement une patente pour chaque salle et pour le siège social. Michel Béasse et son ami Christian Blaison furent désignés pour projeter des films au cinéma thilaysien.Dans leur "Juva" étaient entassés transfos, haut-parleurs, bobines de films, appareil de projection et boîtes à tickets. Michel raconte :

"Chez M. et Mme Noizet, les spectateurs etaient assis sur de lourdes rangées de sièges basculants qu'il fallait replacer le long des murs à la fin de chaque séance. Dur, dur!"

Précisons que la grande salle avait alors une vocation polyvalente. Ainsi, le jeudi soir et le samedi soir, la société de musique du village venait en répétition pour préparer les défilés et les concerts.

 Michel poursuit : "Pendant que je m'occupais du projecteur, mon copain délivrait les tickets à l'entrée, roses pour les adultes et verts pour les enfants". Ces tickets crantés sortaient d'une boîte-dévidoir.

Les projecteurs utilisés étaient des 16 mm sonores que l'on transportait avec précaution dans des caisses en bois capitonnées. Une coupeuse-colleuse permettait de réparer le film en cas de cassure. Lorsque la première bobine était vide, les opérateurs mettaient l'entracte à profit pour rembobiner et installer la seconde bobine. Pendant ce temps, les spectateurs pouvaient se désaltérer dans la salle adjacente. Certains n'appréciaient pas le film du jour et attendaient leur épouse en buvant un ou deux canons de vin rouge ou blanc. Michel se rapelle avoir vu douze fois le même film,mais jamais à fond car il y avait toujours des détails à surveiller. Une affiche l'a marqué plus que les autres : "La déesse blanche", premier film projeté en cinémascope à Thilay en 1959. Ce film tourné dans le désert était d'autant plus dépaysant que pour les Ardennais, le "petit écran" n'en était alors qu'à ses balbutiements.

A Thilay, Michel et Christian ont été impressionnés par quelques beaux films mais aussi par les jeunes spectatrices, à tel point que les deux amis de Deville ont fini par épouser Cécile et Marie-Josée, deux soeurs de la famille Laurent.

Quelques anecdotes :

Par tous les temps, les équipes d'opérateurs se mettaient en route pour assurer les séances dans les villages et il n'était pas triste en hiver de rouler en fourgonnette sur les chaussées désertes et enneigées. Pas question de retrousser chemin, les clients attendaient "leur" film !

-Une nuit, Michel Béasse et son collègue revenaient de Flaignes-Les-Oliviers. En sortant de Sécheval pour rentrer à Deville, un épais verglas immobilisa le véhicule à quelques mètres du sommet de la côte. Cette courte distance fut finalement franchie grâce à des morceaux de ficelle noués autour des pneus en guise de chaînes à neige.

-Un soir d'avril 1954 à Thilay,la séance fut annulée faute de courant électrique, le village ayant été plongé dans l'obscurité suite à un accident de la circulation qui avait provoqué la chute de plusieurs poteaux électriques.

-En septembre 1955 à Bourg-Fidèle,alors que la séance de cinéma se déroulait dans la salle du café Beauchot, le feu se déclara dans l'immeuble et détruisit trois maisons voisines.

Heureusement, les souvenirs du cinéma du village ne sont pas tous dramatiques, loin s'en faut. Dans ces lieux de rencontre, les exploitants des salles ont vu au fil des ans les petits enfants des premiers rangs, le nez sur l'écran, s'éloigner de celui-ci petit à petit, pour se retrouver à l'adolescence au fond de la salle. Un jour, on apprenait leur mariage et quelques années après, on retrouvait leurs propres enfants au premier rang de la salle. Ce témoignage publié dans "Terres Ardennaises" est celui de M. et Mme Hourriez de Charleville,exploitants au même titre que M. Lefèvre. Leur tournées dans les villages connurent leur apogée en 1964. Hélas, après un déclin rapide dû à la concurrence des salles fixes, les tournées de M. Hourriez cessèrent en janvier 1968.

A Thilay, M. et Mme André Noizet cédèrent leur établissement à leur fille Nelly. A partir de juin 1959, M. et Mme René Davreux prirent donc la relève. Le cinéma subsista jusqu'en 1962 avec la participation technique de M. Maurice Dernelle et ensuite de M. Lefèvre . Le bal avait cessé d'exister. Par contre, le café de la place connut par la suite des transformations successives. Le café fut alors transposé dans la plus grande salle et une boutique de souvenirs fut installée dans l'ancien café.

Des séances de cinéma eurent lieu dans la salle des fêtes de Thilay et les bals se poursuivirent jusqu'à l'époque de sa rénovation. D'épiques séances de pugilat agrémentaient certaines soirées dansantes, en particulier lorsque " ceux de la Meuse" tentaient une incursion en territoire semoysien.

Tous ceux qui ont connu l'ambiance des salles de cinéma de nos petits villages s'en souviennent. Les jeunes guettaient l'arrivée de la camionnette du projectionniste et attendaient impatiemment l'ouverture de la salle pour s'y engouffrer. Le "cinéma" revêtait un côté presque familial et chacun s'y rendait en toute confiance.

Crépitement sec de l'appareil de projection, faisceau lumineux dont la taille s'amplifiait jusqu'à l'écran, claquements des sièges basculants à la fin du spectacle : que de souvenirs dont nous restons imprégnés ! Certains films nous ont fait peur, d'autres nous ont fait rire aux larmes, mais à chaque fois, c'était le dépaysement. Quelle stupéfaction,après avoir passé une heure ou plus sous le soleil du Mexique, de retrouver la neige en sortant !

Hélas, toutes ces salles de villages ont peu à peu disparu face au même ennemi : la télévision. M. Jacques Lambert, Président des Editions "Terres Ardennaises", résume ainsi la lente et inexorable agonie :

"Au fur et à mesure que les toits des villages se hérissaient de râteaux modernes périclitèrent les séances collectives qui avaient apporté à des millions de français des campagnes la possibilité d'aller, presque "comme à la ville", au cinéma".