Des boutiques d'hier 3

 La boutique Badré :

 

Au n° 10 de la rue de la Naux, on trouve aujourd'hui une salle communale appelée salle Jean Soleil en mémoire de Jean qui fut adjoint au maire de Thilay.

Autrefois, ce bâtiment fut une maison d'habitation appartenant à Jules Voirain, outilleur né à Thilay en 1886 et à son épouse Célina Debarre, tous deux demeurant à Nohan. Un dénommé Léger, boxeur de renom, a lui aussi habité ici. Vers 1955, la maison fut mise en vente.

En discutant avec son beau-père Pierre Duplat, Michel Badré avait alors suggéré :"On rachèterait bien cette maison-là ?" Consulté à son tour, le père de Michel avait répondu : "Gamin, si tu veux des sous, il faut que tu travailles !" La cause était entendue, d'autant plus que chez Badré-Derome aux Hautes-Rivières, quatre frères travaillaient déjà et il fallait donc remuer la manchette. En 1956, Pierre et Aimée Duplat achetèrent les locaux.

En 1957, Michel Badré transforma la bâtisse en atelier où il travailla seul, puis ensuite avec André Mouze (de 1966 à 1985) Claude Martin (de 1970 à 1987) et Henry " l'Allemand".

André et Claude travaillaient tous les deux d'équipe à la Chiers des Hautes-Rivières. Quand ils étaient du matin, ils venaient faire quelques heures l'après-midi à Thilay et vice-versa.

Au début, Michel travailla sur une grosse rabatteuse utilisée pour matricer des tiges de 800 mm de long en rond de 6 mm qui devaient servir à fermer les portes du métro parisien.  Michel sous-traitait pour Renault-Mizen. M. Mizen passait toutes les semaines faire le point et repasser d'autres commandes, car celles-ci ne manquaient pas.

Michel Badré, André Mouze et Claude Martin posent devant les anciens outillages lors de l'inauguration de la salle le 26 mai 2000. Ph. R. Pascolo

"Quand j'ai démarré, la paie n'était pas bien grosse. En plus, en 1968, une hernie discale compliquée par une paralysie de la jambe m'a contraint à délaisser la boutique pendant deux ans!" se souvient Michel.

 

Au fond, le local de la cisaille et l'échelle d'accès au grenier.

  • André Mouze, né en 1946

 

La presse sur laquelle Claudette pliait. Ph. R. Pascolo

"Récemment installé à Thilay, je connaissais Michel, bouliste comme moi aux Hautes-Rivières. Un jour, Michel vint me trouver chez moi et me demanda : "Peux-tu me donner un coup de main ?" Pensant que c'était juste pour dépanner, j'acceptai et ce dépannage a duré… presque 20 ans. Après avoir visité la boutique, j'ai attaqué le lendemain après la Chiers, et là, ce fut la misère au début, car il n'y avait pas de four à gaz. Il n'y avait que la forge et il fallait doser la quantité de houille en fonction de la taille des pièces. J'avais peur que le foyer ne s'éteigne et je faisais un feu d'enfer, alors pendant que je pliais une bride, les autres brûlaient. Le métier de forgeron ne s'improvise pas.

Les sacs de houille stockés dans la cour étaient livrés par Pierrot Fauquet, installé à Château-Regnault. Le samedi, je ne travaillais pas à la Chiers, donc je venais de 6h à midi. Parfois, Michel venait dans la matinée pour m'inviter à manger à Blossette ou au café Davreux.

Un autre souvenir marquant : il est arrivé maintes fois que les commandes pressaient vraiment. Pour ne pas faire attendre le transporteur, on étalait les pièces chaudes sur le bord de la route devant la boutique, souvent une soixantaine de gros ronds de 30 ou 32 mm et on les arrosait avec des seaux d'eau. On s'efforçait de perturber le moins possible la circulation. On n'oserait plus faire ça à l'heure actuelle !"

Brides, étriers, ancrages en fer rond étaient chauffés dans le four à gaz avant d'être cintrés sur un gabarit.

La rabatteuse (au fond, la fenêtre côté rue)

Bouteilles de gaz, puis ensuite cuve à gaz étaient entreposées dans la petite cour arrière qui donne vers l'église.

 

L'emplacement de la Forge. Une ouverture avait été sommairement aménagée pour permettre le passage d'une pièce à l'autre.

Michel Badré se souvient : "Une année, j'avais une commande de 25 000 pièces à fabriquer pour la Russie. Avec mon épouse Claudette, qui m'a beaucoup aidé,  j'avais passé tout le mois d'août dans l'atelier pour respecter les délais. Une autre fois, j'avais récupéré une commande de 300 000 petits crochets que personne ne voulait honorer. J'avais trouvé une astuce d'usinage et j'ai même conservé l'outillage en souvenir.

J'avais aussi fabriqué un four de huit brûleurs pour chauffer les grosses brides ; ce four mesurait deux mètres de long. En plus de Renault-Mizen, on travaillait pour Georges Thévenin, Badré-Derome et Doudoux.

Des séries de 1500 à 2000 brides étaient destinées à l'usine Richier de Montjoli pour équiper ses engins de travaux publics. Il nous est arrivé de travailler à 6 ou 7 dans ce petit local. Il faisait parfois une de ces chaleurs dans la boutique, je ne comprends même pas comment on n'y a jamais mis le feu !

Les heures de travail s'accumulaient au fil des semaines et des mois, mais la bonne ambiance prenait toujours le dessus, d'autant plus que les compères se retrouvaient le week-end sur les terrains de boules ardennais, ce qui leur permettait de décompresser.

Claude Martin a travaillé jusqu'à la retraite en 1987. Cette date coïncide avec la date de cessation d'activité de la petite boutique Badré de Thilay.

La Société S.A Jules Doudoux et Fils l'a achetée en janvier 1988 à Mme Claudette Duplat, épouse Badré. La fabrication principale était également du pliage à chaud : ancrages, étriers, queues de cochon.... Christophe Hénon et Roland Barré ont été les derniers à travailler dans ce local avant que le matériel ne soit rapatrié dans les locaux de l'usine mère, place de l'Eglise.

En mars 1996, la municipalité en fit à son tour l'acquisition dans le cadre de la réhabilitation des friches industrielles. L'objectif était d'aménager une salle communale accessible à tous et en particulier aux anciens du club Soleil d'Automne. Un logement locatif était alors prévu à l'étage.

Le 26 mai 2000, l'inauguration fut présidée par Michel Bernard, Secrétaire Général de la Préfecture. Enfin, en 2008, le numéro 10 rue de la Naux, est devenu Salle Jean Soleil en la mémoire de Jean décédé le 6 décembre 2007.

  • Christophe Mahy, écrivain-poète à Charleville-Mézières a écrit dans l'ouvrage l'Ardenne de Fer et de  Feu, en 2001 : 

"A Michel Badré.

Je commence souvent mes évasions par la Semoy : l'enchaînement des bruyères, des roches grises, des taillis et des méandres convient à ma flânerie rêveuse. Au milieu de l'âpreté du paysage et de l'austérité du ciel, de grands nuages dessinent des douceurs inattendues. C'est d'abord le vert profond des feuillages et la rivière d'acier s'engouffrant sous la courbe des ponts. C'est aussi autre chose, qui habite la vallée et dont on ne sait rien. Quelque chose qui tient de l'éternité précaire de l'enfance et de tout ce qui fait un pays, plus rêvé que froidement coté sur une carte routière.

Il est des lieux qui sont plus que des lieux, parce qu'une âme les habite et leur forge au fil des siècles un caractère bien trempé. Ou parce qu'ils sont hantés d'eau pure, de forêt et du travail des hommes. À cheval sur la frontière belge, la Semoy entre en France par la porte étroite d'une vallée pittoresque où le marteau-pilon des estampeurs déchire encore le silence des forêts sauvages. Le fer teinte les ruisseaux, oxyde les hématites, flambe dans l'argile, rougit les schistes suintants. Il fortifie l'âme des hommes en épuisant leur corps rompu aux travaux de la forge. Il est le signe de la grandeur de la vallée, en même temps que l'emblème involontaire de son déclin, mais aussi de la lutte pour la vie, à l'ère de l'ouverture sur le monde.

La grande affaire, en Semoy, c'est la métallurgie en général et la boulonnerie en particulier. Les marteaux de la forge et de l'estampage rythment le déroulement de la vie humaine. Tout le monde ou peu s'en faut travaille à la boutique, mot du cru désignant les ateliers de transformation. Des générations entières marquées au fer rouge du boulon-roi. Cette industrie, aujourd'hui modernisée, gagne en efficacité ce qu'elle a perdu en poésie.

J'ai en mémoire une petite forge, au rez-de-chaussée d'une maison vétuste de la rue de Naux, à Thilay. Les fenêtres n'avaient pas de vitres mais des sacs de jute contenaient les courants d'air. On entrait dans une salle sombre, poussiéreuse et basse de plafond. Le sol en terre battue était recouvert de caisses en tôle pleines de produits finis : crochets, brides de toutes tailles, pièces tarabiscotées, le tout exhalant une forte odeur d'acier froid et de cambouis. Une foule d'objets accompagnait cet échantillon du savoir-faire des forgerons : cagettes, sacs de toile, boulons, vieux journaux, bouteilles vides. Une étagère garnie de toiles d'araignées occupait un pan de mur. Au fond, une porte s'ouvrait sur une pièce encore plus obscure.

Deux fours à gaz crachaient des reflets orangés sur les poutres du plafond. Une enclume, montée sur un billot de chêne, un fouillis d'outils de forge, deux établis meublaient l'atelier où les hommes en tablier de cuir et bleu de chauffe s'affairaient sans parler. L'un tirait une tige rougie du four et la passait à l'autre qui s'en saisissait au moyen d'une tenaille. D'un geste rapide, il bloquait le fer dans un étau plan muni d'un axe vertical et d'une matrice à la forme voulue. À l'aide d'une pince fixée à l'axe, l'ouvrier, en pivotant autour de l'ensemble, faisait prendre à la pièce la forme du gabarit, la libérait puis la jetait dans une caisse où elle refroidissait lentement. L'acier prenait alors une teinte cerise et se couvrait peu à peu d'écailles bleutées. Déjà, l'autre lui tendait un nouveau lopin et tout recommençait.

L'incandescence du fer creusait les visages ridés par l'effort. Peu de paroles. Parfois, une cigarette allumée du bout de la pince à l'aide d'un brandon brisait la routine. Une ampoule à filament éclairait mal la scène. Je gardais sous mes paupières la précision des gestes, le rougeoiement du métal, la pénombre du lieu comme une huile de Simon Cocu. L'odeur du fer, je l'emportais avec moi pour me convaincre que je n'avais pas rêvé cette scène d'un autre âge…

L'habileté des hommes du fer ne prête pas seulement son concours à la contemplation des poètes et à la sueur des sculpteurs contemporains. Si les trains à grande vitesse, fleurons de l'industrie française, sillonnent le monde en tous sens, c'est aussi un peu grâce aux pièces de sécurité forgées par les estampeurs du pays. On ne serait guère étonné de trouver des éléments mécaniques de haute précision provenant des ateliers sombres et rougeoyants du bord de la rivière de cassis dans quelque vaisseau spatial futuriste, en passant par les navires de guerre ou les engins de chantier. Et quelle ancre de yacht ou de chalutier oserait renier sa naissance dans le tumulte d'une forge du fond de L'Ardenne ? Rien de ce qui demande rigueur et amour du travail bien fait ne décourage le peuple des forgerons. Entre s'adapter ou mourir, la vallée a choisi, même si elle n'est pas toujours à son avantage, dans les vues à court terme d'une mondialisation brutale.

C'est une belle fin d'après-midi. Les nuages sont presque mauves avec des rehauts de blanc et de rouille, au-dessus des toitures d'ardoise massées autour du clocher. Au bout de la rue, un chemin de terre conduit à l'ancienne gare où, autrefois, les ouvriers métallurgistes prenaient le train à vapeur qui les déposait dans les boutiques de Nohan et des Hautes-Rivières. De cette voie laborieuse ne subsiste qu'un chemin de ronde bordé de murets en pierres sèches. Des sources suintent à intervalles réguliers, envahies de cresson et d'hépatiques. Les piles de la passerelle de bois clapotent doucement dans l'air du soir.

Quelques marteaux-pilons résonnent au loin : le cœur de la vallée bat au rythme des technologies de pointe mariées au savoir-faire traditionnel. Curieux du monde tel qu'il est, celui des hommes ne cessera pas de battre, à l'unisson, tant qu'il y aura du fer à forger."

 

Documentation

-          Thilay d'Antan (Henry Bonnefoy)

-          Boulonneries, boulonniers des Ardennes (Agnès Paris)

-          Monographie "Ecole du Louvre" (Agnès Paris)

-          L'Ardenne de Fer et de Feu (Cercle du Bibliophile Ardennais 2011)

-          Entêtes de factures (Jean-Claude Risse)