Des boutiques d'hier 2

Navaux

 

La réalité fait de nouveau surface. Pour regagner Charleville, je préfère passer par Naviaux. L'étroite route qui surplombe la Semoy est dangereuse. A l'époque de la révolution, il existait un moulin alimenté par un bras artificiel de la Semoy. Remplacé par des tarauderies, il devint, sous l'ère Mangon-Rousseau, une grosse tréfilerie qui cessa son activité peu avant la guerre de 1940. D'autres petites entreprises faisaient flores telle celle de Léon Laurent qui employait 10 taraudeuses et 3 rabatteuses, d'Eugène et Georges Laurent, de Jean Doudoux (filetage et taraudage), des frères Emile et Paul Hénon (écrous) .(HB)

  La boutique de Pol Badré

La boutique fut créée en 1913 par M. Léon Laurent, qui construisit les locaux lui-même, en haut de la rue de l'Herdage, ainsi que sa maison dans la Grand-rue.

Ph. Agnès Paris

Le premier wagon de boulons fut chargé à la gare de Thilay lors de la déclaration de guerre en août 1914 : il fut déchargé et ramené à la boutique ! Les Ardennes se retrouvaient occupées et isolées du reste de la France ; l'atelier ne pouvant recevoir ni commandes ni matières premières ferma.

Quand il se remit en marche, l'équipement n'avait pas souffert.

L'entre-deux-guerres vit l'arrivée dans la boutique de Pol Badré né en 1909 à Thilay, qui devait par la suite épouser Solange, la fille de M. Laurent et rester pour toujours à l'atelier nommé alors Boulonnerie-ferronnerie Léon Laurent et Pol Badré.

Puis la seconde guerre mondiale éclata à son tour ; la mobilisation et l'évacuation interrompirent l'activité jusqu'en 1941. La France entière se trouvant occupée, on put travailler normalement, correspondre avec clients et fournisseurs.

La contrainte touchait la distribution des matières premières. Des tickets de rationnement pour le métal, appelés monnaie-matière, étaient envoyés à l'atelier par chaque client après réception d'une commande, en plus du paiement. Le coke était distribué par un bureau spécial de la préfecture.

Après la guerre, l'activité se poursuivit convenablement, puis baissa, la clientèle se faisant plus rare. La crise de la petite boulonnerie débuta sérieusement vers 1960 et n'a fait que s'accentuer depuis lors.

L'atelier comptait au départ une dizaine d'ouvriers, quatre à la rabatteuse (produisant en moyenne 2000 à 2500 boulons par journée de huit heures), deux femmes ou gamins pour ébarber les boulons, deux femmes au taraudage des boulons et écrous, une femme pour mettre les boulons en paquets, un outilleur, et le patron s'occupant de l'emballage de l'expédition, de la gestion...(ce qui demandait bien 11 ou 12 heures par jour).

 Cet effectif se maintint une quinzaine d'années après la guerre, puis diminua progressivement et finit à deux personnes dont M. Badré en 1972. A cette date, Pol prit sa retraite et la boutique ferma.

Pol et son épouse Solange habitaient alors dans la rue principale de Navaux au n° 16. Précisons que M. Laurent, né en 1873 à Navaux, travailla dans son atelier jusqu'à sa mort … à Navaux en 1961.

Quelques machines furent vendues et les locaux loués par une boutique plus grosse qui y envoyait des ouvriers ; le patron mort, cette boutique ferma à son tour.

  • Description de l'atelier

L'atelier comportait trois pièces : une salle des forges, une salle d'usinage communément appelée l'atelier et un magasin de stockage.

                                     -           La salle des forges

Cette salle était un local partiellement séparé en deux par une cloison. La première pièce ainsi délimitée était de forme rectangulaire et  la seconde de forme irrégulière. On aboutissait  à cette salle, située au fond et en contrebas de la salle d'usinage, par un escalier raide. Les ouvertures, portes et baies, étaient nombreuses et elles assuraient un maximum d'aération dans le local surchauffé.

Les deux pièces répondaient indifféremment àune même fonction : la fabrication du boulon brut. Toutefois, la partie la plus reculée servait aussi de magasin à métaux. L'atelier eut en fait deux presses à friction successives ; d'abord, une petite presse fonctionnant grâce au moteur général, puis très vite une presse plus puissante pour laquelle il fallut installer un moteur indépendant.

L'achat d'une machine à boulons vers 1945 révolutionna au sein de l'atelier la chaîne d'opérations nécessaire à l'obtention d'un boulon.

 Comme l'atelier ne pouvait investir afin de tout moderniser en une seule fois, la cisaille fut achetée en 1938 ; la cisaille et les rabatteuses servirent alors conjointement, mais ces dernières n'avaient plus qu'un usage : la fabrication des têtes.

Et le reste du nouvel outillage vint après la seconde guerre mondiale.

Ajoutons que le travail de la forge, toujours dangereux, n'était pas exécuté par des femmes.

                                     -           L'atelier

La salle d'usinage, pièce principale couramment appelée atelier, est un vaste local rectangulaire. Elle s'ouvre sur la rue et commande l'accès aux autres pièces, y compris un petit bureau aménagé dans un de ses coins proche de la porte d'entrée.

Pol Badré et René Couilfort.

L'atelier comportait principalement des tarauderies horizontales à boulons et à écrous dites tarauderies ardennaises, remplacées par la suite par des tours landis à boulon et par un piano àécrous.

Un moteur diesel monocylindre a remplacé depuis 1936 le premier moteur à gaz. Ce moteur d'origine était enfermé dans une sorte de chambre afin d'étouffer quelque peu le bruit.

Jusqu'en 1945, il fallait demander une autorisation à la préfecture, et par là à l'Hôtel des Monnaies, pour utiliser une presse...qui aurait pu servir à fabriquer de la fausse monnaie !

La presse à balancier constitua un progrès ; la translation du "pilon" était facilitée pour la première fois par la force du moteur, venant soulager la traction manuelle. Et l'ébarbage fut désormais effectué par une femme.

Tarauderie de boulons mais aussi d'écrous, car on demandait bien souvent à l'atelier de fournir le boulon muni de son élément de blocage (fabriqué dans d'autres boutiques de Thilay).

Toutes les machines étaient disposées en fonction du jeu de courroies de transmission, à l'origine, et que l'évolution a consisté à rendre les installations indépendantes, les tarauderies par exemple.

Le seul déplacement forcé fut celui de l'ébarbeuse à pilon.

Une anecdote : La voisine, dont la cuisine avait un mur mitoyen avec l'atelier, se plaignit un jour à l'Inspection du Travail de bruits et vibrations occasionnés par la machine. Un inspecteur vint à Navaux et demanda à M. Badré de faire fonctionner l'objet du litige, tandis que lui-même se postait dans la cuisine ; il guetta une vibration, mais en vain. La voisine soutint que la femme mise d'ordinaire au pilon provoquait un choc plus fort que celui de M. Badré (chose impossible avec un poinçon qui retombe à l'identique quoiqu'on fasse).

Toutefois, M. Badré dut consolider le mur par une semelle de béton et, plus tard, les ébarbeuses furent légèrement déplacées.

                                     -           Le magasin de stockage

Le magasin est une petite pièce rectangulaire ouvrant sur l'atelier. L'empaquetage était plus particulièrement effectué par une femme. Les boulons étaient rangés, soit dans des paquets de papier fort (papier provenant d'une papeterie de Poix-Terron), soit dans des sachets de jute (toile fournie par l'usine Saint Frères à Reims) pour les commandes moins importantes.

Les paquets répondaient à diverses formes. Un paquet contenait 99 boulons plus la montre, le centième boulon ficelé au-dessus du paquet pour représenter le contenu. Les sacs étaient comptés à la bascule.

Quant aux paquets, ils étaient rassemblés en paniers de 100 à 120 kg, alternés avec des couches de paille longue de seigle (un peu de seigle était cultivé dans le village).

On terminait un panier par une dernière couche de seigle, puis on liait les bords en tendant une sorte de canevas de ficelle avec une grosse aiguille courbe. Cet emballage final était l'œuvre du patron.

Paniers et sacs étaient emportés par un voiturier payé par les boutiques. On comptait trois voituriers pour Thilay et Navaux vers 1930. Le voiturier déposait le tout à la petite gare de Thilay, reliée à Monthermé par le petit train départemental.

Puis les voitures à chevaux et le petit train disparus, le relais fut pris par des camions qui menaient les envois directement de l'atelier à Monthermé, gare plus importante où, en outre, arrivaient les matières premières.

Histoire d'un artisan

La vie de M. Badré a toujours été indissociable de celle de l'atelier. Arrivé apprenti, il s'y est formé sur le tas et il y est resté jusqu'au bout. Laissons-le donner sa conception de l'apprentissage du boulonnier :

"La formation de l'artisan était presque automatique, souvent de père en fils. Il suffisait d'avoir un peu d'idées et d'être courageux. A cette époque (vers 1930), il était plus aisé de former des apprentis que maintenant, car trop de jeunes croient tout savoir en sortant des écoles professionnelles alors que l'on en apprend tous les jours."

 

 

Dans la boutique, travail et famille se mêlaient : M. Laurent, son gendre, sa fille qui travailla à l'empaquetage avant son mariage, plus tard le frère de M. Badré qui vint en tant qu'outilleur. Le problème de la succession à la tête de la boutique ne s'est pas posé, Pol et Solange n'ayant pas eu d'enfants.

Quelques souvenirs :

  • Fatima Prieur

Ma mère a travaillé chez Pol Badré. J'étais petite et je faisais la sieste chez moi, place de Navaux. De temps en temps, ma mère sortait de l'usine et surveillait la fenêtre de ma chambre. Si j'étais réveillée, elle venait me chercher et je jouais dans l'usine sur la terre battue avec un seau et une pelle.  Il m'arrivait aussi de faire la sieste à l'usine dans un panier en osier servant à transporter les boulons ou autres pièces.

Ph. Agnès Paris

  • Jean-Michel Pozzi

J'accompagnais souvent mon grand-oncle Henry Laurent qui était voiturier au village. A l'aide d'une charrette et d'un cheval, nous allions charger à Navaux les sacs de boulons pour les emmener à la galvanisation chez Letellier ou chez André Thévenin.

  • Marie-France Chevrolet

Mes parents habitaient autrefois sur la place de Navaux, au pied de la rue de l'Herdage. Je me souviens doncdes personnes qui allaient travailler chez Pol Badré. Ce fut par exemple le cas de Claudette Zwisler qui venait de Bogny au bus, de sa tante Henriette Valet, de Régine Machard, de René Barbette qui venait à vélo depuis Château-Regnault, d'Yvon Cubéna de Nouzonville, de M. et Mme Morand, de Marinette Saura, de René Badré et bien sûr de ma mère Andrée. A propos de la boutique, j'ai conservé le souvenir de la balance qui servait à peser les boulons.

Ph. Agnès Paris

  • Nelly Hyat

Mes parents et grands-parents habitaient à Navaux et ils ont tous travaillé chez Pol Badré. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le trajet n'était pas trop pénible pour aller au travail.

  • Yvette Saura

Je me souviens du frère de Marcel Lejeune, outilleur, qui venait de Braux à vélo passant par le viaduc, le chemin forestier de la Fontaine aux Canards, le plateau d'Haulmé et l'Herdage.

Marinette, ma fille, a également travaillé quelques mois chez Pol Badré en 1970, peu avant la fermeture de l'usine.

  • Nadine Talon, épouse Davis

J'ai été embauchée chez Pol Badré avant l'âge de 16 ans. Je sortais de l'école ménagère à Monthermé mais celle-ci ne me plaisait pas. A l'époque, c'était l'école ou la boutique, comme nous le claironnaient nos parents. Pour mon premier emploi, je fus surtout taraudeuse et monteuse occasionnellement.

Mes parents habitaient au Parc à Monthermé et je prenais le bus avec mes copines Françoise Billy et Marylène Fournier, elles aussi ouvrières sur la Semoy.

Le patron nous payait un quart d'heure pour faire le trajet à pied entre Thilay et Navaux. Parfois, Marc Avril nous prenait en voiture ou alors Pol Badré quand il allait au village. Pour le midi, nous apportions notre gamelle. A mon embauche, je gagnais un franc de l'heure.

Neuf mois plus tard, sur les conseils de Richard Devis, je quittai Navaux pour l'usine Mangon, au prix de 1,80 francs de l'heure, soit presque le double.

  • Marie-France Migeot

Avant 1950, mes parents résidaient à Givet. Mon père Octave travaillait chez Cellatex, mais des problèmes existaient dans l'entreprise. En 1952, ma mère Bernadette lit un jour dans une annonce du journal qu'un poste de boulonnier était disponible à Navaux. Après un essai concluant, la famille emménagea dans la petite maison rue des Ecoles qui appartenait au patron, Pol Badré. Nous étions quatre enfants et ma mère fut embauchée comme taraudeuse lorsque nous fûmes élevés. Vers 1960, mon père eut un doigt écrasé par la machine à boulons et il fut remplacé par René Barbette.

  • Françoise Vanderkeelen-Badré

Mon père René Badré a terminé sa carrière professionnelle chez son frère Pol  jusqu'en 1969 environ après avoir travaillé chez Gustin, aux Hautes-Rivières et chez Papier. Y travaillaient les parents et grands-parents de Nelly Hyat-Aubry, (Maurice fabriquait des boulons à la rabatteuse), Suzanne Delaite-Laurent, Henry Otling…

J'allais de temps en temps passer quelques jours en vacances chez ma tante Solange. Le beau-père de Pol était surnommé le Baillou. Les deux couples Badré et Laurent habitaient la même maison, séparée en deux logements.

Je me souviens de la forge au fond de l'usine en contrebas, du bureau à l'entrée à gauche et du tour à droite. La boutique était sur plusieurs niveaux car le terrain était en pente. Parfois, M. Laurent décidait de partir en voyage et  Pol le conduisait alors à la gare de Charleville tandis que son épouse Marie restait à la maison.

Avant 1970, la route de Navaux s'était déjà effondrée et le transport des marchandises en avait fortement souffert.

 

Les Vieux-Moulins de Thilay

 

¦La Forge du chemin du Marais aux Vieux-Moulins

 

De gauche à droite : Louis Fontaine (âgé d'environ 16 ans), Georges Dineur (tué en 1915), Camille Chayot (maison avec toit de chaume route de la Neuville, rachetée par la famille Fontaine, Léon Tutiaux, arrêté par les Allemands en 1915, car suspecté d'avoir facilité l'arrivée d'espios français par avion.avion espions français ?)

Enfants : Henry Delmont, qui fut conseiller municipal en 1946 et Pol Tutiaux, né aux Vieux-Moulins et ayant habité aux Woiries.

 

Ph. Georgette Fontaine

La forge fut abattue après la guerre de 1940, ainsi que la maison Fontaine derrière l'école.

A noter la belle construction en pierre du pays au toit d'ardoises.

Sur la photo, on peut voir les ouvriers avec de grandes bannettes et chaussés de sabots en bois. Ils tiennent à la main de petites bottes de fer.

 

Thilay

 Comme dans toute la vallée, Thilay n'échappait pas à la dualité du travail : entreprises et boutiques. Toutes deux sont spécialisées dans la fabrication des boulons. L'établissement le plus important est l'usine Mangon Rousseau, née en 1885. Les pilons cognent toute la journée. Par quatre fois par jour, la sirène retentit : l'appel au travail à huit heures  moins 10, l'arrêt à 12 h, le retour à 12h50 et la fin du labeur à 17 heures. En 1857 est fondée la Sté Doudoux- Ballot, puis Faynot en 1898. Prennent ensuite naissance les entreprises : Thomé, Thévenin, A. Noizet, Pierrard, Hubert, Bayonet, Renault, Leinster, Rondeaux, Doudoux (dit le juste), Buiron, etc. L'ouvrier emmène avec lui un petit récipient émaillé, souvent de couleur rouge : le pot de camp. Il est rempli de café noir. Les travailleurs ne risquent pas de manquer l'heure, car outre celle de Mangon, la sirène Leinster rivalise de puissance avec celle de Thomé. Dans les boutiques, la rabatteuse est reine. Les jeunes, garçons ou filles, gagnent quelques sous en montant des boulons. En 1936, le salaire des ouvriers fait un bond énorme (certains ont doublé) et avec les nouvelles machines, le travail est moins pénible. Le salaire est payé à la quinzaine, en liquide, dans une enveloppe. Le chèque est quasiment inconnu et la banque ignorée : quand on peut faire quelques économies, on les cache sous une pile de draps.

Mon grand-père Alphonse a construit, avec l'aide de quelques parents et amis, une bonne partie de sa demeure, rue des Paquis. Haute sur pattes, avec étage et grenier, son couvercle est de faisiaux. Y ont été adjoints la boutique et un abri pour les animaux. La porte d'entrée donne sur la rue mais l'accès le plus fréquent se fait par la cour, étroite, au milieu de laquelle un vieil arbre à reine-claude tente  des pi à la tête.

Comme toutes les boutiques, le local d'Alphonse est petit, poussiéreux, mal éclairé par deux fenêtres basses qui se font face. Outre la rabatteuse, il y a l'énorme roue que fait tourner le chien Kapi, l'enclume sonore qui chante malgré les coups et les injures qu'elle reçoit, des pinces aux bras allongés et, bien entendu, la forge aux reflets sanglants et aux éclairs de braise. Quelques bottes de tiges de fer attendent, à même le sol, le sacrifice final. L'homme est petit, moustachu, nerveux. Sous sa casquette, les cheveux sont collés au front : sa vue est affaiblie par le métal en fusion et le regard est fixe ; aussi porte-t-il des lunettes à verre épais et branches d'acier. Sa main droite est noueuse et déformée. Le corps a pris un léger penchant par sa mauvaise position. Lorsqu'il frappe sur un mauvais endroit, il s'emporte en vociférant : "Nom di diu ! Nom di diu !" Le martèlement monotone aggrave chaque jour sa surdité. Fumant peu, il rallume souvent le même mégot d'une cigarette roulée au tabac gris. Le dimanche est jour de repos, sauf s'il y a urgence de travail. Rare est la sieste et il se plait à dire : " Quand on dort, on n'vique mi ! ". Il ne fréquente aucun café, mais aime lire et commenter la gazette. Dans la plupart des boutiques, la vie de ces solitaires est la même. Acharnés au travail, ils sont affligés des mêmes maux mais ne se plaignent jamais. Les boulons délaissés, le grand-père entretient ses outils. (HB)

 

 L'usine Buiron

 

Les différentes dénominations : Doudoux-Ballot, Renault-Doudoux, Buiron-Renault.

L'usine Buiron aurait été montée vers 1857. Buiron-Renault et Ballot étaient cousins germains. André Gaston Lucien Buiron, originaire de Château-Regnault, est né en 1890 ;  il a épousé en 1920 Marie Berthe Fernande Renault, fille de M. Jean-Baptiste Emile Renault, industriel à Thilay. Il est décédé en 1946.

 Laissons la parole à M. Pierre Buiron, à  présent domicilié à Thann dans le Haut-Rhin,  frère d'Elisabeth née en 1923, de Christiane née en 1932 et de Françoise née  en 1939. Né en 1934, il a quitté Thilay  en 1954  et mieux que quiconque, il saura évoquer l'usine  de ses grands-parents et parents :

Sur la Semoy gelée, face à  l'usine Buiron en 1942. Ph. P. Buiron

 

Françoise Migeot, Ginette Pozzi et Germaine Laurent, posent sur la passerelle construite en 1942, devant l'usine Buiron. Ph. J.M. Pozzi 

 

1933 : face au  Baquet, l'usine Buiron et à l'arrière plan, l'usine Leinster. Ph. Geneviève Jadot

 Que vous dire au sujet de l'usine ? Peu de choses en fait. Mon grand -père Jean- Baptiste Renault qui était instituteur l'a acquise en pleine propriété en 1909 : maison d'habitation comprenant 2 écuries au sous-sol, grenier au-dessus d'une écurie, deux pièces à l'étage, fournil, une pièce au-dessus de la cuisine et un grenier au-dessus de l'autre pièce, cave voûtée sous la cuisine. Etable à porcs contigüe à la maison, petite buanderie proche de la maison. Une usine de ferronnerie contigüe à la dite maison et mue par une roue hydraulique, laquelle roue est alimentée par l'eau d'un ruisseau, vaste magasin tenant à l'usine. Cours d'eau avec étang formant réservoir. Pré et aisance sur le côté, (adjudication à 18 700F).  Après la guerre, ma mère a aidé et soutenu son père qui était malade. La roue avait cédé la place à une machine à vapeur. Les "boches", comme ma mère les a toujours appelés, recherchaient tout ce qui était cuivre et, dans le cas présent, ils recherchaient les tuyaux en cuivre de la machine que mon grand-père avait enterrés dans la digue de l'étang. De mèche avec Armande, employée à la gare du petit train, il lui avait demandé de faire un faux avis d'expédition pour réparation. Dépités, ils avaient enlevé la machine. Après la guerre, il y avait eu des années de sécheresse, la roue ne suffisait pas. L'électricité arrivait. Par l'intermédiaire d'Henri Doudoux qui connaissait un ingénieur travaillant à Phades,  mon grand-père fit appel à lui. Il conseilla le choix d'un moteur électrique et suivit l'installation. Ma mère épaulait son père et était toujours présente, c'est comme cela que se fit le mariage entre ma mère et mon père en 1920. Après la mort de mon grand-père en 1922, mon père reprit l'usine à son nom, remplaça le matériel petit à petit, passa des boulons et de la ferronnerie pour voitures à chevaux aux boulons pour les ailes d'automobiles et diversifia les types de boulons jusqu'à faire des boulons en laiton. Il installa à la place de la roue une turbine. L'arbre de la roue et une grosse poutre carrée furent longtemps entreposés sous les 2 tilleuls qui bordaient le chemin de l'usine. A midi, des ouvriers allaient s'y asseoir pour y manger.

 

Tour horizontal. Ph. P. Buiron

Il installa aussi une salle de parkérisation, procédé pour traiter les boulons contre la rouille. En 1932, il installa cette fois dans la maison d'habitation le chauffage central et en 1934, il fit rehausser la maison telle qu'elle est maintenant. Mon père se sentait, je pense, proche des personnes qu'il employait et n'hésitait pas à s'arrêter chez certains lorsque l'occasion s'y prêtait. Il emmenait souvent ma sœur aînée avec lui à Haulmé, Tournavaux... Elle évoque aussi Albert, le boulonnier près duquel elle allait se planter par plaisir de voir le fer rouge s'écraser. Elle me dit qu'elle savait et aimait tarauder avec ses 3 broches. Elle se rappelle la St Eloi,  fête des ouvriers : vin et brioches  sur une planche et des tréteaux dans le magasin avec le petit Louis H., qui chantait des chansons de circonstance !

Fraiseuse. Ph. P. Buiron

Comme vous le savez, à la mort de mon père en 1946 -j'avais 12 ans- ma mère a fait tourner "la boutique". Si j'avais été l'aîné, les choses auraient été sans doute différentes, m'a-t-elle dit.

 Avant la turbine, une roue en bois (à la place du salon actuel) actionnait un arbre à cames métallique et des courroies transmettaient le mouvement aux poulies des machines. Une déviation a été creusée autrefois à la main à partir de la Passe.

 Quelques témoignages :

  • Claude Pilard, né en 1931, a travaillé chez Buiron-Renault comme outilleur d'octobre 1953  à son retour de l'armée jusqu'à la fermeture  en février 1957,  de même que son beau-frère Roger Brifflot, René Liesch qui travaillait  à la fois chez Leinster et chez Buiron, Lucien Abraham boulonnier, Jules Migeot de Navaux ébarbeur ; les taraudeuses venaient de Phades.

Maurice Dominé était contremaître et venait de Naux à pied ; il repartait même pendant la pause d'une heure le midi.  Il a été remplacé par Roger Brifflot.

La dizaine d'ouvriers fournissait des pièces pour la marine. Les ateliers étaient à la place de la salle de restaurant actuelle et le parc à fer à la place de la terrasse. En cas de problèmes, une turbine produisait l'électricité ; l'étang était alimenté par le ruisseau de Nabruay qui se jette dans la Semoy en aval de la Passe, après avoir longé la propriété.

M. Faynot venait aider Mme Buiron restée seule à gérer l'usine après la mort de son mari. C'était le bon temps, on n'était pas malheureux, il y avait de l'ambiance,  on travaillait en famille, dans la bonne humeur. Pendant la journée, il nous arrivait même parfois d'aller à la chasse aux grenouilles dans l'étang ! On rentrait le soir du boulot avec des grenouilles.

A la fermeture de l'usine, j'ai aussitôt été contacté et embauché par M. Bernard Brouet  chez Mizen. Roger Brifflot a, quant à lui, retrouvé du travail chez Thévenin. A cette époque, ce sont les patrons qui venaient frapper à la porte pour nous proposer du travail.

  • François Zucchi connaissait bien la famille Buiron car il habitait à proximité, en bordure de la forêt.

En visionnant avec émotion les photos d'époque envoyées par Pierre, de nombreux souvenirs lui reviennent en mémoire :

         -             Le pont de bois : On pouvait l'emprunter avec un petit camion mais en faisant très attention à cause de sa largeur. Pendant les années de guerre, passerelles et ponts de la Semoy n'eurent pas la vie facile à cause des aléas climatiques et des destructions par les belligérants. Le pont de bois du Baquet a été arraché par les Américains en 1944, les combats faisant rage à Bastogne. Les treuils des camions GMC ont servi à démonter les dernières poutres.

         -             Le petit feu : On faisait de temps en temps un petit feu à l'entrée de l'usine pour faire cuire des pommes de terre, là où se trouve l'actuel parking du Val de Semoy.

    

Michel, Jacques Zucchi et les enfants Buiron allument un petit feu. Ph. P. Buiron

La galvanisation : Elle se trouvait dans le sous-sol, et on pouvait y accéder par la porte qui existe toujours au bord de la route de Naux. L'accès principal se faisait par l'intérieur de l'usine. Mon frère François y travaillait. Lorsqu'il y avait une panne, il se rendait en brouette à l'usine Thévenin de l'autre côté de la Semoy. Un jour d'orage, François resta collé sur le palan à chaîne qu'il manipulait. Par chance, il ne fut pas électrocuté.

 

L'usine, rachetée ensuite par M. Sanguinetti, fut transformée en une somptueuse résidence secondaire puis revendue à M. Deshayes, expert comptable. La vaste maison d'habitation a laissé place au restaurant Le Val de Semoy.

 

 L'usine Cunin

 

 

Avant d'appartenir à la famille Cunin, cette boutique a appartenu à Paulin Avril, fils de Léon Avril et Marie-Louise Cunin. Paulin  (1882-1964) et son épouse Paméla née Jadot (1880-1960) habitaient une grande maison ancienne, aujourd'hui disparue, dans la Grand'rue près de la maison de Gabriel Leinster, n° 23.

 

Alfred et Marie-Louise entre leurs parents. Ph. Ch. Thiéry

 

Alfred, qui servait dans la marine sur le Jean Bart, décéda lors de la seconde guerre mondiale. Marie-Louise épousa Emile Lerouge en 1923. Tous deux occupaient la maison voisine de l'usine autrefois partagée en deux logements. Celle-ci est actuellement occupée par l'une de ses petites-filles.

La boutique était située  à proximité de la Grand'rue à Thilay, devenue rue Eva Thomé. On y accédait uniquement en franchissant un porche étroit débouchant sur la ruelle de la Poulie.

L'entreprise Cunin a démarré en 1945.

  • Le personnel :

-            Roger Cunin, qui fut associé à René Pigeot après la guerre après avoir été outilleur chez Leinster, Devant-Thilay. Il louait le local au fond du jardin qui fut autrefois une écurie.

-            Denise Sauvage, épouse de Roger, qui travailla elle aussi chez Leinster.

-            René, Michel et Yvette, enfants de Denise et Roger. Yvette, née en 1932, a démarré à la boutique en 1946. Par la suite, furent entre autres employés dans l'entreprise René et Marie-Thérèse Pigeot, leur fille Monique, José Godart et plus récemment, Jean Ygonin, André Duplessis, Eliane Sauvage, Daniel Leclerc, Martine Pilard, Joëlle Warembourg…

 

La ruelle de la Poulie, seul accès à l'usine.

  • Yvette Delloux, née en 1932

Dans les deux ateliers accolés se côtoyaient machines à boulons, landis, pilon, cisaille et bourriquet à ébarber au pied duquel Monique Pigeot s'affairait en chantant. Dans la famille Pigeot, tout le monde chantait très bien, se souvient Yvette. On se racontait des histoires et on chantait en travaillant. L'ambiance, on ne l'aurait sue meilleure, en famille et entre jeunes.

En ce qui concerne les matières premières, les couronnes de fer rond étaient déchargées des camions sur un diable jusqu'au parc à fer derrière les deux garages de l'entreprise Thévenin.

L'absence de hangar obligeait à bâcher le stock de couronnes. Le camion de livraison stationnait dans la Grand-Rue à hauteur de la ruelle. Un pont de chargement était toujours remisé sous le passage couvert.

A la belle saison, les jeunes du village aimaient venir observer les boulonniers au travail.

  • Michel Cunin, né en 1940

Je me souviens du Paulin et de sa maison avec ses abat-jour comme autrefois. Pendant la mauvaise saison, assis devant le feu à l'âtre, il tressait des paniers, des volettes en osier et confectionnait des balais de boule, à la fois pour lui et pour les gens du voisinage.

L'usine en 1999, Ph. Ch. Thiéry

A la boutique, il n'y avait pas l'eau du réseau, seulement l'électricité. Mon père est décédé en 1968 et ma mère a poursuivi l'activité jusqu'à sa retraite vers 1975. Je m'occupais de l'outillage et de la production. Je me souviens des ouvriers de l'époque : José Godart, qui m'a même appris à faire du vélo, André Duplessis, Jean Ygonin. Au début, il faisait froid dans l'atelier ; ensuite, des radians à gaz ont été installés.

Ce n'était pas facile de transporter les barres de fer que les camions déposaient dans la rue. Nous portions les barres de fer de quatre mètres sur l'épaule. Les rouleaux de 150 kg étaient acheminés sur un diable. Nous rentrions 10 t d'un coup et nous y passions l'après-midi. Parfois, le camionneur bennait les bottes de fer. Dans les autres cas, les bottes étaient ripées du plateau du camion à la barre à mine et elles tombaient sur le trottoir.

En ce qui concerne les produits fabriqués, les sacs de 80 kg étaient eux aussi chargés sur le diable avant d'être hissés sur le camion grâce au plan incliné.

La boutique avant sa démolition. A gauche, l'accès par la ruelle.

Par contre, lorsque le transporteur était en fin de tournée, le plateau du camion était couvert de sacs et il fallait donc gerber à la main, l'un devant le sac et l'autre derrière. Cette méthode de chargement était identique dans toutes les usines, car les chariots élévateurs n'existaient pas encore. Après la fermeture de l'usine, je me suis installé comme transporteur à mon compte en 1976. Le chômage n'existait pas à cette époque.

  • Joëlle Warembourg, née en 1952

Lors de la démolition.

J'ai été embauchée ici dès l'âge de 14 ans, donc en 1966. C'était mon premier emploi et je travaillais sur une landis. Au début, j'avais mal dans les bras après la journée de labeur mais ensuite je me suis habituée à effectuer les mêmes gestes. Je suis restée neuf ans dans cette entreprise et je me souviens entre autres de René Liesch qui était là quand je suis arrivée. L'hiver, un poêle rond tentait difficilement de réchauffer l'air ambiant. Il fallait aller chercher le coke entreposé à l'extérieur.

Ph. Ch. Thiéry

Les WC étaient eux aussi installés à l'extérieur sous la forme d'une cabane en bois au fond du jardin comme presque partout à cette époque, que ce soit dans les boutiques ou dans les maisons d'habitation.

En 2013, les bâtiments inoccupés depuis presque quatre décennies ont été démontés par une entreprise locale et le terrain a retrouvé son aspect d'autrefois.