La fileuse de Linchamps

IL ETAIT UNE FOIS UN ROCHER...

"Linchamps et les terres franches d'outre et deci de la Meuse"

"Pais marchisant assiz es frontière".

 

C'est ainsi que sont désignées jusqu'au XVIIème siècle, les Hautes et Basses Rivières - les "Ripparia Symois" - des textes médiévaux, situées qu'elles étaient, à l'extrême limite du Royaume, à la frontière de l'Empire.

A l'époque franque, la Semoy sépare le Pagus, ou pays, de Castrice de celui d'Ardenne. A la fin du Xème siècle, elle est frontière entre les duchés de Haute et de Basse Lotharingie. Sur le plan de l'organisation ecclésiastique, elle délimite le domaine de l'archevêque de Reims de celui du prince-évêque de Liège. Sous les Carolingiens enfin, le traité de Mersen du 8 août 870 fixe la Meuse comme ligne de partage entre Francie et Germanie.

Dès lors, notre région se trouve située entre deux entités politiques majeures : le Royaume et l'Empire, deux pôles opposés et à ce titre, ces terres sont toujours contestées. Elles seront pendant longtemps le théâtre de luttes incessantes.

A l'époque médiévale, la terre de Linchamps est dite "franche" car elle se trouve en dehors du système féodal. Son seigneur n'a donc ni vassal ni suzerain et n'admet que le roi pour seul maître. Une telle liberté est difficile à maintenir. La défendre suppose des moyens : des hommes, des armes, de la fortune... Ainsi, sous la pression de ses voisins, plus puissants, Linchamps va s'insérer dans la pyramide féodale : au sommet, le roi, à la base, les plus petits fiefs.

De nombreux textes du XIIIème siècle nous apprennent que Linchamps relève du comte d'Orchimont, lui-même vassal du comte de Rethel, après l'archevêque de Reims, l'évêque de Liège, le comte de La Roche en Ardennes et le comte de Chiny.

Puis les seigneurs d'Orchimont, se désintéressant de ces terres lointaines situées en périphérie de leurs possessions, cèdent leurs droits au Chapitre de Braux qui devient désormais seul détenteur de Linchamps.

 

I - JEAN DE LOUVAIN

II faut attendre le début du XVIème siècle pour qu'à nouveau Linchamps soit mis en lumière.

En effet, la nature ne pouvait offrir meilleur site défensif que cet éperon rocheux dominant un méandre de la Semoy, sur lequel Jean de Louvain vint un jour s'installer.

Il est fils d'Antoine de Louvain, "châtelain et garde-scel de la châtellenie de Château-Regnault", descendant d'une branche cadette de la prestigieuse lignée issue de Pépin de Landen, ancêtre de Charlemagne et comptant deux évêques de Liège au XIIème siècle.

Une forteresse y est érigée : "On fait niveler la montagne, construire trois enceintes, creuser un souterrain profond de vingt-cinq coudées".

Bientôt, il se rend maître de toute la région, exige des manants, taxes, corvées, redevances...

Dès la fin des travaux, en 1541, Louvain fait alliance avec le roi de France François 1er dans la guerre qui l'oppose à l'empereur Charles Quint.

Ce dernier revendique alors la suzeraineté sur Linchamps. Pire, il veut détruire la forteresse. Louvain lui fait répondre par l'intermédiaire de son bailli qu'il est l'unique possesseur de "ladite souveraineté de l'alleuf de Linchamps".

Avec la paix revenue, en 1544, Louvain, dont le métier est de guerroyer, se retrouve libre.

Il va donc s'assurer des revenus en faisant payer tribut aux habitants de la région pour prix leur protection, rançonner les marchands, intercepter les convois de "blanc bois" ou de "rond bois", de vivres... qui naviguent sur la Semoy. Il enrôle des mercenaires, français ou espagnols indifféremment. Avec eux, il part en courses vers les villages voisins : Braux, Levrézy sont pillés et incendiés en 1544, Gesponsart, en 1549.

Puis il tourne le dos à son roi pour offrir ses services à Charles Quint. Il fait parfois causecommune avec un autre seigneur tout aussi dévoué à l'empereur, le "capitaine de Lumes", Jean d'Apremont. Tous deux, ils portent la guerre contre les sujets du Royaume.

Assez d'exactions. Les plaintes arrivent de toutes parts. Les habitants, eux-mêmes s'adressent au seigneur de Château-Regnault, François de Clèves, comte de Rethel et duc Nevers.

La sœur de Charles Quint, Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, informe le roi France Henri II de ce que le commerce est entravé entre les deux pays, les vins et les blés n'arrivant plus dans ses provinces.

II faut réprimer les audacieux.

Une expédition se prépare en 1549 sous l'impulsion du duc de Nevers. Une petite armée se présente devant le château : on cherche un compromis, trois mois d'attente, de négociations s'écoulent... sans résultat. Puis Louvain renouvelle ses méfaits.

Il faudra l'intervention du roi, une arméeplus nombreuse et tout l'art du stratège; Bourdillon, pour "expulser au plus tôt Louvain de la place". Le siège se prépare. On fait venir grande peine des canons de Mézières. On recrute des hommes. Nous sommes en juin 1550...

Une dernière fois, on entame des pourparlers, on tente d'obtenir pacifiquement i reddition que l'on voudrait immédiate... En vain. Alors Bourdillon donne le signal. Un pi groupe de ses meilleurs soldats essaye d'approcher la forteresse. Le canon tonne, une brèche s'ouvre par où les hommes parviennent, muraille après muraille, jusqu'au cœur de la forteresse. Louvain a pris soin de fuir la veille, vers l'empire, afin, dit-il, d'y chercher de l'aide...

Nous sommes cette fois début juillet. Le siège a duré trois semaines environ.

De la soixantaine d'hommes qui s'y trouvaient, les sujets de l'empereur furent libérés, pour éviter tout risque de conflit. Les autres, conduits à une portée de mousquet du château de Lumes furent pendus sur place, pour l'exemple. La forteresse de Linchamps fut détruite sur ordre du de France Henri II : "j'ay ordonné qu'elle fust rasée, et, de présent, y a gents qui y besognent."

 

II - LES CLEVES ET LES GUISE.

Après sa destruction, Linchamps est annexé à la Principauté Souveraine de Château-Regnault dont le seigneur est François de Clèves, comte de Rethel, duc de Nevers. La destinée Linchamps va être, pour un temps, liée à celle de Château-Regnault.

A la mort de François de Clèves en 1561, l'une de ses filles, Catherine, reçoit en hérite "Château-Regnault, Linchamps et les terres d'outre-Meuse".

Catherine épouse Antoine de Croy, chef des huguenots en Champagne. Il veut faire de ces deux forteresses un "boulevard du party". L'œuvre de fortification commencée par François Clèves se poursuit donc. Mais Antoine de Croy ne tarde pas à tomber en disgrâce. Se rendant la cour où il fit part au roi de son projet, il fut menacé "de la perte de la tête" s'il persistait dans ce dessein. La nuit même, il mourut subitement, le 5 mai 1567, à l'âge de 26 ans.

C'est avec le plus grand adversaire de son défunt époux que Catherine se remarie : He de Guise, futur chef de la Ligue. Ce dernier poursuit, cette fois pour les catholiques, l'œuvre commencée pour les protestants. Les travaux reprennent jusqu'en 1580, puis, de nouveau partir de 1585. Il s'agit, en effet de tenir ferme contre les huguenots de Sedan.

Le prestige du duc de Guise ne cesse de grandir. Il se plaît à faire remarquer la filiation des princes de

Lorraine, sa famille, avec Charlemagne et n'hésite pas à traiter les rois d'usurpateurs. Henri III en prend ombrage, le fait venir aux Etats Généraux de Blois où il le fait assassiner le 23 décembre 1588.

Catherine n'en continue pas moins d'administrer le domaine avant de le céder à sa fille, Louise Marguerite de Lorraine, épouse de Louis de Bourbon, prince de Conti. Ce dernier meurt sans postérité en 1613.

Nous sommes au début du XVIIème siècle, la France devient un état moderne, le pouvoir royal s'affermit, des efforts sont faits pour unifier le royaume. La mainmise sur les provinces est plus serrée, les petites principautés de frontière sont surveillées. Les grands fiefs ardennais sont peu à réunis à la couronne. Linchamps ne fera pas exception, de même que Château-Regnault. Richelieu s'en porte acquéreur, au nom du roi. La vente a lieu en mars 1629.

 

III-CONDE

La première moitié du XVIIème siècle est une période particulièrement agitée. La France s'engage dans une guerre contre l'Espagne dès 1635. Linchamps - et Château-Regnault - jouent pleinement leur rôle de forteresse de frontière, servant de base d'opération où les troupes retrouvent repos, vivres, munitions... Elles permettent de tenir le pays en s'opposant au passage d'ennemis comme ce fut le cas en mai 1643 quand elles barrèrent la route aux 7.000 Espagnols venus en renfort pour appuyer l'ennemi à Rocroi, contribuant ainsi à la brillante victoire du jeune duc d'Enghien.

Dix ans plus tard, ce même duc d'Enghien, devenu Prince de Condé, dirige la révolte d'une la noblesse contre le roi : c'est la Fronde. Il va jusqu'à trahir le roi, son cousin, et, à la tête d'une armée espagnole, s'empare de Linchamps le 30 novembre 1653. Le gouverneur de la place, M. de St. Etienne, qui a négocié avec Condé, n'offre pas beaucoup de résistance. Linchamps va devenir un point d'appui dans la campagne entreprise par ce prince frondeur dans le nord et l'est du royaume. De là, il tente de soumettre la région : "...ceux de la garnison de Linchamps et autres troupes de M. le Prince de Condé font des courses sur les pays neutraux ou qui payent contribution au Roy......'''

Condé conserve Linchamps jusqu'à la fin de la guerre contre l'Espagne. Le traité qui suivit la Paix des Pyrénées, stipule, dans ses articles 49, 79, 80, 82 et 115, que Linchamps soit la France. La forteresse est solennellement remise au roi de France le 25 février 1660 en présence de Fabert, gouverneur de Sedan. Ainsi, Linchamps revient définitivement au Royaume. Louis XIV a vaincu les Habsbourg.

Le jeune monarque est, en ce début de règne triomphant, l'arbitre de l'Europe. Les petites principautés de frontière ne sont plus utiles à la défense du royaume. Il fut décidé que Linchamps, avec d'autres forteresses riveraines, serait démantelé. En 1673, les puissantes murailles sont abattues...

Passant, sois sensible à la beauté du site, écoute l'écho des légendes, respecte ce lieu chargé d'Histoire...

 

Lettre de M. Noirmoutier, gouverneur du Mont Olympe, adressé à Le Tellier, Secrétaire d'Etat à la Guerre de Louis XIV : "Les places de Château-Regnault et de Linchan... ne sont de nulle utilit&... la raison et le bon sens veulent qu'on les rase... (Charleville le 12 septembre 1650)

Article communiqué par C. Brouet et D. Vallet.

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Une dame désirant conserver l'anonymat, nous a fait parvenir les paroles de plusieurs chansons fredonnées voici très longtemps au coin de l'âtre. La légende du Château de Linchamps a inspiré ce poème à Mme Andrée Dominé. Les paroles ont été mises en musique par M. Jacques Péchenart. La Légende raconte que la dernière châtelaine de Linchamps, assise sur son banc, file la nuit à l'aide d'un rouet qui tourne sans bruit et elle écrase avec de lourdes pierres ceux qui passent au pied du rocher.

la fileuse de Linchamps thilay